Transfert de patients au CHU d'Angers le 15 mars 2021, alors que les hôpitaux de la région parisienne sont saturés (AFP / Loic Venance)

La pandémie de Covid-19 est bien réelle

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Une publication partagée plusieurs centaines de fois sur Facebook depuis début juin affirme que la pandémie de Covid-19 n'est qu'une simple "manipulation psychologique" puisque, selon elle, les ambulances et maisons funéraires ne sont pas débordées, seuls les médias et gouvernements parlent de pandémie et aucun pays n'a connu de surmortalité. Ces affirmations sont fausses ou trompeuses: il y a bien eu une surmortalité en 2020 dans plusieurs pays du monde ; au plus fort de la crise, les pompes funèbres et ambulanciers ont été extrêmement sollicités en France, en Belgique ou en Suisse; et les hôpitaux et scientifiques ont été nombreux à tirer la sonnette d'alarme.

"A part ce que vous voyez à la télé, quelles sont vos preuves que nous sommes en 'pandémie' ?", s'interroge cet internaute, qui énumère de prétendues preuves que la pandémie actuelle n'est qu'une opération de "manipulation psychologique", qui serait orchestrée par les médias et les autorités. "Est-ce que vous passez vos nuits éveillés à cause du bruit incessant des sirènes d'ambulance ?", "Pourquoi n'ont-ils PAS ouvert plus de 'maisons funéraires' pour gérer les décès supplémentaires ?" " Pourquoi est-ce qu'AUCUN PAYS n'enregistre plus de décès par rapport à l'année précédente dans ses statistiques ?". 

Capture d'écran réalisée le 11/06/2021 sur Facebook

Cette publication diffusée par un internaute belge, habitant en Suisse, a été partagée près de 600 fois depuis le 5 juin. Elle circule également au Canada et en France

Les questions rhétoriques qu'elle pose s'appuient sur des informations fausses ou trompeuses. L'épidémie de Covid-19, qualifiée de pandémie par les autorités sanitaires et la communauté scientifique internationale, a provoqué une surmortalité dans de nombreux pays en 2020 et le bilan global pourrait être deux à trois fois plus lourd que les chiffres officiels, a annoncé l'OMS en mai.

L'épidémie de coronavirus est bien une "pandémie", selon les critères des autorités sanitaires et des médecins 

Le 11 mars 2020, l'OMS a annoncé que l'épidémie de coronavirus est devenue "une pandémie", c'est-à-dire une épidémie qui touche plusieurs continents, voire le monde entier selon la définition du Larousse médical. 

Contrairement à ce qu'insinue cette publication, cette pandémie, bien loin d'être un sujet uniquement médiatique ou politique, a touché en premier lieu les hôpitaux et les médecins, qui, lors des pics de contaminations, ont dû faire face à un afflux rapide et massif de patients infectés par ce nouveau virus. De très nombreux témoignages de leur extrême fatigue et de leurs inquiétudes sont disponibles en ligne. 

Dès mars 2020, un collectif de médecins de Caen avait ainsi signé une tribune, appelant la population à respecter les mesures de confinement, "faute de quoi nous ne pourrons plus rien faire pour vous soigner, faute de quoi nous devrons choisir entre deux membres de votre famille pour une place en réanimation."

En octobre 2020, dans une lettre ouverte envoyée aux ministres de la santé belges, 23 médecins-chefs d'hôpitaux de provinces wallonnes avaient également tiré la sonnette d'alarme : "Actuellement, nos hôpitaux ne sont plus en capacité de soigner tous les patients", écrivaient-ils, "l’évocation glaçante de la situation de certains hôpitaux bientôt reproduite dans toutes les institutions hospitalières de nos provinces génère le spectre à très brève échéance de soins de qualité « dégradée », typique d’une médecine de catastrophe".

En décembre 2020, les associations patronales du secteur de la santé suisse avaient appelé dans un communiqué à la responsabilité de la population et à des mesures pour faire baisser le nombre de cas de Covid-19 : "Si ces institutions (hôpitaux, cliniques et institutions de soins, ndlr) sont surchargées, elles ne seront plus en mesure d’assurer leur mission de manière optimale. Une telle situation mettra en péril les soins médicaux prodigués aux patients non-Covid-19 qui doivent être pourtant traités sans attendre". 

Fin 2020, les experts de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) ont alerté sur un risque important de nouvelles pandémies à venir : "Des pandémies futures vont apparaître plus souvent, se propageront plus rapidement, causeront plus de dommages à l'économie mondiale et tueront plus de personnes que la Covid-19, à moins que l'approche globale de la lutte contre les maladies infectieuses ne soit modifiée", ont-ils pointé dans un rapport.

La pandémie pourrait avoir causé "6 à 8 millions de morts", selon l'OMS 

"Pourquoi est-ce qu'aucun PAYS n'enregistre plus de décès par rapport à l'année précédente dans ses statistiques ?", s'interroge cet internaute.

La théorie selon laquelle il n'y aurait en réalité pas de surmortalité due au Covid-19 est régulièrement partagée sur les réseaux sociaux, et a été démontée par l'AFP à plusieurs reprises, ici, ici, ici ou encore ici.

Ainsi, comme l'expliquait l'AFP dans un précédent article de vérification, l'institut de santé publique belge Sciensano a estimé que les deux vagues de l'épidémie de Covid-19 et la canicule d'août ont provoqué en 2020 une augmentation de 16% du nombre de décès attendus (17 966 décès en plus) pour la Belgique. "Lors des années 2015 à 2019 nous avons également vécu une surmortalité suite aux canicules et à la grippe, mais avec un pourcentage moyen de 2 % par an. La surmortalité était beaucoup plus modérée", écrit l'Institut sur son site. 

Cette surmortalité a également été évaluée par l'Office de statistiques Statbel, qui a réuni ces données dans un graphique où l'on voit clairement une mortalité supérieure en 2020 par rapport aux autres années. En un peu plus d'un an de pandémie, le Covid est monté dans le classement des causes les plus fréquentes de décès en Belgique, comme le monde un autre graphique de Statbel. 

Capture d'écran réalisée le 11/06/2021 sur le site de Statbel

En Suisse, selon une analyse publiée dans la Revue médicale suisse en mars, le pays a connu une surmortalité "pendant la 1ère vague de Covid-19, particulièrement dans les cantons romands et au Tessin. Cette surmortalité a cependant été compensée par une sous-mortalité avant et après la 1re vague". Selon l'Office fédéral de la statistique, la Suisse a connu deux périodes de surmortalité, pendant la première et la deuxième vague. 

Mi-avril, une étude menée par le le Centre universitaire de médecine générale et santé publique (Unisanté), rapportée par RTS ici, a remis en cause le chiffre d'une surmortalité de 11% avancée par certains médias, évaluant plutôt la surmortalité en Suisse à 8,8% en 2020, tout en confirmant que cette surmortalité est liée à la pandémie de Covid-19

Selon un bilan provisoire publié mi-janvier par l'Insee et rapporté par l'AFP,  la France a enregistré en 2020 quelque 53.900 décès de plus qu'en 2019. 667.400 décès, toutes causes confondues, ont été enregistrés en 2020 en France, soit 9% de plus qu’en 2018 ou 2019. "Au niveau régional, les plus forts excédents de mortalité se situent en Île-de-France et dans l’est de la France. Il s’agit de régions fortement touchées par l’épidémie de Covid-19", note l'Insee.

Dans une évaluation de l'évolution des décès parue le 4 juin 2021, l'Insee a estimé qu'entre le 1er janvier et le 24 mai 2021, 278 891 décès, toutes causes confondues, ont été enregistrés en France, soit 8 % de plus qu’en 2019 - année la plus récente sans épidémie de Covid-19.

Le nombre de décès dus au Covid-19 dans le monde reste extrêmement difficile à calculer précisément. L’OMS a estimé en mai que la pandémie de coronavirus a causé "environ 6 à 8 millions" de morts directes et indirectes dans le monde, soit un nombre total de décès au moins 2 à 3 fois plus élevé que le bilan officiel. 

Au 11 juin 2021, la pandémie avait fait 3,7 millions de morts dans le monde, selon les bilans officiels des Etats.

Des hôpitaux et ambulances sur-sollicités 

"Est-ce que vous passez vos nuits éveillés à cause du bruit incessant des sirènes d'ambulance ?", feint de s'interroger cet internaute, qui semble oublier qu'au plus fort des pics de contamination, des hôpitaux ont été saturés ou ont dû "pousser les murs", presque partout en Europe. 

Dès fin mars 2020, les lits en soins intensifs ont été presque tous remplis dans les hôpitaux bruxellois, rapportait à l'époque l'agence Belga et certains hôpitaux ont dû transférer des patients dans d'autres provinces. La situation était aggravée par le manque de préparation et de personnel, et la presse locale racontait déjà la fatigue des ambulanciers. 

A l'automne 2020, après une période d'accalmie, la Belgique a fait face à une nouvelle hausse des cas, qui a de nouveau mis les hôpitaux sous pression, avait alors expliqué l'AFP dans ce précédent article de vérification. Fin octobre, les opérations non-urgentes ont dû de nouveau être déprogrammées

En avril 2021, certains hôpitaux belges ont été de nouveau saturés et les transferts de patients ont recommencé. Dans un article publié le 6 juin 2021, la RTBF raconte la fatigue et le traumatisme des soignants après trois vagues de coronavirus.

La Suisse, relativement épargnée par la première vague de Covid-19 par rapport à d'autres pays d'Europe, a connu une remontée des cas et des hospitalisations à partir d'octobre 2020. Mi-novembre, l'armée a été sollicitée pour venir en aide aux hôpitaux saturés. Un reportage de la RTS, publié en décembre 2020, raconte la fatigue des ambulanciers face à la charge de travail due au coronavirus. Dans les premières secondes, l'un d'entre eux déclare : "Le sentiment que j'ai maintenant c'est de commencer un marathon et de ne pas savoir où est la ligne d'arrivée". 

Des réservistes de l'armée suisse arrivent sur la base militaire de Moudon (canton de Vaud) le 8 novembre 2020 avant d'être déployés pour soutenir les hôpitaux publics dans la lutte contre la deuxième vague de Covid-19 (AFP / Fabrice Coffrini)

En France, les services de réanimation ont fait face à une occupation "record" en avril 2020. Les hôpitaux ont été saturés dans de nombreuses villes, malgré des vidéos destinées à faire croire le contraire circulant sur les réseaux sociaux. Les hôpitaux parisiens ont été saturés dès fin mars 2020.

Après une nouvelle vague à l'automne 2020, l'épidémie freine petit à petit mais la pression sur les hôpitaux restait encore forte début mai, expliquait cette dépêche de l'AFP. 

Les pompes funèbres sous pression 

"Pourquoi n'ont-ils PAS ouvert plus de maisons funéraires pour gérer les décès supplémentaires ?" interroge encore l'auteur de la publication que nous vérifions. 

Comme l'a raconté la RTBF en avril 2020 puis en juin 2021, les entrepreneurs de pompes funèbres belges ont dû travailler sans relâche au plus fort de la pandémie pour désengorger les hôpitaux, tout en prenant des précautions pour ne pas contaminer le personnel. La crainte d'une contamination et un sentiment de non-reconnaissance ont pesé sur ce secteur peu reconnu, expliquait l'AFP en avril 2020. 

Interrogé le 10 juin 2021, le secrétaire de la Fédération royale du secteur funéraire belge (Funebra), Fabien Charles, a expliqué à l'AFP que "la charge de travail a été très lourde" pour le personnel des pompes funèbres : "Durant plus d’un an, nous avons été un secteur à risque qui n’a dû sa sauvegarde qu'à des mesures d’hygiène et des protocoles de sécurité très importants. Les morgues ont été saturées et les hôpitaux ont fait appel à des remorques frigorifiques", a-t-il raconté, ajoutant que le secteur a dû faire face à "des réductions de personnel, dues à l’écartement des porteurs plus âgés et donc plus à risque et aussi des personnes malades ou en quarantaine"

Cependant, a-t-il déclaré, "la situation a toujours été sous contrôle et les fédérations ont toujours été en contact étroit avec les différentes autorités publiques". 

En Suisse, la ville de Carouge, près de Genève, a dû installer en novembre quatorze "tentes funéraires" provisoires pour gérer l'afflux de cercueils. 

Une tente funéraire à Carouge près de Genève, le 30 novembre 2020 (AFP / Fabrice Coffrini)

En France, la première vague a également touché fortement les employés des pompes funèbres, comme le rapportait France Info en mars. 

Partout dans le monde, des villes ont dû s'organiser pour faire face au nombre croissant de décès dus au coronavirus : à New-York, à Rio, au Portugal, ou encore en Inde en mai 2021.

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