Des chiffres qui relativisent la mortalité due au Covid-19 dans le monde ? Attention à ces comparaisons

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Un graphique partagé près de 800 fois sur Facebook depuis fin mars compare le nombre de morts dus au Covid-19 dans le monde avec les décès liés à d'autres causes entre le 1er janvier et le 1er mai 2020. Les internautes cherchent ainsi à relativiser l'ampleur de la pandémie de coronavirus, mais ces comparaisons datées de plusieurs mois sont trompeuses, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP.

"Petit rappel", écrit l'auteur de cette publication, relayée des centaines de fois depuis le 29 mars et accompagnée d'un graphique, où l'on voit le nombre de décès dus à différentes causes dans le monde. On lit ainsi que le Covid-19 aurait fait 237 469 morts entre le 1er janvier et le 1er mai 2020, tandis que le cancer en aurait fait 2 740 193, la malaria 327 267, les accidents de la route 450 388…

Capture d'écran réalisée le 09/04/2021 sur Facebook

Des graphiques similaires circulent sur les réseaux sociaux depuis le début de la pandémie. Si les chiffres affichés dans ces publications renvoient à de véritables estimations, l'AFP avait déjà expliqué dans un précédent article que leur comparaison posaient problème, en particulier en l'absence de chiffres fiables pour les décès liés au coronavirus. 

Un an après le début de la pandémie et alors que le Covid-19 a entraîné la mort de près de 3 millions de personnes au 9 avril 2021, il est peu pertinent d'évoquer simplement les chiffres des trois premiers mois de 2020 pour tirer des conclusions sur la mortalité de ce virus. Une façon plus fiable d'évaluer sa dangerosité est de regarder la surmortalité en 2020, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP. 

Des comparaisons douteuses 

Comme expliqué dans l'article cité plus haut, les chiffres utilisés dans ce graphique et datés de mai 2020 proviennent du site Worldometer. Le site utilise des données de l'ONU et d'autres instituts internationaux pour alimenter ses compteurs en temps réel, qui donnent des chiffres estimés, reposant sur différentes statistiques et projections. Ce site est considéré comme plutôt fiable par les statisticiens. 

Cependant, comparer les accidents de la route avec les maladies infectieuses, les suicides et le Covid-19 comme le fait ce graphique n'a tout simplement "pas de sens", expliquait dans le même article l'enseignant-chercheur en psychologie sociale Jocelyn Raude (EHESP). 

"D’un côté, on a des éléments prévisibles, quantifiables, comme les effets du tabac ou de l’alcool, et des maladies dont la prévalence est extrêmement stable d’une année à l’autre, comme le cancer [...] et de l’autre, on a une épidémie très instable par nature, qui peut changer avec des mutations virales, s’endémiser comme la grippe tous les hivers, ou disparaître dans plusieurs mois", détaillait ainsi le sociologue.

Cette publication donne par ailleurs les chiffres des décès survenus entre janvier et mai 2020. Or, "les deux premiers mois de 2020 ont été moins mortels, alors qu'il y avait déjà des cas de Covid-19", a expliqué à l'AFP Cloë Ost, statisticienne spécialisée dans les questions de santé pour Statbel, l'office belge de statistiques.

Si l'on regarde les données disponibles sur le site de l'OMS, par exemple, on voit une nette augmentation des cas et des décès à partir de mi-mars 2020. La chercheuse explique cela par l'absence de dépistage suffisant du covid à cette époque et par le cantonnement de l'épidémie à la Chine, avant qu'elle n'arrive en Italie fin février puis ne s'étende à toute l'Europe début mars.

Par ailleurs, des doutes subsistent toujours sur les chiffres des décès donnés par certains pays, comme la Chine et la Russie.

Contrairement aux chiffres du cancer ou des morts sur les routes, la progression du coronavirus suit celle d’une courbe épidémique, avec une forte hausse de décès pendant la phase dite exponentielle. Alors que plusieurs pays font face à une nouvelle vague de coronavirus en avril 2021, il semble donc hâtif de tirer des conclusions sur la mortalité du Covid-19  : "Faire le bilan d’une épidémie alors qu’elle n’est pas terminée n’a pas de sens" expliquait ainsi à l'AFP en mai l'épidémiologiste Pascal Crépey.

Des disparités au niveau mondial

Dans un article publié le 16 mars 2021, un chercheur de l'Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) de l'université de Washington indique que le Covid-19 a été la quatrième cause de décès dans le monde en 2020, représentant près d'un décès sur vingt. Le Covid-19 "tue très peu de jeunes enfants ou d'adolescents, mais devient nettement plus dangereux avec l'âge et tue de manière disproportionnée les personnes de plus de 70 ans", écrit le chercheur.

On ne peut donc pas le comparer aux accidents de la route ou aux suicides, dont il est difficile d'évaluer la dangerosité en fonction de l'âge. 

De plus, le Covid-19 ne tue pas de la même façon partout dans le monde. Le chercheur montre ainsi que la malaria a tué davantage que le Covid-19 en Afrique, tandis qu'en Europe, le Sars-Cov-2 a été la deuxième cause de mortalité en 2020. 

 "Il y a de grosses différences dans les causes de décès dans le monde", a confirmé Cloë Ost le 8 avril 2021 : "En Belgique par exemple, personne ne meurt de la malaria et il y a peu de malnutrition. Il y a aussi une question de structure de la population : en Europe, contrairement à l'Afrique, la population est plus âgée" et souffre davantage de comorbidités comme l'obésité, ce qui explique en partie le nombre important de décès. 

Une surmortalité due au Covid-19 en 2020

Si l'on ne peut donc pas comparer ces chiffres au niveau mondial, on peut cependant évaluer la surmortalité due au Covid-19 en 2020.  

Ainsi, dans un précédent article de vérification, nous écrivions que selon les données de l'Institut de santé publique belge Sciensano publiées le 15 janvier 2021, les deux vagues de l'épidémie de Covid-19 et la canicule d'août ont provoqué en 2020 une augmentation de 16% du nombre de décès attendus (17 966 décès en plus) pour la Belgique. "Lors des années 2015 à 2019 nous avons également vécu une surmortalité suite aux canicules et à la grippe, mais avec un pourcentage moyen de 2 % par an. La surmortalité était beaucoup plus modérée", avait alors précisé Sciensano à l'AFP. 

Cette surmortalité a également été évaluée par Statbel, qui a réuni ces données dans un graphique où l'on voit clairement une mortalité supérieure en 2020 par rapport aux autres années. 

Capture d'écran réalisée sur le site de Statbel le 9/04/2021

En France, l'année 2020 a connu une surmortalité de 9% par rapport aux années 2018 et 2019.

En comparant ce qui peut être comparé, c'est-à-dire dans ce cas différentes maladies infectieuses, le Covid-19 est par exemple beaucoup plus dangereux que la grippe. 

Enfin, contrairement à la malaria ou à d'autres maladies infectieuses, le Covid-19 a entraîné la mise en place de mesures sanitaires qui ont freiné l'épidémie et le nombre de morts, comme l'expliquait Patrick Deboosere, professeur à la VUB (Vrije Universiteit Brussel) et président du Conseil supérieur de la statistique, interrogé par l'AFP le 12 mars 2021 : Les chiffres montrent "la mortalité constatée avec toutes les mesures sanitaires qu'on a prises. Sinon, elle serait probablement trois fois plus élevée". 

EDIT le 12/04/2021 : corrige une coquille dans l'image de titre
COVID-19