Non, cette vidéo d'"hôpitaux vides" ne prouve pas que "le gouvernement nous ment" sur la gravité du Covid-19

Une vidéo YouTube montrant des salles d'attente et des couloirs d'hôpitaux vides à Toulon, vue plus de 170.000 fois en 48 heures, prétend démontrer que "le gouvernement nous ment" au sujet du coronavirus. Cette vidéo ne prouve rien, et ne vient illustrer qu'une tendance largement documentée : une chute de la fréquentation des services d'urgences liée aux mesures de confinement.

"On nous dit qu’il y a 500 décès en France en moyenne par jour du coronavirus, ça veut dire plusieurs milliers de personnes qui sont hospitalisées, donc beaucoup de personnels soignants, sans oublier les familles des patients qui sont au chevet, les amis, etc caetera, donc il devrait y avoir beaucoup de monde dans cet hôpital", affirme l'auteur de la vidéo, qui débute sur une pelouse de l'hôpital Sainte-Musse de Toulon.

Capture d'écran YouTube prise le 8 avril 2020

L'homme pénètre quelques secondes plus tard dans une salle d'attente de l'hôpital, entièrement vide. "Il y a personne (...) alors qu’on nous dit que les hôpitaux sont bondés", pointe-t-il.

Capture d'écran Youtube prise le 8 avril 2020

Il s'enfonce ensuite dans un couloir, suivant des affichettes indiquant la direction de l'unité dédiée aux patients atteints du Covid-19. Arrivé devant une porte coupe-feu de l'unité, il s'arrête et rebrousse chemin : "Par la fenêtre je vois qu’il y a des lits, ils sont vides. Il n’y a personne, toujours personne", affirme-t-il, sans rien montrer de ce qu'il affirme.

Capture d'écran YouTube prise le 8 avril 2020

Il se rend ensuite à l'hôpital Sainte-Anne de Toulon, situé à six kilomètres. Dans la salle d'attente des urgences, même constat : "C'est vide, personne". S'ensuivent des images similaires filmées dans ou devant plusieurs hôpitaux européens et américains.

"Voilà, on nous ment. Les médias, le gouvernement nous mentent (...) Les hôpitaux sont vides, c’est curieux quand même. Ca confirme ce que je vous dis depuis longtemps : le Covid-19 n’est pas plus dangereux qu’une grippe (...) et nos dirigeants, le gouvernement, sont en train de bloquer le pays, de nous plonger dans un chaos économique et social pour une grippe. Y a quelque chose qui va pas là, moi j’ai l’impression qu’on plonge tout doucement vers un Etat totalitaire, vers une dictature", conclut l'auteur de la vidéo.

DESINTOX

Pour autant, ses images ne prouvent rien – et sa démonstration souffre de nombreuses incohérences :

1) "On nous dit que les hôpitaux sont bondés", affirme l'auteur de la vidéo, selon qui '"il devrait y avoir beaucoup de monde" à l'hôpital Sainte-Musse de Toulon, avec les "personnels soignants, sans oublier les familles des patients qui sont au chevet, les amis, etc caetera". 

Contacté par l'AFP, Nicolas Funel, adjoint au directeur de l'hôpital, souligne d'emblée que l'établissement "a quasiment interdit les visites" des familles et proches de patients depuis le début de l'épidémie de Covid-19, une mesure appliquée une peu partout en France (voir notamment ici, ici ou encore ici).

"L'hôpital est globalement assez vide", reconnaît volontiers le responsable ; une tendance là encore observée dans de très nombreux hôpitaux en France (voir notamment ici, ici ou ici), et parfaitement explicable.

"Aux urgences adultes, on est à moins de la moitié de l'activité normale", estime M. Funel, avec environ 75 patients reçus par jour contre 145 en moyenne, les mesures de confinement ayant entraîné une forte baisse du flux de patients, notamment pour des faits de petite traumatologie.

"Dans le cadre de la crise du Covid, on a déprogrammé les activités programmées. Actuellement, on a quasiment plus de consultations. On a développé la téléconsultation. On a évité au maximum le flux qui est reportable", poursuit-il.

Ce ne sont donc pas les hôpitaux qui sont "bondés", mais les services de réanimation, ce qu'omet de préciser l'auteur de la vidéo : 7.148 patients gravement atteints se trouvaient mercredi 8 avril en réanimation, "un record absolu en France", a relevé le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, soit plus que la capacité de lits de réanimation du pays avant la crise, qui était de 5.000.

2) L'auteur de la vidéo filme la salle d'attente des urgences... mais oublie de montrer ou de mentionner que le flux des urgences de l'hôpital Sainte-Musse passe actuellement par un poste médical avancé situé devant l'entrée de l'établissement, et visible sur cette photo du quotidien local Var-Matin, ou encore ici et ici sur Instagram.

Capture d'écran du site de Var-Matin prise le 8 avril 2020

"Tout le flux des urgences passe par là, sauf le flux pédiatrique", affirme l'adjoint au directeur de l'établissement. Une mesure adoptée pour éviter que des patients cohabitent en salle d'attente, et ainsi empêcher tout risque de contaminations.

L'auteur de la vidéo s'est lui filmé de l'autre côté du bâtiment (point A ci-dessous), d'où le poste médical avancé (point B) est invisible.

Capture d'écran Google Maps prise le 8 avril 2020

3) "Par la fenêtre je vois qu’il y a des lits, ils sont vides. Il n’y a personne", affirme l'auteur de la vidéo après être arrivé jusqu'à l'une des entrées de l'unité dédiée aux patients atteints du Covid-19.

Comme souligné plus haut, l'homme ne montre rien de ce qu'il affirme. La porte coupe-feu, percée d'une petite fenêtre, donne par ailleurs sur un couloir.

"Il y a 50 patients dans cette unité, auxquels s'ajoutent 18 en réanimation [sur 30 places dédiées], tous dans des chambres seuls", explique Nicolas Funel. "On est loin d'être saturés, notamment par rapport aux collègues du Grand Est", première en France a être frappée de plein fouet par le coronavirus, ajoute le responsable.

Au 8 avril, 267 patients testés positifs au Covid-19 étaient hospitalisés dans le Var, selon les chiffres de l'Agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte d'Azur, et 56 étaient placés en réanimation.

Des photos et vidéos, publiées sur Instagram, montrent elles un patient de l'unité et des soignants de l'établissement mobilisés contre le Covid-19.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

#covid19#life#

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Interrogé par l'AFP, l'homme ci-dessus, qui se nomme Mickaël Soudais, dit avoir été hospitalisé dans l'unité Covid-19 de l'hôpital Sainte-Musse les 3 et 4 avril.

"On est tous dans des chambres isolées, et seuls, donc encore heureux que les couloirs soient vides", ironise-t-il.

"En fait, c'est un peu comme si vous alliez dans les couloirs de radiologie et que vous disiez qu'il n'y a personne alors que tout le monde est en train de passer une radio et que les autres patients attendent leur tour dans des chambres pour ne pas traîner dans les couloirs", poursuit-il.

4) Les 18 secondes montrant la salle d'attente vide des urgences de l'hôpital d'instruction des armées Sainte-Anne sont elles aussi trompeuses, selon une source interne.

"Ces images montrent une salle d’attente qui sert à accueillir les patients sans pathologie lourde, dont l’accueil a baissé en France et dans notre hôpital de près de 50% grâce au confinement", explique cette source, qui rappelle que "l'objectif premier du confinement est justement d’éviter l’engorgement des urgences et la saturation des capacités d’accueil".

"Notre hôpital est spécialisé dans la prise en charge des malades graves et toute l’activité des urgences est concentrée sur les patients Covid en état grave et les urgences vitales comme les polytraumatisés car nous sommes le seul trauma center de niveau 1 du Var", fait par ailleurs valoir cette même source.

"Les patients Covid ont un circuit propre aux urgences qui évitent aux patients non Covid de les croiser", ajoute-t-elle.

5) Les images compilées au milieu de la vidéo, et filmées dans ou devant des hôpitaux européens ou américains par d'autres internautes, reposent sur les mêmes arguments. Certaines d'entre elles ont été démystifiées par nos confrères de Politifact et Radio-Canada.

Rémi Banet