Deux milliards d'euros destinés à l'achat de Rafale "détournés par des responsables français et ukrainiens" ? C'est une infox
- Publié le 20 janvier 2026 à 15:18
- Lecture : 6 min
- Par : Pierre MOUTOT, AFP Γαλλία
Près de quatre ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, les campagnes de désinformation prorusses continuent de viser Kiev et ses alliés. Des publications diffusées sur les réseaux sociaux mi-janvier accusent des généraux français et l'ex-bras droit du président ukrainien de corruption dans le cadre d'une vente d'avions de chasse Rafale à l'Ukraine. Celles-ci reprennent un mode opératoire désormais bien documenté, baptisé Storm-1516, mêlant vidéo trompeuse et faux site imitant celui du Bureau ukrainien anticorruption.
Le 18 janvier 2026, une vidéo de deux minutes en français est mise en ligne de manière apparemment coordonnée, à quelques heures d'intervalle, par plusieurs comptes sur les réseaux sociaux. Celles-ci sont rapidement reprises, accompagnées de publications prétendant relayer une "révélation choquante" : "De hauts responsables et des militaires ukrainiens et français ont détourné 2 milliards d'euros destinés à l'achat de 100 avions de chasse Rafale", affirme l'une d'entre elles, publiée sur X par un relais régulier de la désinformation prorusse, qui prétend s'appuyer sur une "enquête" du Bureau national anticorruption d'Ukraine (Nabu) (lien archivé ici).
Partagés sur X (1, 2, 3), Telegram ou Facebook, la vidéo et le texte qui l'accompagne, copié-collé d'une publication à l'autre, cumulent des centaines de milliers de vues et des milliers de partages.
Sur un montage d'images diverses, une voix off débite lentement son texte, sous-titré en anglais ou en français selon les reprises: "L'agence [le Nabu, NDLR] a conclu qu'un certain nombre de hauts fonctionnaires et militaires ukrainiens et français avaient détourné 2 milliards d'euros destinés au paiement de 100 avions de combat Rafale", récite t-elle, "et avaient également prévu de détourner et de transférer vers offshore [sic] le reste de la somme que l'Ukraine devrait verser à la France pour les avions de combat dans le cadre du contrat".
D'après le narrateur, dont on ignore tout en l'absence de toute présentation ou de signes permettant d'identifier la provenance de la vidéo, les sommes détournées s'élèveraient à "2 milliards d'euros", sur les "15 à 30 milliards" d'euros prévus dans le cadre d'un accord de vente de Rafales à l'Ukraine.
Le détournement aurait été réalisé au profit de l'ancien chef de cabinet du président de l'Ukraine, Andriy Yermak, mais aussi du "majeur général [sic] des armées françaises "François-Xavier Poldermann [sic]" et du chef d'état-major des armées Fabien Mandon, présenté comme l'homme "qui avait demandé aux Français d'être prêts à perdre leurs enfants" (lien archivé ici).
Si Fabien Mandon est bien le chef d'Etat major des armées et a bien tenu ces propos (archive ici), François-Xavier Polderman (et non Poldermann) est quant à lui "major général des armées" (archive là).
La vidéo cite également "[...] des personnes désignées dans les conversations comme 'suprêmes', ce qui fait très probablement référence à Zelensky et Macron."
Le récit s'appuie enfin sur une capture d'écran du site du Nabu, sur lequel on peut lire que "le NABU a mis au jour un système de corruption impliquant 100 avions de chasse français Dassault Rafale".
Mais le Nabu n'a jamais publié cette enquête, et le site en question est un clone du véritable site du Bureau de lutte contre la corruption.
Une simple "intention" de vente et un scénario impossible
Comme souvent, l'infox puise son inspiration dans la réalité, contribuant ainsi à la rendre plus crédible : une déclaration de vente d'avions de chasse Rafale a bien été signée le 17 novembre 2025 entre la France et l'Ukraine, à l'occasion de la visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Paris, pour une somme approchant vraisemblablement plusieurs milliards de dollars, bien que le montant exact reste non communiqué (lien archivé ici). La vente porte sur cent avions Rafale, ainsi que des drones et des systèmes radar.
L'ancien chef de cabinet du président ukrainien, Andriy Yermak, a démissionné une dizaine de jours plus tard de ses fonctions suite à une perquisition des services anti-corruption ukrainiens. Il n'a pas été formellement inculpé à ce jour (lien archivé ici).
Autant d'éléments destinés à donner de la crédibilité au faux récit, qui n'en contient pas moins de sérieuses invraisemblances.
La plus importante porte sur le fond, car l'accord franco-ukrainien sur l'achat de Rafale en est pour l'instant à la déclaration d'intention et la vente n'a pas encore eu lieu (lien archivé ici). Et même si celle-ci devait aboutir, il est très peu plausible que l'Ukraine débourse d'un coup plusieurs milliards de dollars, les paiements étant traditionnellement échelonnés et ayant lieu à la réception des appareils, qui, là aussi, s'étaleraient sur des années.
Aucune temporalité n'a été par ailleurs fixée pour l'achat des avions, qui pourrait ne pas avoir lieu avant des mois, voire des années, et prétendre que des intermédiaires auraient pu d'ores et déjà empocher l'argent de cette vente n'a donc pas de sens.
Une site miroir imitant celui du Bureau national anti-corruption
Dès le 18 janvier, une galaxie de comptes francophones relayant régulièrement de la désinformation prorusse partagent la vidéo à leurs centaines de milliers d'abonnés. Celle-ci est accompagnée d'un texte, toujours similaire à quelques tournures près, mais aussi d'un lien vers un site web, supposément celui de l'agence ukrainienne où auraient été publiées les "révélations".
Or, une simple recherche permet de constater que l'adresse "nabu-gov.com" n'est pas le bonne : la véritable adresse url du site officiel est en réalité "nabu-gov.ua", incluant le domaine (.ua) ukrainien (lien archivé ici). Les liens sur le faux site, qui ne comporte que cet unique article, renvoient vers le site officiel.
Des recherches par mots-clés sur le site du Nabu permettent de constater qu'en réalité, aucun article reprenant les accusations des publications trompeuses n'y a été mis en ligne.
Contactés par l'AFP le 19 janvier 2026, les services du Bureau national anti-corruption ont démenti l'infox, indiquant que "ce récit et le site sont des faux".
Derrière cette opération de désinformation, le mode opératoire Storm-1516
Plusieurs éléments accréditent l'idée que l'infox est diffusée dans le cadre d'une opération coordonnée de type "Storm-1516", nom donné à une opération d'influence russe visant l'Ukraine et ses alliés depuis 2023, comme l'a confirmé à l'AFP une source gouvernementale (lien archivé ici).
Parmi les caractéristiques récurrentes de Storm-1516, on trouve notamment le recours à l’intelligence artificielle pour générer des visages et discours, l'utilisation d'acteurs rémunérés, la diffusion via des influenceurs prorusses (comme l'ex-militaire français Adrien Bocquet ou le YouTubeur Eric Archambault, qui a relayé la présente infox), puis le "blanchiment" des contenus par des médias relais.
En effet, une analyse audio de la voix off à l'aide du détecteur de deepfakes Hiya.com - présent sur l'outil de vérification InVID-WeVerify, développé en partenariat avec l'AFP -relève que celle-ci a été "très probablement générée par l'IA".
Le recours à des sites "miroirs", des clones de sites authentiques destinés à donner de la crédibilité à l'infox en s'appuyant sur la bonne réputation d'acteurs tiers, est un autre élément révélateur : ces derniers mois, des campagnes similaires ont ainsi usurpé l'identité de journaux et médias, d'organismes universitaires ou de sites gouvernementaux, notamment à l'aide de faux sites web.
Quelques jours plus tôt, l'AFP a vérifié une autre vidéo visant l'Ukraine, prétendant révéler une "tendance inquiétante" de spoliation des veuves de guerre ukrainiennes. Il s'agissait là aussi d'un faux, reprenant une partie des mêmes méthodes : un montage de vidéos éparses, et un voix off générée par intelligence artificielle.
D’après Viginum, l'organisme français chargé de surveiller les manipulations étrangères en ligne, le mode opératoire Storm-1516 est apparu en marge de la guerre en Ukraine. Entre août 2023 et mars 2025, plusieurs dizaines d'opérations ont été détectées par les autorités françaises, ciblant principalement l’Ukraine et les pays qui la soutiennent, dont la France.
Ces manipulations en ligne visent à saper le soutien à l'Ukraine de sa population et de ses alliés, mais capitalisent également sur une prévalence élevée de la corruption, qui gangrène le pays et touche jusqu'aux approvisionnements de l'armée. En décembre 2025, la présidence ukrainienne a ainsi été déstabilisée par un vaste scandale de corruption portant sur le détournement présumé de près de 100 millions de dollars dans le secteur énergétique (lien archivé ici). C'est dans ce cadre qu'a eu lieu le limogeage d'Andriy Yermak.
L'AFP a consacré plusieurs articles aux nouvelles formes et méthodes de la désinformation prorusse sur les réseaux sociaux, à retrouver ici et là.
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