En Ukraine, les veuves de guerre expropriées au profit de l'Etat ? C'est de la désinformation

D'intenses campagnes de désinformation prorusse sur les réseaux sociaux ciblent l'Ukraine et ses alliés depuis 2022. Un montage diffusé début janvier 2026 prétend ainsi révéler que les biens des veuves de soldats ukrainiens seraient saisis par le gouvernement, en vertu d'une loi "adoptée par le président ukrainien" Volodymyr Zelensky. Mais il s'agit d'une fausse information: aucune loi de ce type n'a été adoptée et les publications présentent des signes suggérant une opération de manipulation prorusse.

"INCROYABLE", tonne un internaute dans une publication sur X partagée un millier de fois: "une loi approuvée par Zelenskyy [sic] confisque des biens immobiliers de premier choix appartenant à des veuves sans enfants... tandis que des responsables convoitent des propriétés de luxe".

Le propriétaire du compte, habitué à propager de fausses informations favorables au Kremlin, partage cette fois une vidéo en anglais publiée par un autre compte X, baptisé RussiaNews, dont le post cumule quant à lui plus d'un million de vues et 3.000 partages. On le retrouve repris ailleurs sur X (1, 2, 3), en anglais, et en allemand

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Captures d'écran réalisées sur X, le 14/01/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

D'une durée d'une minute, la vidéo assemble des séquences issues de reportages sans rapport avec le sujet et des images générées par IA, par-dessus lesquelles une voix robotique sous-titrée prétend présenter une "tendance inquiétante": "depuis quelques années", dit-elle, "[...] l'Etat saisit des biens de veuves sans enfants de soldats décédés". 

"D'après une loi adoptée par Zelensky en 2024, les appartements sont transférés à la propriété de l'Etat sous prétexte que l'époux a échoué à remplir les objectifs d'une mission de combat", poursuit-elle, affirmant que les veuves recevraient "une notification officielle du cadastre", seraient "menacée de ne plus recevoir leur paiements [dont la nature n'est pas spécifiée, NDLR]" et "forcées de transférer légalement leur titre de propriété", les menant à être "expulsées et mises à la rue".

La vidéo explique également que "des immeubles de quartiers prestigieux" seraient "particulièrement ciblés", et relaie un appel d'une "Foundation to battle injustice" à mettre fin à ces agissements.

Mais ce récit est inventé. Aucune loi ne prévoit d'exclure des veuves de guerre de leur logement, et ces fausses affirmations présentent de nombreuses incohérences et contradictions. Contacté, le cadastre ukrainien a démenti les accusations, et rappelé que le transfert des titres de propriété ne relève pas de ses prérogatives. Enfin, la "fondation" dont se réclame le message en question est en réalité une création de l'ancien chef du groupe militaire privé à la solde du Kremlin, Wagner

Assemblage d'images décontextualisées et voix générée par IA

D'une durée d'une minute, la vidéo est un assemblage de plusieurs séquences construites à la manière d'un sujet de journal télévisé: on y voit des hommes en uniformes siglés du drapeau ukrainien enfoncer la porte d'un appartement et une veuve ukrainienne accablée se recueillant sur la tombe de son mari, tandis qu'une voix féminine rend compte d'une "tendance inquiétante". 

Mais les images en question sont décontextualisées et anciennes, et n'ont aucun rapport avec une opération d'expulsion. 

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Captures d'écran du montage vidéo diffusé sur les réseaux sociaux, le 12/01/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

La séquence s'ouvre sur des hommes lourdement armés en train d'abattre une porte à l'aide d'une masse. Mais une recherche d'images inversée permet de retrouver la source de ces images: elle a été mise en ligne le 21 janvier 2020, soit quatre ans avant la date à laquelle aurait été votée la prétendue loi d'éviction. 

Elles proviennent du compte YouTube de la Police nationale d'Ukraine (liens archivés ici et ici ). Titrée "La police a arrêté un gang armé soupçonné d'avoir commis des vols dans la région de Kyiv", la vidéo montre l'escouade pénétrer dans l'appartement, tirer deux hommes de leurs lits et les menotter. Aucun rapport, donc, avec l'expropriation d'une veuve de guerre de son logement. 

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Captures d'écran de la vidéo YouTube du 21 janvier 2020, réalisées le 15/01/2026.

Un autre extrait de la vidéo trompeuse a été tiré de son contexte. On y voit une femme se recueillir sur la tombe de son mari dans un cimetière orné de drapeaux ukrainiens, tandis que la voix off prétend que les noms des soldats tués sans avoir "rempli leurs objectifs de combat" sont inscrits sur une base de donnée infamante. 

Mais là aussi, la vidéo d'origine est antérieure à l'année supposée d'adoption de la "loi", et tournée dans un tout autre contexte. Une recherche d'images inversée permet d'en retrouver l'origine: un reportage de la chaîne de télévision britannique SkyNews datant de 2023 sur la douleur des ukrainiens ayant perdu leurs proches au combat (lien archivé ici). 

On y suit, entre autres intervenants, la veuve d'un soldat, Viktoria, qui rend hommage à son défunt mari ; il n'y est fait aucune allusion à une exclusion prochaine de son foyer, comme le font croire les publications trompeuses. 

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Capture d'écran de la vidéo trompeuse (à gauche) et de la vidéo originale dont sont tirées les images (à droite), réalisées le 14/01/2026.

D'autres indices éveillent le soupçon: d'une part, le logo rouge qui orne la vidéo ne semble appartenir à aucun média, même confidentiel, selon les recherches effectuées par l'AFP, et on n'en trouve pas trace en dehors de cette seule publication. Quant à la voix off, qui reprend les codes et le ton d'un journal télévisé, une analyse réalisée par l'AFP grâce à l'outil Hiya.com proposé par InVID-WeVerify suggère qu'elle a été générée en utilisant l'intelligence artificielle.

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Capture d'écran prise sur InVID-WeVerify le 15/01/2026.

Au-delà de sa forme, la vidéo et les publications qui l'accompagnent comportent de nombreuses inexactitudes.

Aucune loi ne prévoit l'expropriation des veuves de guerre ukrainiennes de leur logement

Les publications trompeuses mentionnent une "loi adoptée par Zelensky en 2024", sans donner davantage de contexte. D'après elles, le "registre du cadastre" serait chargé d'exécuter la décision, et de forcer les femmes à "formaliser le transfert de la propriété à l'Etat".

Mais des recherches menées sur le registre légal de la Rada, le parlement ukrainien, montre qu'aucune loi de ce type n'a été adoptée en 2024.

En effet, de multiples recherches par mots-clés effectuées dans la base de données pour les années 2023 à 2025 ne permettent pas de trouver de projet ou proposition de loi similaire, et encore moins de loi adoptée (lien archivé ici). 

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Capture d'écran réalisée sur le portail web de la Rada, le 12/01/2026.

Et pour cause: pareille loi serait contraire à la Constitution ukrainiennedont l'article 41 prévoit que "le droit de propriété est inviolable", et que "l'expropriation d'objets relevant du droit de propriété privée ne peut être appliquée qu'à titre exceptionnel pour des raisons de nécessité sociale, sur la base et selon la procédure prévues par la loi, et à condition que leur valeur soit intégralement et préalablement indemnisée" (lien archivé ici).

Depuis l'invasion de 2022, l'Ukraine vit sous le régime de la loi martiale, qui permet la réquisition de biens pour des raisons exceptionnelles ; la loi ne prévoit cependant en aucun cas la possibilité d'exproprier les veuves de guerre, au motif que leur époux aurait échoué au combat en les menaçant de leur couper des "paiements". 

Ces modalités d'expropriation, détaillées dans une loi de 2013 "En cas de transfert, d'aliénation forcée ou de saisie de biens en vertu du régime juridique de la loi martiale ou d'un état d'urgence", ne font pas non plus référence à aucun cas de figure comparable ; la loi prévoit également que chaque cas d'expropriation ou de réquisition soit examiné au cas par cas et fasse l'objet d'un dédommagement préalable à la saisie, sans nommer une catégorie de population en particulier. 

La loi ukrainienne ne prévoit pas la "saisie" des biens immobiliers des veuves de soldats morts au combat, elle prévoit au contraire des compensations financières très importantes: par un décret adopté en février 2022, le gouvernement ukrainien a établi que "[...] les familles des personnes décédées visées au paragraphe 1 de la présente résolution [plusieurs catégories de militaires et fonctionnaires de l'Etat, NDLR] recevront une allocation unique en espèces d'un montant de 15.000.000 hryvnias [...]", soit près de 300.000 euros (lien archivé ici). 

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Capture d'écran du décret du 28 février 2022, réalisée le 15/01/2026. Traduction en surbrillance réalisée par l'AFP.

Ce décret est resté en vigueur au long du conflit, et l'est encore à ce jour. 

Le cadastre ukrainien dément, pointant une impossibilité technique

Contacté par l'AFP le 12 janvier 2026, le cadastre ukrainien a démenti les allégations selon lesquelles il ferait pression sur les veuves de soldats tués au front.

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Capture d'écran du site web du Cadastre ukrainien, réalisée le 16/01/2026.

"Il s'agit définitivement de fausses informations", a répondu Dmytro Makarenko, le président du Registre du cadastre ukrainien (lien archivés ici et ici). "Le registre cadastral ne tient compte que des parcelles de terrain enregistrées dans sa base de données numérique, et les objets immobiliers tels que les bâtiments et les appartements ne relèvent pas de sa compétence", a t-il expliqué. 

"Les registres ne recherchent pas de personnes physiques ou morales, et les parcelles sont identifiées par leur numéro cadastral", a t-il poursuivi, "ceux-ci ne permettent pas d'identifier le statut social ou professionnel d'une personne".

Les signes d'une opération de désinformation russe

Des éléments supplémentaires plaident en faveur d'une opération de manipulation visant le président ukrainien, cible favorite de l'activité de propagande des relais du Kremlin

Les fausses publications affirment ainsi que le nom des soldats ukrainiens morts au combat sans avoir rempli leur mission seraient inscrits sur la base de donnée Myrotvorets, dans la catégorie des "traîtres à la patrie". Fondé en pleine guerre du Dombass en 2014 par l'homme d'affaires et politicien ukrainien Georgy Tuka, le site Myrotvorets tient en effet une liste de "traîtres à la patrie, militants, mercenaires et terroristes, militaires russes - criminels de guerre".

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Capture d'écran du site Myrotvorets, réalisée le 12/01/2026.

Le site web tient une comptabilité macabre des personnes "liquidées" (selon ses propres termes) après publication de leur nom sur sa liste, comme l'écrivait le journal Libération en 2022 (lien archivé ici). Il est fréquemment cité dans la propagande prorusse, dont il est l'une des bêtes noires. 

Cependant, le scénario avancé par les publications trompeuses est invraisemblable: le gouvernement ukrainien ne reconnaît pas la plateforme et a plusieurs fois déclaré ne pas s'appuyer dessus. La plateforme elle-même précise dans ses statuts, consultables sur son site: "Le Centre Myrotvorets est une organisation non gouvernementale indépendante"

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Capture d'écran réalisée sur le site Myrotvorets, le 15/01/2026.

Le statut non-officiel de l'organisation rend donc d'autant moins plausible l'idée que le gouvernement ukrainien fasse inscrire systématiquement le nom de soldats ukrainiens décédés sur la "liste" du site.

Enfin, la vidéo trompeuse relaye en fin de clip un "appel" de la Foundation to battle injustice à "cesser immédiatement ces pratiques et à procurer une protection aux familles vulnérables" (lien archivé ici). Or, cette organisation est en réalité une fausse ONG de défense des droits humains, créée en 2021 par l'oligarque et fondateur de la milice privée Wagner, Evgueni Prigojine  (décédé depuis) pour servir les campagnes d'influences russes (liens archivé ici et ici). 

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Capture d'écran réalisée le 15/01/2026 sur le site de la Commission européenne.

Celle-ci a été plusieurs fois citée depuis 2022 dans le cadre d'enquêtes sur la désinformation prorusse sur les réseaux sociaux, qui semble être sa seule activité (lien archivé ici). Celle-ci est placée depuis juillet 2025 sur la liste des organisations sanctionnées par l'Union européenne (lien archivé ici). 

A noter qu'en Russie, une loi signée par Vladimir Poutine en décembre 2025 a autorisé les administrations russes des régions annexées de l'Ukraine à saisir les logements considérés comme "vacants", c'est-à-dire non possédés par des citoyens russes, comme le relate le journal Le Monde dans un article paru début janvier 2026 (lien archivé ici).

Une possibilité qui rappelle l'accusation portée par les publications trompeuses à l'endroit du gouvernement ukrainien: "Utilisée de manière chaotique et arbitraire, cette pratique visait en priorité les biens d’Ukrainiens identifiés comme hostiles parce que politiquement ou militairement engagés au côté de Kiev", écrit le quotidien.

Les accusations de détournement de fonds et d'acquisition de bien immobiliers de luxe sont des éléments récurrents de la désinformation prorusse visant le gouvernement Ukrainien depuis 2022. L'AFP en a vérifié un grand nombre, à retrouver ici.

Ces manipulations en ligne visent à saper le soutien à l'Ukraine de sa population et de ses alliés, mais capitalisent également sur une prévalence élevée de la corruption, qui gangrène le pays et touche jusqu'aux approvisionnements de l'armée. En décembre 2025, la présidence ukrainienne a ainsi été déstabilisée par un vaste scandale de corruption portant sur le détournement présumé de près de 100 millions de dollars dans le secteur énergétique (lien archivé ici).

Le 14 janvier, c'est le parti de l'ex-Première ministre Ioulia Timochenko qui a été l'objet de perquisitions de l'Agence anticorruption ukrainienne, soupçonnée d'avoir proposé à des députés de la Rada d'acheter leurs votes, un crime passible de dix ans de prison (lien archivé ici). 

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