Le dérèglement climatique est bien d'origine humaine, et non dû à l'activité solaire et de la Lune, contrairement à ce qu'affirme Piers Corbyn

Copyright AFP 2017-2022. Droits de reproduction réservés.

Le météorologue Piers Corbyn aurait fourni les preuves ultimes que le réchauffement climatique est un "canular absolu", assurent des internautes dans des publications virales ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Ils relaient une vidéo dans laquelle ce Britannique habitué des prises de paroles climato-sceptiques prétend que le changement du climat est un phénomène "naturel" reposant sur l'activité du Soleil et de la Lune, et n'aurait "rien à voir" avec les émissions de CO2 causées par l'Homme. Ces allégations sont fausses : les variations liées à l'énergie solaire sont trop faibles pour expliquer les variations du climat observées ces dernières années, ont déjà expliqué plusieurs climatologues à l'AFP. L'origine humaine du dérèglement du climat fait en outre l'objet d'un consensus scientifique, et les derniers rapports des experts du GIEC rappellent qu'il est urgent de diminuer nos émissions de CO2.

"L'astrophysicien et fondateur de Weather Action, Piers Corbyn, confirme que le RÉCHAUFFEMENT planétaire/le CHANGEMENT CLIMATIQUE, etc, c’est un CANULAR absolu", énonce la description d'un tweet partagé plus de 3.000 fois depuis le 10 septembre.

Elle accompagne un extrait d'interview en anglais diffusée par la chaîne d'information russe RT, dans laquelle intervient Piers Corbyn, un météorologue anglais notoirement climato-sceptique, opposé à la vaccination contre le Covid-19 et aux mesures sanitaires liées à la pandémie, et adepte de théories du complot.

Interrogé par le présentateur au sujet du "changement drastique du climat", particulièrement observé cet été alors que plusieurs pays européens ont notamment dû faire face à des feux de forêt destructeurs, Piers Corbyn rétorque : "Eh bien, le climat à toujours changé, et cela n'a rien à voir avec l'Homme. En fait, nous avions prévu qu'il y aurait des chaleurs extrêmes en Europe de l'Est et en Russie cet été, et cela est causé par des modèles particuliers de circulation. Le CO2 ne cause pas ces modèles de circulation, ce qui les cause, c'est la combinaison de l'activité solaire et des phases de la Lune".

Les larges variations climatiques "dictées par l'activité solaire" et "la Lune" n'auraient "rien à voir" ni avec "le dioxyde de carbone" ni  "avec l'Homme", ajoute-t-il, assurant que "ceux qui disent cela essaient juste de se faire de l'argent".

Capture d'écran Twitter, prise le 15/09/2022

Les allégations véhiculées dans cette interview ont été reprises dans des articles de blogs (1, 2, 3). Des versions de la vidéo, incluant parfois la première question du présentateur, des sous-titres ou un doublage en français, ont circulé sur Twitter (1, 2, 3, 4), Facebook et GETTR. La même vidéo a été partagée plus de 24.000 fois par des internautes anglophones sur Twitter.

Qui est Piers Corbyn ?

Piers Corbyn est un météorologue britannique, qui s'est fait notamment connaître ces dernières années pour son actif combat contre les restrictions sanitaires mises en place pour contrer la pandémie de Covid-19.

En mars 2020, il avait prétendu dans un tweet que la pandémie était une "simulation" organisée par "des super-riches" dont Bill Gates et George Soros.

Il affiche aussi depuis 2020 lors de manifestations ses positions anti-confinement, anti-masques et anti-vaccination, relayant des théories parfois infondées sur les injections et estimant que la réalisation de ces dernières repose sur "un paquet de mensonges pour vous laver le cerveau".

En février 2021, il avait été arrêté après avoir distribué des prospectus comparant la vaccination à l'Holocauste, rapportait le Guardian.

Piers Corbyn, lors d'une manifestation anti-vaccination devant les locaux de la fondation Bill et Melinda Gates, dans le centre de Londres, le 24 novembre 2020 ( AFP / JUSTIN TALLIS)

Piers Corbyn s'exprime aussi régulièrement, au moins depuis la fin des années 1990, lors d'événements remettant en cause le consensus scientifique, notamment sur le réchauffement climatique, comme le note le site de veille sur les questions liées au climat DeSmog.

Il est aussi à l'origine du site de prévisions météo WeatherAction, qui fonde ses rapports et recherches sur l'activité solaire, estimant que le Soleil est la principale cause du changement de températures, et répète régulièrement que le réchauffement climatique n'est pas d'origine humaine.

Le météorologue est également intervenu lors de conférences ayant invité des figures complotistes niant l'existence de l'Holocauste ou affirmant que les attentats du 11 septembre 2001 ont été mis en scène.

Piers est aussi le frère aîné de Jeremy Corbyn, l'ancien chef du parti travailliste britannique exclu de son groupe parlementaire pour laxisme face à l'antisémitisme.

Le réchauffement climatique et l'activité solaire

Les allégations qu'il relaie dans son interview, sur l'origine du réchauffement du climat prétendument principalement liées aux variations des astres sont trompeuses, comme l'ont déjà expliqué plusieurs chercheurs et climatologues à l'AFP.

La théorie selon laquelle le réchauffement climatique serait majoritairement lié aux variations du Soleil revient régulièrement sur les réseaux sociaux. L'AFP a déjà consacré plusieurs articles de vérifications à ce sujet, comme ici en avril et là en juin.

Cette théorie va à l'encontre des connaissances actuelles de la communauté scientifique internationale, qui s'accorde sur le rôle déterminant de l'activité humaine dans le réchauffement climatique de ces dernières années, comme détaillé dans cet article de vérification.

Dans ses trois derniers rapports, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a ainsi alerté sur la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter la hausse des températures.

Principaux points du troisième volet du rapport du Giec, publié le 4 avril, sur les solutions pour réduire les émissions de CO2 ( AFP / Kenan AUGEARD, Sophie RAMIS)

Des variations climatiques ont toujours été observées au fil du temps, même il y a des millénaires, avant que l'homme n'apparaisse sur Terre.

"Forcément, s'il n'y avait pas d'humains à l'époque, ce n'est pas à cause des humains que le climat a changé : c'est à cause du cycle climatique naturel", illustrait le chercheur Pierre Friedlingstein, directeur de recherche à l'ENS et expert carbone et climat, en juin 2022.

"Sur des millions d'années, le climat a principalement varié en raison du positionnement de la Terre par rapport au Soleil, et donc de l'orbite terrestre. Sur des échelles de temps encore plus grandes, ça fait intervenir la tectonique, personne ne met cela en doute", avait-il ajouté.

Ainsi, les saisons sont liées à l'inclinaison de la Terre par rapport au Soleil. "Pendant une partie de l'année, l'hémisphère sud offre sa partie au Soleil et vice-versa, ce qui entraîne les saisons", expliquait à l'AFP le 4 août Jean-Pascal van Ypersele, climatologue à l'Université catholique de Louvain et ancien vice-président du GIEC.

Ensuite, le rayonnement solaire influe également sur le climat, comme détaillé dans cet article de juin 2022. Il affecte toutes les couches atmosphériques confondues : l'atmosphère, la troposphère, et la stratosphère. "En revanche, depuis 150 ans, les variations climatiques sont dues à l'Homme. L'un n'empêche pas l'autre", détaillait Pierre Friedlingstein.

En effet, l'activité solaire n'est pas suffisante pour pour expliquer les variations de température observées depuis une centaine d'années. Et il en va de même pour les phases de la Lune : si plusieurs études (comme celle-ci réalisée par un groupe de scientifiques de la NASA en 2021 ou ces recherches encore plus récentes sur le rôle de la Lune sur les températures terrestres) font état de l'influence de la Lune sur des changements du climat de la Terre, via les marées, ces changements n'expliquent pas à eux seuls le dérèglement climatique observé ces dernières années, et ne remettent pas non plus en cause l'origine humaine de ce dernier.

Les scientifiques du GIEC ont d'ailleurs alerté dans leur dernier rapport sur la responsabilité "sans équivoque" des activités humaines dans le réchauffement observé ces dernières décennies.

Un avion au-dessus de Buenos Aires au coucher du soleil, le 30 juin 2022 ( AFP / Luis ROBAYO)

Interrogé fin mars 2022, le directeur du Laboratoire de glaciologie à l'Université libre de Bruxelles Frank Pattyn expliquait déjà que "les variations de l'énergie solaire observées au cours des derniers siècles sont faibles et ne sont pas suffisantes pour expliquer les variations de température qu'on observe aujourd'hui". Par ailleurs, "ces dernières décennies, il y a plutôt eu une diminution de l'activité solaire".

La NASA pointe également sur cette page dédiée à l'impact des cycles solaires sur le climat de la Terre que "les scientifiques s'accordent à dire que les cycles solaire et les variations à court terme de l'irradiance qui lui son associées ne peuvent être la principale force à l'origine des changements climatiques que nous observons actuellement sur Terre", rappelant que "la production du Soleil ne varie que de 0,15% au cours du cycle, soit moins que ce qui serait nécessaire pour provoquer le changement climatique que nous observons".

"Depuis 1950, les études scientifiques montrent très clairement qu'on ne peut pas expliquer le réchauffement climatique d'aujourd'hui sans tenir compte des facteurs humains, principalement des gaz à effets de serre", résumait Jean-Pascal van Ypersele.

"Le réchauffement climatique des XXe et XXIe siècle est à 100% dû à l’activité humaine", confirmait Pierre Friedlingstein. "On n'arrive pas à expliquer l'augmentation de la température sans prendre en compte les gaz à effet de serre, car on sait, grâce à des modèles scientifiques, que la variabilité naturelle du climat ne contribue quasiment pas au réchauffement du siècle dernier".

Plusieurs observations, par exemple la composition des atomes de carbone ou les différences de températures entre haute et basse atmosphère, permettent aux scientifiques d'établir que les activités humaines sont responsables des changements climatiques actuels, comme détaillé dans cet article.

La section "FAQ" du cinquième rapport d'évaluation du GIEC, publié en 2014, contient plusieurs schémas, qui comparent les changements de température à la surface terrestre observées depuis 1860 (en prenant en compte l'impact humain) avec les projections des températures incluant le forçage naturel, c'est-à-dire les phénomènes naturels perturbant le climat.

Cartes montrant les prévisions d'anomalies de température par rapport à la période pré-industrielle (1850-1900), selon trois scénarios différents, à court terme, moyen terme ou long terme, selon des données du Giec ( AFP / Cléa PÉCULIER, Laurence SAUBADU)

On y observe que les émissions de gaz à effet de serre d'origine anthropique ont provoqué une claire augmentation de la température terrestre, qui aurait plutôt stagné sans intervention humaine.

"Naturellement, on va vers un refroidissement de la Terre. Si on laissait aller les choses, sans impact de l'Homme, on irait vers une nouvelle glaciation dans 100.000 ans", expliquait le 3 août 2022 à l'AFP Xavier Fettweis, climatologue à l'Université de Liège. "Mais l'Homme perturbe tout : le climat se réchauffe, et il est probable qu'il se réchauffe tellement qu'on n'entre jamais en glaciation."

Le dérèglement climatique n'est pas un phénomène cyclique "naturel"

Selon les experts cités dans cet article de vérification de l'AFP, l'augmentation des températures mondiales au cours des 150 dernières années a été anormalement forte, sous l'effet des émissions de carbone consécutives à l'industrialisation.

Ed Hawkins, professeur de climatologie à l'Université de Reading, expliquait fin août 2022 que des fluctuations de température comparables au réchauffement actuel ne se sont pas produites à cette échelle de temps au cours des 10.000 dernières années.

"Les températures mondiales ont oscillé dans une large fourchette par le passé, mais ces changements mettent des dizaines de milliers d'années à se produire", soulignait-il. "Nous comprenons qu'il existe des causes naturelles à ces cycles, en raison de l'orbite de la Terre autour du Soleil. Les climatologues étudient cela depuis des siècles."

"Ce que nous voyons au cours des 2.000 dernières années est un déclin très léger, puis tout à coup vers la fin, on voit une augmentation rapide de la température, bien au-dessus de tout ce que nous avons vu au cours des 2.000 dernières années", notait-il.

"L'affirmation selon laquelle c'est normal n'est tout simplement pas vraie - c'est très anormal quand on regarde les données mondiales, bien au-delà de tout ce que nous avons vu au cours des 2.000 dernières années en termes de rapidité et de cohérence", concluait-il.

On retrouve cette tendance dans des graphiques contenus dans le rapport du GIEC publié en août 2021. Le graphique de gauche montre une forte augmentation des températures au cours des 150 dernières années. Sur le graphique de droite, la ligne bleue du bas montre à quel point les températures mondiales seraient plus basses sans l'impact humain.

Capture d'écran du rapport du GIEC publié en août 2021

L'affirmation selon laquelle le réchauffement récent serait normal parce que les températures ont augmenté et baissé au cours des millénaires "répond à une logique stupide", estimait en août Mike Lockwood, professeur de physique de l'environnement spatial à l'Université de Reading. "Il est bien évidemment vrai que les températures ont augmenté et baissé dans le passé, mais ce n'est pas une raison pour supposer que le changement actuel a les mêmes causes que les changements" observés précédemment.

Un consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement

Il existe par ailleurs aujourd'hui un consensus sur l'origine humaine du dérèglement du climat, comme détaillé dans cet article de vérification.

Naomi Oreskes, professeure d'histoire des sciences à Harvard, a été la première à quantifier le consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement climatique. En 2004, elle avait réalisé une étude sur les 928 articles scientifiques, évalués par des pairs, sur le changement climatique, publiés entre 1993 et 2003.

Ce processus de sélection est indispensable pour ne garder que les experts du climat, qui disposent donc d'une légitimité, et écarter l'opinion de personnes qui n'ont pas travaillé dans ce domaine.

"Fait remarquable, aucun des articles n'exprime un désaccord" avec la position consensuelle selon laquelle le réchauffement climatique des cinquante dernières années est principalement d'origine anthropique, écrivait-elle.

Depuis, de nombreuses autres études ont également corroboré ces conclusions.

Selon le dernier rapport du Giec, le réchauffement climatique observé ne peut être reproduit que dans des simulations incluant l'effet de l'activité humaine ( AFP / Eléonore HUGHES, Valentina BRESCHI, Laurence SAUBADU, Simon MALFATTO)

En 2016, John Cook, chercheur à l'université Monash en Australie, a réalisé une méta-analyse sur le pourcentage de scientifiques reconnaissant l'origine humaine du réchauffement climatique. Il arrive au résultat d'un "consensus sur le consensus", les résultats oscillant entre 90 et 100%, selon la question exacte, le moment, et la méthode d'échantillonnage.

Des résultats "cohérents", écrivent les auteurs, avec une précédente étude publiée en 2013, évaluant le consensus à 97% sur la base de 11.944 articles publiés sur le réchauffement climatique entre 1991 et 2011.

Ainsi, seulement 3% des scientifiques ayant publié une étude sur le réchauffement climatique ne sont pas d'accord avec son origine humaine.

Dans leur conclusion, les auteurs écrivent : "le niveau de consensus scientifique sur le réchauffement climatique anthropique est extrêmement élevé car les preuves à l'appui sont extrêmement fortes".

Depuis, c'est ce chiffre de 97% qui est principalement retenu pour évoquer le consensus scientifique sur les causes humaines du réchauffement climatique.

Une étude plus récente, publiée le 19 octobre 2021 dans les Environmental Research Letters, évalue même ce consensus scientifique à 99%. A partir des 88.125 études sur le climat publiées depuis 2012, les auteurs en ont sélectionné 3.000 par "randomisation" (c'est-à-dire qu'elles ont été tirées au sort conformément à la méthode scientifique afin de garantir l'absence de tout biais de sélection). Parmi elles, seules quatre ont été classés comme implicitement ou explicitement sceptiques sur l'origine humaine du réchauffement climatique.

"Nous concluons, avec une confiance statistique élevée, que le consensus scientifique sur l'origine humaine du changement climatique contemporain, exprimé en proportion total de publications, dépasse les 99% dans la littérature scientifique évaluée par les pairs", écrivent les auteurs.

Néanmoins, l'existence du changement climatique causé par l'Homme est régulièrement remise en question par des utilisateurs sur les réseaux sociaux. Ces dernières semaines, l'AFP a vérifié plusieurs publications sur le climat, notamment concernant les modèles climatiques, la glace de mer arctique, une étude de la NASA sur la masse de glace de l'Antarctique, une déclaration niant l'urgence climatique, ou encore sur les températures en Arctique.

CLIMAT