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Pas de lien entre les émissions de CO2 dans l'atmosphère et le réchauffement climatique ? C'est faux

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Relayée sur Facebook plus de 3200 fois ces derniers jours, une publication virale nie les effets des émissions de CO2 sur le changement climatique, en particulier sur la hausse de la température terrestre. Les assertions qu'elle porte sont issues de l'ouvrage "Paradoxes de l'écologie punitive et de l'obscurantisme vert", récemment publié par le philosophe Yves Roucaute, qui remet totalement en cause la responsabilité des activités humaines dans le réchauffement de la planète. Cependant, plusieurs experts spécialistes du climat ont expliqué à l'AFP que depuis 150 ans, les variations climatiques sont exclusivement dues aux émissions de CO2 et autres gaz à effet de serre générées par l'homme. Ce constat figure aussi dans le dernier rapport du GIEC auquel 234 scientifiques, originaires de 66 pays, ont contribué de manière bénévole.

"La vérité sur le réchauffement climatique, le CO2 et les écologistes de pacotille", annonce d'emblée un post Facebook viral, partagé plus de 3200 fois en quelques jours sur le réseau social.

Mise en ligne par Jean-Claude Bourret, ancien présentateur du journal télévisé de TF1 et auteur d'ouvrages sur les ovnis, cette publication nie explicitement la responsabilité des émissions de CO2 dans le réchauffement climatique.

Parmi les assertions avancées dans une longue liste, nous en avons choisi quatre, que nous allons examiner en détails :

"Le CO2, n’est pas une molécule polluante ou dangereuse, mais une source d’oxygène et d’énergie" ;

"Toute l’Histoire du climat nous démontre qu’il n’y a AUCUNE corrélation entre le taux de CO2 et une variation de la température" ;

"Le taux de CO2 a toujours été supérieur à celui d’aujourd’hui, au cours des 460 derniers millions d’années, y compris pendant certains épisodes glaciaires" ;

"Pourquoi cette "lutte contre le CO2" qui est bon pour notre planète, et sur lequel nous n'avons d'ailleurs aucun moyen d'action ?"

Capture d'écran prise sur Facebook le 3 juin 2022 ( AFP / )
Capture d'écran prise sur Facebook le 3 juin 2022 ( AFP / )

 

 

Capture d'écran prise sur Facebook le 3 juin 2022 ( AFP / )

Egalement relayés dans un groupe de soutien au mouvement politique d'extrême droite Reconquête, ces arguments sont issus de l'ouvrage Paradoxes de l'écologie punitive et de l'obscurantisme vert, récemment publié par le philosophe Yves Roucaute.

Lors d'un entretien accordé à Sud Radio, le 12 mai 2022, l'universitaire positionnait son livre contre les mouvements écologistes et de protection de la planète. "On fait comme si la planète était un être vivant, comme si elle existait, il faudrait la sauver", s'étonne-t-il alors, dénonçant une "idolâtrie de la planète" qui conduirait, selon lui, à une "défaite de la pensée."

Mettre en doute les effets des émissions de CO2 sur la hausse de la température terrestre revient à nier la responsabilité des activités humaines dans le dérèglement climatique.

Or, la communauté scientifique s'accorde à dire, notamment autour d'analyses et de données scientifiques publiées dans le dernier rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), que le réchauffement de la planète observé ces 150 dernières années est exclusivement dû aux émissions de gaz à effet de serre émises par l'homme, et dont le CO2 fait partie. C'est aussi ce qu'ont expliqué à l'AFP deux scientifiques spécialistes du climat.

Le CO2 non "polluant" ni "dangereux" ? TROMPEUR

Le post Facebook présente le dioxyde de carbone (CO2) comme une "molécule non polluante ou dangereuse" et comme un "bienfait pour l'humanité", prenant pour preuve l'expiration de ce gaz par les êtres humains.

Ce raisonnement témoigne d'une confusion entre le CO2 biologique et le CO2 émis par les activités humaines.

Le CO2 est effectivement un gaz dit "naturel", comme la vapeur d'eau, c'est-à-dire qu'il existait déjà dans l'atmosphère bien avant l'apparition de l'homme sur la planète.

"Il y a bien sûr une partie du cycle du carbone qui est naturelle", explique ainsi Sonia Seneviratne, professeure en sciences climatiques à l’école polytechnique fédérale de Zurich. "Si on ne brûlait pas d’énergies fossiles, il y aurait forcément du CO2 dans l’atmosphère. Les plantes, par exemple, capturent du CO2 par photosynthèse. Puis du CO2 est réémis lors de leur décomposition. Ce sont des phénomènes naturels", ajoute-t-elle.

Ce gaz participe également au fonctionnement de notre organisme : "Quand on respire, on inspire de l’oxygène et on relâche du CO2", confirme le directeur de recherche à l’ENS, expert carbone et climat, Pierre Friedlingstein.

"Le problème", souligne Sonia Seneviratne, "est qu’on a désormais un apport additionnel de CO2 dans l’atmosphère qui vient de la combustion d’anciens déchets végétaux : le pétrole, le gaz ou le charbon étaient à l’origine des plantes qui ont capturé du CO2, sous forme organique, qui est resté stocké sur la planète. Lorsqu’on les brûle, on relâche un apport additionnel de CO2 dans l’atmosphère qui va y rester des centaines à des milliers d'années, et comme c’est un gaz à effet de serre, il induit un déséquilibre dans notre système climatique."

"Avec les combustibles fossiles, on émet du CO2 qui a été retiré de l’atmosphère il y a des millions d’années et qu’on réinjecte maintenant : ça ne fait que ramener le CO2 de là où il était il y a 50 millions d’années", complète Pierre Friedlingstein.

Le champ pétrolier de South Belridge, le 26 février 2022, en Californie (Etats-Unis) ( AFP / ROBYN BECK)

Le CO2 n'est donc pas dangereux en tant que tel, mais lorsque sa concentration dans l'atmosphère est élevée, il contribue au réchauffement de la planète au même titre que le méthane ou le protoxyde d'azote qui sont, eux aussi, des gaz à effet de serre (GES).

De quelle manière ? "Comme la Terre se réchauffe à la suite du rayonnement solaire, elle émet de la chaleur en réponse, qui repart dans l’espace. Les gaz à effet de serre empêchent cette chaleur de s’en aller, un peu comme une couverture. Plus on a de GES, plus cette couverture est épaisse. C’est pour ça qu’on a une augmentation de la température", démontre la climatologue.

Cette augmentation de la température terrestre a des effets néfastes et dangereux sur la biodiversité, les populations, l'agriculture ou encore les ressources en eau.

Les rapporteurs du GIEC indiquent dans leur dernier rapport que ces impacts, déjà observables depuis plusieurs années, vont continuer à se multiplier et à s'intensifier si le changement climatique se poursuit au même rythme.

Ainsi, 1/3 des espèces pourrait s'éteindre d’ici à 2070, la production de maïs devrait chuter de 1/5 à 1/3 d’ici la fin du siècle ou encore les récifs coralliens, qui ont déjà atteint la limite de leur adaptation, pourraient totalement disparaître d'ici à 2040 si le seuil des +1,5°C est franchi.

"Il y a aussi plus d’extrêmes climatiques : des périodes prolongées où il fait très chaud, des ouragans, plus de précipitations intenses, plus de feux naturels", observe le directeur de recherche à l’ENS, expert carbone et climat,Pierre Friedlingstein.

"Aucune région n'est épargnée", complète la professeure en sciences climatiques Sonia Seneviratne. "L’Europe centrale et occidentale est d’ailleurs l’une des régions les plus touchées : on voit à la fois une augmentation des canicules, des températures extrêmes, des précipitations extrêmes, mais aussi des sécheresses."

"L'histoire du climat démontre qu’il n’y a AUCUNE corrélation entre le taux de CO2 et une variation de la température" FAUX

Les variations climatiques ont toujours été observées au fil du temps, même il y a des millénaires, avant que l'homme n'apparaisse sur Terre. Preuve que la hausse de la température n'est pas due aux émissions de CO2 générées par l'homme, mais uniquement à des phénomènes naturels, prétend le post Facebook.

Il s'agit là encore d'une confusion, entre les variations du climat naturelles et les variations du climat anthropiques, c'est-à-dire celles engendrées par l'homme.

"Forcément, s’il n’y avait pas d’humains à l’époque, ce n’est pas à cause des humains que le climat a changé : c’est à cause du cycle climatique naturel", explique le chercheur Pierre Friedlingstein.

"Sur des millions d’années, le climat a principalement varié en raison du positionnement de la Terre par rapport au soleil, et donc de l’orbite terrestre. Sur des échelles de temps encore plus grandes, ça fait intervenir la tectonique, personne ne met cela en doute. En revanche, depuis 150 ans, les variations climatiques sont dues à l’homme. L’un n’empêche pas l’autre", ajoute-t-il.

Les auteurs du rapport du GIEC, également publié sous la forme d'un résumé, sont formels à ce sujet : "l’influence de l’homme sur le système climatique est clairement établie, et ce, sur la base des données concernant l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, le forçage radiatif positif, le réchauffement observé et la compréhension du système climatique."

"Le réchauffement climatique des XXe et XXIe siècle est à 100% dû à l’activité humaine", observe même Pierre Friedlingstein, "On n’arrive pas à expliquer l’augmentation de la température sans prendre en compte les gaz à effet de serre, car on sait, grâce à des modèles scientifiques, que la variabilité naturelle du climat ne contribue quasiment pas au réchauffement du siècle dernier."

Le dernier rapport du GIEC nous apprend que ce réchauffement est sans précédent depuis les 2000 dernières années : depuis 1750, soit le début de la révolution industrielle, la température terrestre s’est élevée d’1,1°C.

Cette période correspond au développement de l'utilisation intensive des énergies fossiles, qui relâchent du CO2 en masse dans l'atmosphère.

Le lien entre concentration de CO2 dans l'atmosphère et hausse de la température est donc bien établi communauté scientifique.

"Le taux de CO2 a toujours été supérieur à celui d’aujourd’hui" FAUX

Autre argument avancé dans le post Facebook : "Le taux de CO2 a toujours été supérieur à celui d'aujourd'hui." C'est faux.

Ces dernières décennies, la combustion fossile émet, à un rythme très soutenu, beaucoup plus de gaz à effet de serre que la planète n'en absorbe. "On a augmenté la concentration de CO2 dans l’atmosphère de 50% en un siècle", alerte ainsi le directeur de recherche à l’ENS Pierre Friedlingstein.

Évolution de la concentration en carbone dans l'atmosphère (niveau mondial) ( GIEC / )

"On peut retracer l'historique des concentrations de CO2 dans l’atmosphère grâce à des carottes glacières : on creuse dans la glace pour retrouver les conditions atmosphériques" jusqu'à des centaines de milliers d'années, complète Sonia Seneviratne.

"Sur la base de ces reconstructions paléoclimatiques, on sait qu'on n'a jamais eu des concentrations en CO2 aussi hautes", poursuit l'experte.

D'après l'association Réseau Action Climat qui a vulgarisé, en partie, la dernière publication du GIEC, les concentrations de CO2 en 2019 n’avaient ainsi jamais été aussi élevées depuis 2 millions d’années, et celles de méthane et de protoxyde d’azote, depuis au moins 800 000 ans.

Certains secteurs génèrent des émissions de gaz à effet de serre en plus grande quantité que d'autres.

Ainsi en 2018, la production d’électricité était le premier secteur émetteur de CO2 dans le monde, avec 41 % du total des émissions dues à la combustion d’énergie.

Elle était suivie par les transports (25 %) et l’industrie (18 %, y compris la construction).

Répartition sectorielle des émissions de CO2 dans le monde (2020) ( Agence internationale de l'énergie / )

Aucun "moyen d'action" sur les émissions de CO2 ? FAUX

Le post Facebook prétend aussi qu'il est inutile de "lutter contre le CO2" sur lequel nous n'avons de toute façon "aucun moyen d'action".

En effet, il est impossible d'agir sur le CO2 déjà émis dans l'atmosphère, puisqu'il y reste des centaines à des milliers d'années : le réchauffement de la planète déjà causé est irréversible. En revanche, il est possible de limiter celui à venir.

Soyons clairs, les prévisions du rapport du GIEC ne sont pas bonnes : l'augmentation de la température de la planète est inévitable.

Pour tenter de se projeter, le groupe d'experts a imaginé cinq scénarios. Dans tous les cas, la température terrestre continuera d'augmenter, mais elle pourrait se limiter à un réchauffement inférieur à 2°C si les émissions baissent sans attendre et de manière importante.

C'est d'ailleurs l'objectif fixé par l'Accord de Paris, traité international juridiquement contraignant sur les changements climatiques, adopté par 196 Parties lors de la COP 21 à Paris en décembre 2015.

Son ambition est de limiter le réchauffement climatique à un niveau bien inférieur à 2, de préférence à 1,5 degré Celsius, par rapport au niveau préindustriel.

Les différents scénarios du GIEC ( GIEC / Réseau action climat / )

Dans cette optique, dans son dernier volet, le groupe d'experts du GIEC a présenté une liste non-exhaustive de solutions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre et limiter les conséquences du changement climatique.

Parmi elles : la nécessité de modifier nos modes de vie qui doivent tendre vers la sobriété, de développer les énergies renouvelables et les pratiques agroécologiques ou encore de transformer les mobilités individuelles.

12 août 2022 Précise citation de Sonia Seneviratne sur les carottes glaciaires dans la partie "Le taux de CO2 a toujours été supérieur à celui d’aujourd’hui"
7 juin 2022 Revoici avec mot manquant dans le titre dans la partie
CLIMAT