Non, l'étendue de la glace de mer arctique n'a pas atteint un niveau record

Copyright AFP 2017-2022. Droits de reproduction réservés.

Une publication partagée plus de 750 fois sur Twitter affirme que l'étendue de la glace de mer arctique - ou banquise - a atteint un niveau record en 2022, remettant en cause le réchauffement climatique. C'est faux. Après s'être développée pendant l'automne et l'hiver, la glace de mer dans l'Arctique a atteint son étendue annuelle maximale le 25 février dernier, mais ce "record" est en fait la dixième étendue maximale annuelle la plus basse jamais enregistrée, comme l'expliquent plusieurs experts à l'AFP. Cette fonte est notamment causée par le réchauffement climatique qui fait aujourd'hui consensus dans le monde scientifique.

Alors que l'Europe est frappée par une vague de canicules, des publications remettent en cause l'existence du réchauffement climatique, assurant que "cette année, l'étendue de la glace de mer arctique a atteint un niveau record : 14,88 millions de km²".

C'est ce qu'affirme un internaute dans une publication partagée plus de 750 fois sur Twitter et Facebook (1, 2), depuis le 17 août 2022, tirée d'une publication sur Telegram (ici), vue plus de 15 000 fois.

Capture d'écran d'une publication sur Twitter, réalisée le 19/08/2022

"Les médias parlent du réchauffement climatique alors que la mer arctique n'a jamais été aussi étendue qu'en 2022", "refroidissement en cours en Arctique", commentent des internautes (1, 2).

Cependant, l'affirmation est fausse. La glace de mer arctique n'a pas atteint un "niveau record" en février.

La glace de mer, également appelée banquise, est formée par la congélation de l'eau de mer. "C'est de l'eau salée qui gèle en hiver, lorsque la température descend bien en dessous de 0 degré", explique à l'AFP François Massonnet, chercheur au Earth and Life Institute, le 19 août.

Au 25 février, l'étendue de la glace de mer arctique a culminé à 5,75 millions de miles carrés, soit 14,88 millions de kilomètres carrés.

Cependant, il s'agit seulement d'un maximum annuel, comme le confirment à l'AFP de nombreux experts.

"La publication est tout simplement fausse. L'étendue de la glace de mer arctique a atteint un maximum annuel de 14,88 millions de km2 le 25 févier, selon l'indice NSIDC de la glace de mer. Il s'agit de l'étendue la plus élevée de l'année 2022", détaille le 19 août Walter Meier, chercheur au centre national des données sur la neige et la glace (National Snow and Ice Data Center), rattaché à l'université Boulder au Colorado.

"Le chiffre donné dans la publication est exact, mais c'est simplement le maximum de l'année, pas le maximum tout court, donc l'interprétation est une escroquerie", ajoute Catherine Ritz, directrice de recherches émérite au CNRS, à l'Institut des Géosciences de l'Environnement (IGE) à l'AFP le 19 août.

Pour appuyer son propos, l'auteur de la publication mensongère publie en commentaire une animation de la NASA, modélisant l'évolution de l'étendue de la glace de mer arctique du 16 septembre 2021 au maximum du 25 février 2022.

Mais, sur son site, la NASA explique bien que l'étendue de la glace de mer arctique semble avoir atteint son maximum annuel, "après s'être développée pendant l'automne et l'hiver". En effet, l'étendue de la glace de mer a une saisonnalité, "comme la température, avec un maximum vers mars et un minimum en septembre chaque année", décrit à l'AFP Xavier Fettweis, climatologue à l'Université de Liège (ULiège).

"En Arctique, le soleil brille sans discontinuer en été, mais est complètement absent en hiver. A la fin de l'été, début septembre, c'est habituellement le moment où l'étendue de banquise est la plus petite parce qu'il a fait jour tout le temps, donc plus chaud, et que la glace s'est retirée", complète François Massonnet.

"Dans les six mois qui suivent, la glace ne fait que croître. Dire que cela prouve que le réchauffement climatique n'existe pas serait comme y opposer que la température baisse entre le 15 septembre et le 15 février", ajoute-t-il.

Surtout, ce record annuel est en réalité la dixième étendue maximale annuelle la plus basse jamais enregistrée, comme on peut le lire sur les sites du NSIDC et de la NASA qui précise que ce niveau est "d'environ 297 300 miles carrés (770 000 kilomètres carrés) en dessous du maximum moyen de 1981-2010 - ce qui équivaut à la perte d'une zone de glace légèrement plus grande que le Texas et le Maine réunis.

Le NSIDC explique également que ce maximum est le troisième plus tôt jamais enregistré, à égalité avec 2015, "quinze jours avant la date moyenne de 1981 à 2010 qui est le 12 mars".

Capture d'écran du site de la NASA, réalisée le 24/08/2022

"Il s'agit du dixième maximum annuel le plus bas depuis 44 ans, qui sont tous survenus depuis 2006. Ce 'record' n'est même pas proche du maximum le plus élevé de l'étendue arctique qui était de 16,59 millions de km2 en 1979. Le maximum de 2022 est donc inférieur de 1,71 million de km2 à ce record", exemplifie Walter Meier.

"Ce cycle annuel de fonte et de gel a lieu depuis la nuit des temps, mais depuis 40 ans on perd beaucoup plus de glace pendant la période de fonte qu'on en regagne en hiver. Et c'est à cause de cela que d'années en années, sur un mois donné, il y a de moins en moins de glace", continue François Massonnet.

On peut d'ailleurs observer ces variations sur le site du NSIDC, en version animée ici.

Capture d'écran du NSIDC, réalisée le 24/08/2022

Les scientifiques du programme d'observation Copernicus de l'Union européenne, qui rassemble les données climatiques par satellite, ont également confirmé la tendance de fonte de la glace de mer arctique depuis 1979.

"Les changements de notre climat ne peuvent être évalués que sur la base de longues séries chronologiques continues", avait déclaré le porte-parole de Copernicus à l'AFP en mai.

Les scientifiques sont arrivés à mesurer les tailles maximales et minimales des glaces dans l'Arctique. Et il ressort que depuis 1979, la tendance est nettement à la baisse.

Capture d'écran du nsdic.org, réalisée le 01/08/2022

Cette étude par exemple, indique qu'il n'y a jamais eu "dans les 150 dernières années, de moment où les glaces (de l'Arctique) ont recouvert aussi peu de surface que ces dernières années".

Tamsin Edwards, climatologue au King's College de Londres, expliquait également à l'AFP dans ce précédent article de vérification que si "la glace de mer varie d'une année à l'autre, (...) la tendance générale est au déclin."

Dans un résumé de l'un de ses principaux rapports, le GIEC (Groupement international d'experts sur le climat) a déclaré : "Entre 2011 et 2020, la superficie moyenne annuelle de la banquise arctique a atteint son niveau le plus bas depuis au moins 1850."

"Avec le réchauffement climatique, l'étendue maximale devient de plus en plus petite tout comme l'étendue minimale qui est encore plus impactée", détaille Xavier Feitweiss. "En hiver, les températures en Arctique restent négatives et la glace de mer peut encore se former et donc l'impact sur le maximum est plus faible que sur le minimum qui lui diminue significativement car les étés sont de plus en plus chauds et la température moyenne est supérieure à 0°C."

Il ajoute : "D'ici 20 à 30 ans, les modèles suggèrent qu'on n'aura plus de glace de mer en Arctique à la fin de l'été alors qu'en hiver, elle continuera à se reformer."

L'Arctique se réchauffe plus vite que prévu

Selon une étude publiée dans la revue Communications Earth & Environment du groupe Nature, l'Arctique s'est réchauffé près de quatre fois plus vite que le reste du monde lors des 40 dernières années.

"La littérature scientifique considère que l'Arctique se réchauffe environ deux fois plus vite que le reste de la planète, j'ai donc été surpris que notre conclusion soit bien plus élevée que le chiffre habituel", explique à l'AFP Antti Lipponen, membre de l'Institut finlandais de météorologie et coauteur de l'étude.

L'étude a toutefois relevé d'importantes variations locales du taux de réchauffement au sein du cercle arctique. Par exemple, le secteur eurasien de l'océan Arctique, près de l'archipel norvégien de Svalbard et celui russe de Nouvelle-Zemble, s'est réchauffé de 1,25 °C par décennie, soit environ sept fois plus vite que le reste du monde.

Le réchauffement intense de l'Arctique, en plus d'un sérieux impact sur les habitants et sur la faune locale, qui dépend de la continuité de la glace de mer pour chasser, aura aussi des répercussions mondiales.

"Le changement climatique est causé par l'homme et à mesure que l'Arctique se réchauffe, ses glaciers vont fondre, ce qui aura une incidence globale sur le niveau des mers", a rappelé Antti Lipponen.

La fonte de la calotte glaciaire est le principal moteur de la hausse du niveau de la mer, devant la fonte des glaciers et l'expansion de l'océan sous l'effet du réchauffement de l'eau ( sous l'effet de l’augmentation de la température, l’eau se dilate et son volume augmente). La fonte de la banquise (la glace sur les océans) ne fait pas monter le niveau de la mer.

Selon le Giec, le niveau de la mer est monté de 20 cm depuis 1900. Or le rythme de cette hausse a presque triplé depuis 1990 et, selon les scénarios, les océans pourraient encore gagner 40 à 85 cm d'ici la fin du siècle.

La calotte glaciaire du Groenland, qui pourrait approcher du "point de bascule" de la fonte selon des études récentes, contient une quantité d'eau glacée capable d'élever le niveau des océans de la Terre jusqu'à six mètres.

CLIMAT