Vaccination aux Etats-Unis en mai 2021 (AFP / Patrick T. Fallon)

Décès, vaccins, essais cliniques : attention aux affirmations fausses ou trompeuses de cette vidéo très virale

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Dans une vidéo très virale sur Facebook, un "expert en cybersécurité" fait plusieurs affirmations erronées ou trompeuses autour du Covid, sur le comptage des décès ou l'élaboration des vaccins. Ses allégations censées prouver que la pandémie est exagérée ou les vaccins dangereux ont déjà fait l'objet de multiples articles de vérification ces derniers mois. Décryptage des principales affirmations de cette vidéo.

Il s'agit d'un extrait, d'une quinzaine de minutes d'une interview diffusée le 20 avril, organisée par le site France Soir, qui relaie régulièrement de fausses allégations autour du Covid. Publié le 2 mai 2021 sur Facebook, cet extrait diffusé via un compte marocain compte 221.000 vues et plus de 16.000 partages.

Patrick Jaulent est interrogé par l'ancien journaliste de France 3 Richard Boutry, lui-même déjà pourvoyeur d'affirmations erronées sur les masques, comme expliqué dans cet article de vérification de l'AFP. 

Capture d'écran de Facebook faite le 12 mai 2021

Selon sa fiche biographique sur le site de l'éditeur Eyrolles, qui a publié plusieurs de ses livres sur la gestion ou le management, Patrick Jaulent est "docteur en électronique"

Durant cet entretien, à plusieurs reprises, Patrick Jaulent affirme avoir des preuves de ce qu'il avance, mais sans jamais les produire ni les décrire précisément. 

L'extrait débute par cette question posée par Richard Boutry : "Combien coûte, ou rapporte, un mort du Covid ?"

Patrick Jaulent répond qu'aux Etats-Unis, selon "une enquête (...) menée par des journalistes d'investigation de USA Today", si "vous êtes identifié comme étant cas contact Covid, vous rentrez à l'hôpital, l'hôpital reçoit 50 dollars", "vous utilisez un respirateur, l'hôpital reçoit 300 dollars. Malheureusement, vous mourez dans cet hôpital, l'hôpital reçoit 4.000 dollars".

Et il enchaîne : "ce qui est prouvé, ce que je sais, c'est qu’il y a eu une surenchère pour que l'hôpital se transforme en machine à cash", sous-entendant que cela a incité les hôpitaux à déclarer indûment des malades Covid, gonflant du même coup les chiffres de la pandémie. 

La théorie selon laquelle gouvernants et "élites" en tous genres auraient exagéré voire inventé le Covid pour asservir et/ou éliminer les populations est devenue au fil des mois un classique du complotisme.

Mais comme nous allons le voir, cette affirmation manque de contexte et ne prouve pas que les chiffres des malades ou des morts de la pandémie soient surévalués. La communauté scientifique pense même qu'au contraire ils sont sous-évalués, en particulier par manque de tests, surtout au début de la pandémie ou encore aujourd'hui dans certaines régions.

Il existe bien un article daté d'avril 2020 du quotidien américain USA Today consacré à la question: c'est plus précisément un article de vérification, similaire dans sa forme à ceux d'AFP Factuel. 

L'AFP a d'ailleurs consacré une partie de ce fact-check en anglais à la même affirmation, qui, présentée sans son contexte indispensable, est trompeuse.

Des ambulances devant un hôpital de New York en avril 2020 (AFP / Angela Weiss)

Explications.

Pour les patients sous le régime d'assurance santé fédéral Medicare, prévu pour les plus de 65 ans et certaines personnes porteuses de handicap, les frais médicaux sont remboursés par ce système, selon des barèmes complexes (type de pathologie mais aussi coûts du travail dans la région etc...).

De plus, une loi passée en 2020 - le CARES Act, prévoyant d'énormes investissements pour faire face aux conséquences de la pandémie- prévoit une revalorisation de 20% de ces sommes pour les cas de Covid.

Mais comme aussi expliqué dans cet article de vérification d'avril 2020 du site américain Politifact, ces sommes viennent compenser le fait que les hôpitaux ont perdu des revenus en renonçant à des interventions non urgentes à cause du Covid.

Le Dr Kathleen Montgomery, de l'Université Vanderbilt, avait aussi expliqué à l'AFP qu'il "n'y a(vait) aucune preuve soutenant l'idée que les médecins diagnostiqueraient indûment des Covid pour des raisons financières", ce qui d'ailleurs tomberait sous le coup de la loi.

Dans les échanges qui suivent, Patrick Jaulent et Richard Boutry sous-entendent lourdement  -mais sans apporter d'éléments à l'appui- qu'il en serait de même en France.

Cette allégation a fait l'objet de plusieurs articles de vérification (ici en France : 1, 2en Belgique) de l'AFP, où plusieurs experts du système de santé et médecins avaient expliqué que ni les soignants ni les hôpitaux ne gagnaient plus d'argent avec les malades ou les morts du Covid.

Un bilan gonflé grâce aux certificats de décès ?

Patrick Jaulent s’interroge ensuite sur "les chiffres" de l’épidémie et plus précisément le nombre de morts liés au Covid-19 en France qui, selon Sante Publique France, est de 107.645 au 16 mai. 

Il estime que ce bilan a été "gonflé".

Selon lui, "avant la Covid, un certificat de décès n'avait qu’une seule ligne (pour indiquer) "la cause de la mort'". Il ajoute qu’après le début de la pandémie, "avec les directives de l’OMS, on a rajouté une ligne" sur les certificats pour pouvoir inscrire une contamination au Sars-CoV-2.

C’est faux. Le modèle de certificat de décès validé par le ministère de la Santé en France a été modifié par arrêté pour la dernière fois en juillet 2017, comme le précise le site du conseil de l’Ordre des Médecins.

Dans le volet médical de ce modèle, consultable dans la publication de l’arrêté au Journal Officiel, il y avait déjà plusieurs lignes à renseigner pour les causes de décès. C’était également le cas de la version précédente datée de 1996. 

Capture d'écran d'une publication au JO réalisée le 15 mai 2021

A 4m et 17 secondes de la vidéo ci-dessous, mise en ligne par le centre d'épidémiologie sur les causes de décès (CépiDc) de l'Inserm le 4 avril 2020, le modèle de certificat est identique, avec plusieurs lignes consacrées aux différentes causes de décès.

"Le certificat n’a absolument pas changé. Le médecin est libre de faire ce qu’il veut", a expliqué le 12 mai à l’AFP Grégoire Rey, directeur du CépiDc.

Il peut renseigner la mention Covid, "lorsque cette maladie a causé ou contribué au décès ou est soupçonnée de l’avoir fait", conformément aux recommandations de l’OMS.

A ce sujet lire nos article Aucune autopsie donc "aucune preuve" que le Covid-19 a fait des victimes en France ? C'est faux

Plus concrètement, "si le dossier médical d'un patient décédé présente les complications habituelles - décompensation, toux, détresse respiratoire - et qu'il a été testé positif, on estime qu'il s'agit d'un mort lié à la maladie", avait dit le 26 août 2020 à l'AFP Bernard Bouverot médecin légiste de l'hôpital de Mulhouse, alors particulièrement touché par l'épidémie.

Selon Patrick Jaulent, un patient mort "d’une overdose" et également positif au Covid-19 sera comptabilisé comme décès Covid-19. 

"C’est faux", explique Grégoire Rey. "Si une personne meurt d’un suicide, mais a été testée positive, elle ne sera pas comptabilisée dans les décès Covid-19".

L'OMS précise d'ailleurs dans ses recommandations que cela ne doit pas être le cas : "les personnes infectées par la Covid-19 peuvent décéder des suites d’autres maladies ou d'accidents. De tels cas de décès ne sont pas dus à la Covid-19 et ne devront pas être certifiés comme tel".

Capture d'écran des recommandations de l'OMS le 15 mai 2021

Les vaccins et les essais cliniques : des chiffres disponibles partout

Peu avant la quatrième minute de l'extrait, Richard Boutry interroge Patrick Jaulent sur les "chiffres d'efficacité" des vaccins avancés par les laboratoires, citant"94, 95%". Son interlocuteur évoque aussi "90% pour le vaccin Johnson & Johnson".

"D’où viennent ces chiffres ? D’où vient ce 90% et il est basé sur quoi ?  c’est opaque, on peut pas ..., c’est confidentiel", répond Patrick Jaulent.

Les chiffres d'efficacité des vaccins ne sont pourtant pas confidentiels. Nul besoin d'être un expert en cybersécurité pour les trouver :  abondamment relayés dans la presse depuis fin 2020, ils proviennent des essais cliniques de phase 3, eux-mêmes faciles à trouver sur internet.

Les détails des tests, leur méthodologie, la méthode de calcul des taux d'efficacité du vaccin Pfizer/BioNtech sont détaillés dans ce document de l'Agence fédérale américaine du médicament, la FDA.  Ils ont été publiés dans une revue médicale ici, comme on peut le voir ci-dessous. 

Capture d'écran du NEJM faite le 12 mai 2021
Capture d'écran du site du NEJM faite le 17 mai 2021

En ce qui concerne le vaccin de Moderna, le document de la FDA est ici, la publication scientifique . Pour AstraZeneca, les résultats sont publiés dans cette étude. Ceux du vaccin Johnson & Johnson sont lisibles . Pour ce dernier, le laboratoire a avancé une efficacité d'environ 66%, avec une efficacité plus importante contre les forrmes graves, et qui augmente avec le temps.

En outre, le site de l'Agence européenne du médicament (AEM) comporte aussi une abondante documentation sur les vaccins autorisés en Europe.

"Je suis allé un peu gratter et je suis tombé par hasard sur des papiers qui montrent que l'efficacité est nettement moindre que ce qui est annoncé", dit ensuite Patrick Jaulent, sous-entendant avoir trouvé des informations secrètes. Mais il ne donne ni chiffres ni références.  

Actuellement, les données en "vie réelle" - en Israël en particulier- issues de larges campagnes de vaccination montrent l'efficacité des vaccins (en particulier celui de Pfizer) comme expliqué dans cet article de vérification de l'AFP du 5 mai 2021. 

La responsabilité des laboratoires qui fabriquent les vaccins

"Pourquoi je ne me fais pas vacciner ? Parce que ce sont les seules sociétés qui fabriquent des produits sur lesquels elles ne sont  pas responsables", dit  encore Patrick Jaulent.

Cette affirmation est trompeuse. Comme expliqué dans cette dépêche de l'AFP, si les laboratoires ont bien des limitations à leurs responsabilités, celles-ci ne sont pas pour autant inexistantes en Europe.

Les risques juridiques des laboratoires pharmaceutiques face aux possibles effets des vaccins anti-Covid sont limités car nombre d'Etats ont fait le choix d'en assumer le coût financier.

Les laboratoires sont également en partie protégés par les autorisations données par les agences du médicament et par les notices d'utilisations listant les effets secondaires.

Il faut aussi noter que la situation est différente aux Etats-Unis par exemple -où la responsabilité juridique est largement endossée par les autorités- et dans l'Union européenne, où les contrats maintiennent la responsabilité juridique du côté des entreprises.

Le siège de Pfizer à New York en 2020 (AFP / Kena Betancur)

Toutefois, "dans certaines circonstances très spécifiques, les entreprises peuvent demander aux Etats membres de les indemniser", relève dans la dépêche de l'AFP Stefan de Keersmaeker, porte-parole de la Commission européenne. En cas de désaccord, c'est alors aux tribunaux de trancher qui devra payer.

Cet article de vérification du Monde publié le 25 janvier dernier donne des détails sur la législation européenne, montrant aussi que la responsabilité des fabricants de vaccins n'est pas effacée.

Assurances et vaccins

Patrick Jaulent et Richard Boutry affirment aussi que "les assurances ne remboursent pas" le vacciné en cas de "problème".

"Les assurances vont me dire +on a du mal à vous rembourser sur un vaccin qui est en test+", argumente Patrick Jaulent.

L'AFP Factuel a déjà consacré un article à une affirmation similaire, à propos de l'assurance vie, reposant sur le même argumentaire.

Dans un communiqué du 19 mars, la Fédération Française de l’Assurance "dément catégoriquement cette rumeur et regrette les tentatives de désinformation sur un sujet de santé publique aussi essentiel que la vaccination".

Elle rappelle que "les contrats d’assurance vie ne prévoient pas d’exclusions relatives aux conséquences d’une vaccination".

"Les conditions du décès de l'assuré n'ont aucune incidence sur le versement au bénéficiaire des sommes versées sur un contrat d'assurance vie ", avait également expliqué à l'AFP le 18 mars l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), organe de contrôle de la banque et de l’assurance.

Quant aux "tests" des vaccins, l'AFP Factuel a déjà expliqué dans plusieurs articles de vérification, comme ici ou  par exemple, que les vaccins actuellement utilisés ont été autorisés par les régulateurs sur la base des essais cliniques de phase 3, aux résultats publiés en détail dès la fin 2020, comme expliqué plus haut.

L'Agence européenne du médicament explique bien ici que le système d'Autorisation de mise sur le marché (AMM) conditionnelle (procédure accélérée en cas d'urgence sanitaire) "garantit que le vaccin approuvé satisfait aux normes de l'Union européenne en matière de sécurité, efficacité et qualité".

Et ce, même s'il est prévu que les laboratoires vont continuer à fournir aux autorités de santé des données supplémentaires issues des essais cliniques de phase 3 de 2020, de nouveaux essais cliniques ou issues des campagnes de vaccination "en vie réelle" actuellement en cours dans le monde.

Des chercheurs chinois ont a rendu public le génome du Sars-CoV-2 en janvier 2020 

A partir de 10'22 de l'extrait, les deux interlocuteurs ironisent sur le fait que la Chine aurait donné "bien gentiment" la séquence génomique du Sars-CoV-2 uniquement au laboratoire Moderna (qui commercialise aussi un vaccin actuellement sur le marché), sous entendant très clairement qu'il y a là matière à suspicion.

"Le 11 janvier [2020], et c'est marqué sur le site de la société (...), il y a une petite case où est écrit +les Chinois nous ont fourni le génome, la séquence génomique, de la Covid et grâce aux Chinois on a pu trois jours après créer notre propre génome, et trois mois après, sortir la phase 1 du vaccin+", avance Patrick Jaulent.

"Surtout qu'ils fabriquent eux-mêmes des vaccins !", poursuit Patrick Jaulent, à propos des Chinois. Richard Boutry dit alors : "donc ils sont quand même concurrents malgré tout. Et donc ils livreraient à la concurrence la quintessence de leur savoir, quoi !".

Cette lecture est pourtant fallacieuse. 

C'est bel et bien à cette date que des chercheurs chinois ont rendu public le génome du Sars-Cov-2 (alors encore appelé 2019-nCov). Il a été mis à la disposition des scientifiques du monde entier - et non pas seulement de ceux de Moderna. 

Clea a permis de mettre progressivement au point des tests de dépistage et de chercher traitements et vaccins. C'est ce qu'a fait Moderna, à instar d'une bonne partie des chercheurs du monde entier. 

L'Institut Pasteur rappelle d'ailleurs dans ce communiqué du 30 janvier 2020 la chronologie des événements.

"Les autorités chinoises partagent, dès le week-end du 11-12 janvier, la séquence complète du génome du coronavirus qu’ils ont détecté dans des échantillons prélevés sur leurs premiers patients", est-il écrit.

"La séquence du génome des pathogènes est cruciale pour développer des tests de diagnostic spécifiques et identifier les options d’intervention potentielles ", souligne Sylvie van der Werf, responsable du Centre national de référence (CNR) virus des infections respiratoires à l’Institut Pasteur, citée dans ce communiqué.

Cet article d'actualité de la revue Science daté du 11 janvier 2020 est titré : "Des chercheurs chinois dévoilent le génome du virus impliqué dans l'épidémie de pneumonie de Wuhan", surnom alors donné à cette maladie encore méconnue.

Dans un tweet daté du 11 janvier, le chercheur Eddie Holmes, virologiste de l'Université australienne de Sydney, qui faisait partie du groupe de scientifiques dirigé par des chercheurs de Fudan University, à Shanghaï, qui ont rendu public le génome, annonce la mise en ligne d'une première séquence du génome.

La séquence a été publiée ici sur le site virological.org puis , sur GenBank, base de données américaine de séquences génétiques, en accès libre.

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