Covid-19 : non, les médecins ne reçoivent pas de prime pour comptabiliser chaque décès supplémentaire

Copyright AFP 2017-2020. Droits de reproduction réservés.

Alors que s'instaurent de nouvelles restrictions pour freiner l'épidémie de Covid-19 en France, un article partagé des milliers de fois sur Facebook depuis début octobre affirme que la mortalité du virus est largement surévaluée en France, car, entres autres, des médecins reçoivent entre 55 et 5.000 euros "d'incitations financières" pour "cocher la case Covid" lors d'un nouveau décès à déclarer. C'est faux, répondent à l'AFP des représentants des médecins et le ministère de la Santé.

Des primes versées aux médecins français pour compter plus de décès du Covid-19 et gonfler les chiffres de l'épidémie ? C'est ce qu'affirme le site Patriote.info dans un article prétendant que le bilan mortel de l'épidémie est exagéré.

Partagé plus de 4.000 fois sur Facebook depuis le 1er octobre, cet article assure qu'une "incitation financière" de "5.000 euros" en hôpital, et de "55 euros" en médecine de ville est versée pour chaque certificat où "la case Covid" est cochée.

Ainsi, le Covid-19 n'aurait pas causé "30.800 morts" en France mais probablement "7.000", selon cet article viral qui prétend s'appuyer également sur les données de l'Insee, l'agence nationale de statistiques.

En réalité, ces incitations financières n'existent pas répondent à l'AFP des représentants des médecins d'un côté et le ministère de la Santé de l'autre, tandis que des chiffres mis en avant dans l'article sont "trompeurs" ou "sortent de nulle part" selon des responsables de deux instituts nationaux de statistiques.

Extraits de l'article du site Patriote.info partagé sur Facebook, capture d'écran prises le 6 octobre 2020

Pas de primes ni de recommandations 

5.000 euros de primes en hôpital, 55 euros en médecine de ville pour "cocher la case Covid" sur un certificat de décès ?

"Un fantasme": déclare le docteur François Simon, président de la section Exercice professionnel du conseil national de l'Ordre des médecins.

"Il ne faut avoir aucune idée sur ce qu'est la comptabilité publique pour imaginer un mécanisme permettant de soustraire et distribuer de telles sommes", explique à l'AFP ce représentant de l'Ordre des médecins le 5 octobre.

L'article de Patriote.info évoque également des "recommandations" soumises aux médecins pour ne chercher "aucune preuve médicale" ni aucune "autre pathologie grave" dans les cas d'un décès d'un patient atteint par le Covid-19.

Contactés par l'AFP le 5 octobre, le ministère de la Santé et la société française de médecine légale démentent "formellement" l'existence de telles primes et recommandations.

Ce sont des "rumeurs fantaisistes", ajoute le docteur Simon du Conseil de l'ordre national des médecins.

Une rumeur similaire, évoquant un "subside de 5.000 euros versé à chaque décès dû au virus" avait circulé en Belgique à la fin du mois d'août. Plusieurs hôpitaux belges et les autorités locales l'avaient fermement démentie dans l'un de nos articles de vérification.

Chiffres trompeurs

Au 5 octobre, le bilan de l'épidémie était de 32.299 décès attribués au Covid-19 selon les chiffres officiels.

L'article viral de Patriote.info, publié quelques jours plus tôt, affirme pourtant qu'il est "impossible" d'atteindre un tel chiffre (voir capture ci-dessous) et estime que la surmortalité attribuée au Covid-19 est obligatoirement inférieure à 14.500 morts.

Capture d'écran prise le 6 octobre 2020

Pour affirmer cela, l'auteur de l'article - qui se présente comme un ex-chef de service hospitalier - met en avant les chiffres de la mortalité toutes causes confondues publiés chaque mois sur le site de l'Insee.

L'auteur compare le nombre de morts entre 2019 et 2020 sur la période du 1er janvier au 31 juillet, et obtient 16.300 décès de plus en 2020. A ce solde, il ôte "2.000 à 3.000 morts qui s'ajoutent chaque année à cause de l'augmentation et du vieillissement de la population", pour obtenir une surmortalité de 14.500 décès en 2020.

Si les chiffres tirés de l'Insee sont bien authentiques, "le choix des périodes de comparaison" dans ce calcul est "trompeur" selon Sylvie Le Minez, cheffe de l'Unité des études démographiques et sociales de l'institut statistiques.

En procédant ainsi, l'article erroné "passe sous silence le fait qu'il y a près 8.000 décès en moins en janvier et février 2020 par rapport à l'année précédente, mais 27.200 décès de plus rien que sur la période mars-avril 2020", explique le 5 octobre à l'AFP cette statisticienne de l'Insee.

En effet, la grippe saisonnière a été bien "plus virulente" à l'hiver 2019 qu'à l'hiver 2020 détaille le service de communication de l'Insee, tandis que le "calendrier de l'épidémie de Covid-19 démarre au 1er mars 2020" rappelle l'institut sur une note explicative diffusée dès le 14 mai sur son site.

En mélangeant ces deux périodes, l'auteur "cherche à minimiser" l'impact du Covid-19 sur la mortalité, juge Mme Le Minez à l'AFP.

Graphique de l'Insee comparant la mortalité quotidienne chaque année, observée depuis 1968 en France (Insee)

Confinement très mortel ?

L'auteur de l'article estime également que le confinement général, mis en place du 17 mars au 11 mai en France, est responsable de "milliers de morts en plus" par "privations de soin".

Durant le confinement, certains hôpitaux, comme ceux de Paris, s'étaient en effet inquiétés d'une baisse de fréquentation des services d'urgence et des consultations classiques durant le confinement.

Mais attribuer des milliers de morts supplémentaires à cette période de restrictions n'est corroboré par aucune statistique officielle.

"Je ne dis pas qu’il y aura des conséquences à plus long terme, mais durant cette période, dans des zones confinées où le virus ne circulait pas, on a plutôt observé une sous-mortalité de 5 à 10%", explique à l'AFP l'épidémiologiste Grégoire Rey de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).

Ce statisticien est responsable du CépiDc, le service de l'Inserm qui produit les statistiques publiques sur les causes médicales de décès, en analysant chaque certificat de décès établi en France.

7.000 morts, fausse hypothèse

Enfin, l'article de Patriote.info émet l'hypothèse que le Covid-19 n'aurait provoqué que "7.000 morts" en France, en appliquant "le taux de mortalité mondial moyen actuel de 0,011% (sic)" aux 67 millions d'habitants du pays.

C'est faux. Ce chiffre de 7.000 morts "sort de nulle part" réagit Gregoire Rey, pour qui ,"il n'y aucune raison que le taux mondial de mortalité s'applique à la France".

"Si dans un certain nombre de pays le virus a peu circulé, ou que les gens ne sont pas malades, ou encore que la population est très jeune et résistante au virus, le taux mondial de mortalité va baisser", explique cet épidémiologiste de l'Inserm.

Selon les données provisoires du CépiDc, du 1er mars au 30 jun 2020, sur 240.562 certificats de décès analysés en France, 25.930 comportaient la mention "Covid-19" comme l'une des causes principales du décès, tandis que 8.491 autres étaient comptabilisés comme "Covid-19 suspectés".

Depuis fin septembre, de nouvelles mesures sont entrées en vigueur dans la métropole d'Aix-Marseille, puis à Paris et ses alentours le 6 octobre, afin de ralentir la progression de l'épidémie de Covid-19, un enjeu crucial pour éviter une surcharge des hôpitaux.

Après Aix-Marseille et Paris, la situation reste sous surveillance dans cinq autres métropoles (Lille, Lyon, Grenoble, Toulouse et Saint-Etienne), pointées par le ministre de la Santé Olivier Véran comme susceptibles de basculer prochaînement en zone d'alerte maximale.

 
Thomas Saint-Cricq
CORONAVIRUS