Une infirmière prépare une dose du vaccin Pfizer/BioNtech contre le Covid-19, dans un centre de vaccination, à Quimper. (AFP / Fred Tanneau)

Cette tribune de Nicole Delépine sur les dangers de la vaccination comporte plusieurs fausses informations

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Un texte, publié le 5 mars par l'oncologue pédiatrique à la retraite Nicole Delépine et relayé depuis sur de nombreux sites, avance que les vaccins contre le Covid-19 utilisés au sein de l'Union européenne seraient encore "en cours d'essai de phase 3", risqueraient de "modifier l'ADN des générations futures" et auraient déjà provoqué  "2 500 décès" dans l'Union européenne. Mais les affirmations soutenues dans cet argumentaire sont fausses ou trompeuses. 

Cette tribune fustigeant la campagne de vaccination lancée en Europe est signée par Nicole Delépine, oncologue pédiatrique à la retraite et ancienne cheffe de service en cancérologie pédiatrique à l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris. Publié le 6 mars, ce texte a depuis été repris sur de très nombreux sites comme Les Moutons Enragés, Nouveau Monde, Le Libre Penseur ou encore La Vérité sans Masque.

Captures d'écran prises le 11/03/2021

Egalement relayé par des centaines d'internautes sur Facebook, ce texte a suscité la colère d'utilisateurs du réseau social, appelant à arrêter la campagne de vaccination.

Captures d'écran prises sur Facebook le 10/03/2021

Pourtant, l'argumentaire de Nicole Delépine comporte plusieurs informations erronées. 

L'oncologue affirme d'abord que les vaccins contre le Covid-19 homologués par les autorités sanitaires en Europe seraient dangereux pour la santé, car ils n'auraient pas été testés sérieusement. 

"Cette thérapie génique et les autres vaccins mis sur le marché sur AMM conditionnelle (c'est-à-dire sans résultats des essais thérapeutiques habituellement exigés) sont donc en cours d’essai de phase 3", explique Nicole Delépine. "Rappelons à tous les futurs vaccinés qu’ils sont libres d’être cobayes, mais que ces vaccins sont en phase d’essai thérapeutique", ajoute-t-elle une seconde fois, qualifiant la vaccination contre le Covid-19 de "course à la mort".  

Face à la pandémie, les délais de mise sur le marché des vaccins anti-Covid ont été considérablement raccourcis, alimentant les craintes d'effets indésirables à long terme qui n'auraient pas encore été identifiés.

Pour Nicole Delépine ces produits seraient encore en cours d'expérimentation, car les vaccins mis au point par BioNTech et PfizerModerna, AstraZeneca et Johnson & Johnson ont reçu une autorisation de mise sur le marché (AMM) dite "conditionnelle", respectivement les 21 décembre, 6 janvier,  29 janvier et 11 mars.

Or, cette AMM conditionnelle permet aux développeurs du vaccin de soumettre des données supplémentaires (études nouvelles ou en cours) après le feu vert des autorités, contrairement à une AMM classique où la totalité des données doit être soumise avant. Dans le cadre de cette procédure d'urgence, qui a permis d'accélérer considérablement la mise à disposition des vaccins contre le Covid, l'EMA a accordé des autorisations pour un an, renouvelables.

Capture d'écran du site de l'Agence européenne du médicament EMA

Mais cela ne veut pas dire pour autant que les vaccins mis sur le marché n'ont pas été testés correctement. "L’AMM conditionnelle rassemble tous les verrous de contrôles d’une autorisation de mise sur le marché standard pour garantir un niveau élevé de sécurité pour les patients", précise l'Agence nationale du médicament (ANSM) sur son site

Les quatre vaccins autorisés à ce jour en France, ceux des laboratoires Pfizer/BioNTech, Moderna, AstraZeneca et Johnson & Johnson, ont suivi  les étapes imposées à chaque traitement avant une mise sur le marché européen et français. Une première phase pour évaluer l'éventuelle nocivité du produit, une deuxième pour le tester sur un nombre limité de malades et une troisième pour juger de l'intérêt thérapeutique auprès d'un échantillon plus étendu, auprès de plusieurs milliers de volontaires. 

En délivrant une AMM conditionnelle, l'Agence européenne des médicaments (EMA), dont un groupe d'experts indépendants a étudié en détails les résultats des essais cliniques du candidat-vaccin, estime que la balance "bénéfice-risque" est respectée, c'est-à-dire que la protection offerte globalement contre le Covid-19 est beaucoup plus importante que les potentiels effets secondaires ou risques induits par le vaccin.

L'EMA souligne ainsi que les vaccins contre le Covid-19 ne peuvent être autorisés en Europe que s'ils "satisfont à toutes les exigences de qualité, de sécurité et d'efficacité définies dans la législation pharmaceutique de l'Union européenne"Une fois toutes les données complémentaires fournies, l'AMM conditionnelle peut être transformée en AMM standard.

Aujourd’hui, les quatre vaccins autorisés font l'objet d'une phase de pharmacovigilance, pour suivre de près les effets secondaires des vaccins aussi bien en France, par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qu'à l'échelle européenne, par l'Agence européenne des médicament.

Nicole Delépine affirme également, dans le titre de sa tribune et à plusieurs reprises dans sa démonstration, que "l'UE, aux dires même de son agence, avoue déjà 2 500 morts reconnus en lien avec le vaccin". En guise de preuve, elle cite des "statistiques officielles" d'EudraVigilance, la plateforme d'évaluation des effets indésirables suspectés des médicaments de l'Agence européenne des médicaments. Des données qui seraient "vérifiables par tous".

Dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la France, des médecins mais aussi des particuliers peuvent ainsi faire remonter l'existence d'effets secondaires apparus plus ou moins longtemps après une injection et sur lesquels les autorités de pharmacologie vont enquêter.

Le lien donné par l'oncologue mène effectivement à la plateforme d'EudraVigilance, qui prévient dès sa page d'accueil que les informations publiées"concernent des effets indésirables suspectés", par exemple des événements médicaux ayant été observés après l'utilisation d'un médicament, mais qui ne sont "pas obligatoirement liés ou dus au médicament".

L'Agence ajoute encore que les informations sur les effets indésirables déclarés "ne doivent pas être interprétées comme signifiant que le médicament ou la substance active provoque l'effet observé ou que son utilisation présente un risque". Or l'oncologue assène dans son texte que les vaccins sont "responsables de 2 500 décès en UE".  Elle établit ainsi un lien de causalité en oubliant que le décès d'une personne vaccinée n'est pas nécessairement lié à l'injection qu'elle a reçue, comme a déjà expliqué l'AFP dans cet article du février

Depuis le début de la vaccination en France, "5 331 cas d’effets indésirables ont été analysés" et "la majorité des effets indésirables sont attendus et non graves à ce jour", indique l'Agence nationale du médicament (ANSM) dans son dernier rapport de pharmacovigilance publié le 18 février. 

A l'échelle européenne, des cas de personnes décédées alors qu'elles avaient reçu peu de temps avant une injection ont été rapportés dans certains pays. Scrutés de près, ces décès, très peu nombreux, ne sont pas pour l'heure attribués aux vaccins, contrairement à ce qu'ont affirmé certains internautes

Le fait que, pour la première fois, un vaccin utilisant la technique de l’ARN messager ait été autorisé en France, a également suscité des inquiétudes. Pour Nicole Delépine, qui reprend un argument avancé depuis plusieurs mois par le professeur Christian Perrone, cette technologie risquerait "de modifier l’ADN des générations futures".

Cette rumeur, qui circule sur les réseaux sociaux en France et à l'étranger, n'a pourtant pas de base scientifique, comme l'ont expliqué à l'AFP des spécialistes en génétique et en immunologie. Si certains vaccins dits à "ARN messager", ceux de Pfizer/BioNTech et Moderna, envoient bien une instruction génétique à l'organisme, celle-ci disparaît rapidement et n'a pas de possibilité de modifier l'ADN du patient.

"Il est certain qu’au bout de très peu de temps, après avoir entraîné la synthèse des antigènes (ou protéines, ndlr) contre lesquels se développent les anticorps, l'ARN vaccinal sera détruit", détaillait en décembre le généticien Axel Kahn.

L'affirmation selon laquelle l'ARN messager pourrait transformer notre ADN est fausse pour Axel Kahn, car dans le corps humain, "le chemin génétique, c'est : l'ADN qui est transcrit (recopié, ndlr) en ARN (...) On ne voit pas le chemin inverse".

"L'ARN, pour pouvoir s’intégrer dans le génome, il faut qu'il soit ce qu'on appelle transcrit de façon inverse [en ADN] -on dit rétrotranscrit- et ça, ça ne se fait pas spontanément dans les cellules", avait également expliqué à l'AFP cet été Christophe D'Enfert, directeur scientifique de l'Institut Pasteur.

Dire que l'ARN messager, inoculé via le vaccin, va transformer l'ADN, "c'est un peu comme dire qu'un enfant peut donner naissance à sa mère... On ne peut pas revenir en arrière", ajoutait alors le professeur d'immunologie Jean-Daniel Lelièvre.

Quant aux risques de transmission aux "générations futures" soulevés par Nicole Delépine, cela ne peut pas se produire non plus, car l'ARN, y compris celui de ces vaccins, ne peut pas modifier le génome."Le vaccin à ARN reste localement, il ne va pas se promener partout dans vos testicules, qui sont un sanctuaire immunologique. Et on n'a jamais vacciné quelqu'un dans les testicules...", a ainsi réfuté le professeur Lelièvre.

Nicole Delépine et son mari Gérard, un chirurgien orthopédique à la retraite, sont controversés dans le milieu médical pour s'être longtemps opposés aux campagnes de vaccination contre le papillomavirus.

Depuis le début de la pandémie, le couple de médecins retraités a multiplié les publications dénonçant le port du masque, le confinement ou encore la vaccination contre le Covid-19 à l'aide d'arguments infondés dont certains ont déjà été réfutés par l'AFP.

Edit du 27/04/11 : ajoute précisions sur les conditions nécessaires pour obtenir une autorisation de mise sur le marché conditionnelle (AMM).
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