Attention, ces vidéos d'agriculteurs français en larmes après l'abattage de leurs bêtes ont été générées par IA
- Publié le 22 décembre 2025 à 18:01
- Mis à jour le 15 janvier 2026 à 11:21
- Lecture : 6 min
- Par : Magdalini GKOGKOU, AFP Grèce
- Traduction et adaptation : AFP France, Pierre MOUTOT
Les manifestations d'agriculteurs français se multiplient depuis début décembre, ravivées par la gestion de la dermatose bovine, puis nourries par l'hostilité au traité de libre-échange de l'UE avec les pays du Mercosur sud-américain. Dans ce contexte tendu, des vidéos virales sur les réseaux sociaux mettent en scène de prétendus agriculteurs français en larmes après l'abattage de leurs troupeaux. Mais même si le désarroi actuel d'une partie du monde agricole est bien réel, les images en question ont été générées par IA, comme l'indiquent des incohérences visuelles et les résultats d'analyses audio et vidéo.
"Ariège : un agriculteur en larmes suite à l'abattage de ses vaches", peut-on lire en description d'un clip de dix secondes publié sur TikTok le 16 décembre, comptant des milliers de "J'aime" et des centaines de partages. "C'est tout ce que j'avais, on a travaillé toute une vie pour ça", sanglote l'homme au premier plan de la vidéo, partagée depuis sur Facebook ou YouTube, totalisant des milliers de partages, accompagnées de commentaires rageurs ou compatissants. Derrière lui, des gendarmes en tenue anti-émeute et des vaches passent, dans un champ.
D'autres vidéos virales montrent des situations similaires : à chaque fois, un personnage présenté comme un "agriculteur à bout" ou "un agriculteur en colère", dit sa souffrance et déclare avoir "tout perdu". On retrouve ces vidéos, d'une durée de 10 secondes à chaque fois, diffusées sur YouTube, Facebook, ou TikTok, en français mais aussi en grec, en anglais, en slovaque ou en polonais.
La gestion par les autorités de la dermatose bovine a suscité de vives tensions, en France comme ailleurs en Europe, où la colère des agriculteurs est aussi parfois motivée par leur opposition au traité de libre-échange entre l'Union européenne et des pays latino-américains du Mercosur (lien archivé ici).
Mais les vidéos pointées ci-dessus, qui essaiment sur les réseaux sociaux, ne sont pas authentiques : elles ont été générées par IA .
Des traces d'IA
Des incohérences visuelles mettent sur cette piste de l'intelligence artificielle : ainsi, l'un des personnages sur l'une des vidéos les plus vues pleure ce qui ressemble à des larmes de sang, qui ne s'écoulent pas. On peut aussi observer un nombre et des emplacements incohérents pour les boutons du col de sa veste. On note aussi un flou sur le micro qui persiste même une fois le micro hors cadre.
Sur une autre vidéo, on aperçoit là encore des traits typiques des vidéos générées par IA : à l'arrière-plan, parmi les vaches qui se déplacent, on distingue des têtes de bovins déformées qui apparaissent puis disparaissent ou flottent dans l'air. On note aussi que pour l'un des bovins, on voit d'abord l'arrière-train qui se transforme ensuite en tête lorsque l'animal pénètre davantage dans le champ.
Sur une autre, enfin, un flou suspect entoure le personnage -là aussi un défaut fréquent des images IA- brouillant le mât du drapeau français planté dans le champ derrière lui ; celui-ci est agité par un vent puissant, alors que la chevelure de l'homme et les branches des arbres dans le fond du décor restent immobiles.
Autre indice, chaque vidéo dure exactement 10 secondes, le temps pour l'agriculteur de livrer son message... mais aussi la durée par défaut auxquelles sont limitées les vidéos générées par Sora, le service de création de vidéos par IA de la société OpenAI (lien archivé ici).
D'autres visuels circulent, à l'image de ce document partagé près d'un millier de fois sur X, qui serait prétendument une photo laquelle on aperçoit un agriculteur éploré... ainsi qu'en bas à droite le logo de Gemini, le service de création par IA de Google.
L'AFP a fait analyser chaque vidéo par des outils de détection des deepfakes audio et vidéo, comme Hiya et Deepfake Total. Les résultats ont montré une probabilité de 95 à 99% que les audios qui accompagnent les vidéos virales aient été générés par intelligence artificielle.
Après ces premières salves, de nouvelles vidéos virales ont circulé début 2026, alors que se poursuivaient les mobilisations d'agriculteurs, peu convaincus par les mesures proposées par le gouvernement et la promesse d'une loi d'urgence agricole (lien archivé ici).
Une nouvelle tendance sur TikTok
Une multitude de vidéos générées par IA apparaissant d'abord sur TikTok puis partagées sur d'autres réseaux comme X ou Facebook, où elles cumulent des milliers de "J'aime" et de partages (lien archivé ici), montrent ainsi des agriculteurs et des policiers, en larmes, partageant des moments d'humanité et de solidarité ou criant leur désespoir.
Là aussi, l'objectif est d'obtenir l'attention et l'empathie du spectateur, le poussant à regarder le clip dans son intégralité et à interagir avec la publication, pour générer davantage de revenus pour leurs créateurs.
Plusieurs pages identifiées par l'AFP se sont même spécialisées dans la création à la chaîne de ce type de contenus : une page TikTok créée le 20 décembre 2025, a ainsi cumulé des centaines de milliers de "J'aime" en moins d'un mois en produisant près d'une centaine de vidéos sur le même sujet.
Comme d'autres créateurs, celui-ci signale sur sa page que ses contenus sont créés par IA. Dans de rares cas, une mention de l'IA figure aussi dans le texte de description des vidéos elles-mêmes.
Mais les avertissements sont loin d'être systématiques, et de nombreuses vidéos pourtant assorties d'une mention IA ont également été altérées. Dans chaque vidéo de la chaîne susmentionnée, par exemple, le filigrane de l'outil de création visuelle par l'IA Sora a été flouté.
L'effet recherché est atteint, comme le montrent les réactions des internautes aux vidéos, qui partagent le contenu trompeur avec des milliers de commentaires émus ou indignés.
D'autres vidéos virales générées par IA, mettant en scène des tracteurs projetant du lisier sur les Champs-Elysées ou des taureaux lâchés sur les gendarmes, ont été vérifiées par l'AFP, de même que des images censées montrer une grande manifestation en France, en réalité tournées en Italie.
Ce n'est pas la première fois que l'AFP vérifie des vidéos générées par IA massivement diffusées dans un contexte de forte actualité. Leurs auteurs surfent sur les thèmes les plus anxiogènes et polarisants, pour gagner en visibilité, en engagement et donc, en rémunération.
En novembre, des vidéos prétendaient ainsi montrer des soldats ukrainiens ou des mercenaires colombiens en larmes, implorant d'être secourus sur le front.
Ces vidéos en ont commun d'être relayées par des comptes se faisant passer pour des comptes d'actualités. Très présents sur TikTok, ils mêlent souvent reprises de vraies informations et rumeurs fantaisistes, afin de créer de l'engagement et profiter des possibilités de monétisation de leur audience sur les réseaux.
L'AFP a consacré un article de vérification à ce type de créateurs de contenus, à retrouver ici.
14/01/2026 : Ajoute une partie sur les vidéos générées par IA qui continuent à être créées et diffusées des semaines après le début de la mobilisation. Actualise le contexte avec les manifestations survenues depuis la première parution.Reformulation dans le titreCorrige légende screengrab pour enlever le nom du journaliste14 janvier 2026 14/01/2026 : Ajoute une partie sur les vidéos générées par IA qui continuent à être créées et diffusées des semaines après le début de la mobilisation. Actualise le contexte avec les manifestations survenues depuis la première parution.
31 décembre 2025 Reformulation dans le titre
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