Attention à ce faux reportage de la BBC attribuant le massacre de la gare de Kramatorsk à l'Ukraine

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Un reportage de la chaîne de télévision britannique BBC aurait désigné l'armée nationale ukrainienne comme responsable de l'attaque du 8 avril contre la gare de Kramatorsk, dans l'est de l'Ukraine, selon plusieurs publications virales sur Facebook. Attention: il s'agit d'un montage imitant les vidéos de cette chaîne et non d'un reportage authentique, comme l'a confirmé la BBC depuis son compte Twitter certifié. Cette attaque attribuée à un missile russe a tué au moins 57 personnes dont plusieurs enfants.

"La BBC britannique a révélé la vérité sur le missile Tochka U qui a frappé Kramatorsk", affirment plusieurs publications, dont l'une d'entre elle partage une vidéo reprenant la charte graphique de la BBC.

Selon ce prétendu reportage de la chaîne britannique, le "numéro de série du missile Tochka-U" qui a touché la gare de Kramatorsk lors de l'attaque qui a fait au moins 57 morts dont plusieurs enfants le 8 avril confirmerait qu'il appartient à l'Ukraine.

Le même modèle aurait été utilisé par l'armée ukrainienne pour viser "les villes de Khartsyzsk, Logvinovo, Berdyansk et Melitopol", poursuit la vidéo.

Elle véhicule plusieurs autres affirmations: une fois le numéro de série du missile divulgué sur les réseaux sociaux, "les médias ukrainiens [auraient] cessé de couvrir le sujet"; "des experts militaires [auraient] insisté sur le fait que l'Ukraine met en place des campagnes de désinformation en guise de propagande".

Ce clip d'une minute et 37 secondes emprunte à la BBC plusieurs éléments très reconnaissables de la charte graphique que la chaîne britannique utilise pour ses reportages, à commencer par son logo dans la partie supérieure gauche de l'image.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 15 avril 2022

D'autres publications reprennent les affirmations de cette vidéo en la citant, mais sans partager le clip lui-même (1, 2, 3...). Certaines ajoutent même que "l'Occident a cessé de couvrir la tragédie de Kramatorsk après le reportage de la BBC sur l'implication des forces armées ukrainiennes dans l'attaque de la gare".

Au total, ces publications ont été partagées depuis le 13 avril en Afrique de l'Ouest et la vidéo a également circulé dans d'autres langues, notamment en allemand, slovaque et hollandais.

Selon le quotidien britannique The Guardian, elle a également été diffusée par la télévision d'Etat russe.

Démenti de la BBC

Quelques heures après que cette vidéo a fait son apparition en ligne pourtant, la BBC a publié un tweet sur son compte certifié alertant les internautes qu'une "fausse vidéo utilisant la charte graphique de BBC News" relayant l'attribution à l'Ukraine de l'attaque de Kramatorsk circulait en ligne.

"Nous vous demandons de ne pas la partager et de consulter les articles du site de la BBC", poursuit ce message.

La vidéo virale que nous vérifions est introuvable sur les réseaux sociaux officiels de la BBC et sur son site internet.

Le massacre de Kramatorsk a suscité une vague de condamnations occidentales, mais Moscou a nié toute responsabilité et accusé Kiev d'avoir "orchestré" la frappe pour "empêcher le départ de la population de la ville afin de pouvoir l'utiliser comme bouclier humain".

Le 8 avril, le missile s'est abattu vers 10H30 à l'heure où les candidats à l'évacuation se regroupaient depuis des jours par centaines dans la gare de la ville pour fuir le Donbass, désormais objectif prioritaire de l'armée russe. Des journalistes de l'AFP ont vu au moins trente corps dans des sacs mortuaires ou sous des bâches.

Les trottoirs étaient maculés de sang, valises abandonnées, peluches et nourriture jonchaient les quais. Sur le parvis, les restes d'un missile étaient toujours visibles : on pouvait y lire en russe "Pour nos enfants". Une expression récurrente des séparatistes prorusses en référence à leurs enfants tués depuis la première guerre du Donbass, commencée en 2014.

Indices visuels

Plusieurs indices visuels présents dans la vidéo virale permettent par ailleurs de déceler l'intox, notamment lorsqu'on la compare avec celles publiées par la chaîne britannique sur Twitter.

La fausse vidéo s'ouvre sur des images choquantes, non censurées, montrant plusieurs dizaines de corps sans vie et des traces de sang. Aucun avertissement en amont de ces photos, alors que les vidéos publiées par la BBC qui en montrent alertent habituellement les internautes d'un fond rouge où figurent les mots: "Attention, images choquantes":

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 15 avril 2022
Capture d'écran d'une vidéo publiée par la BBC sur Twitter, réalisée le 14 avril 2022

 

 

De plus, dans la vidéo faussement attribuée à la chaîne, la ligne rouge qui s'affiche le long du texte ne varie jamais de taille (en rouge ci-dessous), quelque soit sa longueur; tandis qu'elle s'y adapte (et raccourcit, par exemple, ci-dessous en vert).

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisé le 15 avril 2022
Capture d'écran d'une vidéo publiée par la BBC sur Twitter, réalisée le 15 avril 2022

 

 

Quelques autres indications, comme l'orthographe du nom du président ukrainien - "Zelenskyy" dans la vidéo virale que nous vérifions à la 54e seconde par exemple, "Zelensky" dans le style adopté par la BBC - ou l'absence des trois petits points pour lier les phrases qui sont scindées en deux, et apparaissent en deux temps.

Capture d'écran d'une publication Facebook réalisée le 15 avril 2022
Capture d'écran d'une vidéo de la BBC publiée sur Twitter, réalisée le 15 avril 2022

 

 

Fausses affirmations visant des médias occidentaux

La BBC a de son côté tenté d'identifier l'endroit d'où avait été lancé le missile qui a frappé la gare de Kramatorsk, mais n'a à ce jour pas réussi à localiser précisément ce site.

En revanche, les accusations russes de mise en scène du massacre de Boutcha, à 25 kilomètres au nord-ouest de Kiev, ont été mises en pièce par les enquêtes de plusieurs médias internationaux, en premier lieu celle du New York Times, mais également celles de la BBC et l'AFP.

La vidéo montée que nous vérifions s'inscrit dans une série de fausses affirmations visant des médias occidentaux depuis le début de l'invasion russe en Ukraine. La chaîne américaine CNN, par exemple, a été accusée à plusieurs reprises de partager de fausses images de la guerre en Ukraine, des affirmations vérifiées par l'AFP ici, ici et ici.

Toujours du côté des médias américains, une fausse une du magazine Time grimant Poutine en Hitler a circulé très largement en ligne début mars.

Une chaîne de télé italienne a subi le même sort, accusée d'utiliser une photo d'un film américain pour illustrer la fuite des habitants de Kiev face à l'invasion russe. Bild, tabloïd le plus lu d'Allemagne, a été pointé du doigt pour avoir soi-disant emprunté la photographie d'une explosion de gaz en Russie pour illustrer les conséquences de bombardements en Ukraine.

Une capture d'écran trafiquée de la chaîne de télévision française France 24 prétendant que le président gabonais Ali Bongo aurait déclaré vouloir "attaquer la Russie" a également fait l'objet de nombreuses publications sur les réseaux sociaux.

Traduction et adaptation :
Conflit ukrainien