Non, un laboratoire n'a pas établi de lien entre dermatose bovine et céréales ukrainiennes

La gestion de la dermatose bovine par les autorités françaises a suscité de nombreuses critiques et divisé le monde agricole. Dans ce contexte, des publications apparues sur les réseaux sociaux fin février, à la veille de l'ouverture du Salon de l'agriculture, prétendent que cette épidémie a été provoquée par l'importation de céréales ukrainiennes. Mais les éléments apportés à l'appui de cette affirmation sont issus de sources falsifiées. Et cette infox présente les caractéristiques désormais habituelles des campagnes de désinformation prorusses.

Arrivée en juin 2025 en France, la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est une maladie virale touchant exclusivement les bovins. Elle a conduit à l'abattage de cheptels, une méthode décriée par une partie des syndicats agricoles et qui a parfois donné lieu à des confrontations avec les forces de l'ordre (lien archivé ici). 

"Un laboratoire français indépendant a conclu que l'épidémie de dermatose nodulaire contagieuse en France était due à des céréales ukrainiennes de mauvaise qualité contaminées par des moisissures et des larves de moustiques", affirme un internaute dans une publication sur X partagée le 19 février 2026 et ayant recueilli des milliers de partages. 

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Captures d'écran réalisées sur X et Facebook, le 20/02/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Reprise ailleurs sur X et sur Facebook, la publication est accompagnée d'une vidéo sous forme de reportage, réalisée à partir d'images issues de divers journaux télévisés. Une voix off au débit robotique y prétend que "[...] la dernière épidémie de dermatose nodulaire contagieuse des bovins en France est due à la contamination des animaux par le virus après avoir été piqués par des insectes importés dans le pays avec du grain ukrainien de mauvaise qualité". Des conclusions attribuées au "laboratoire de recherche indépendant Agreelia"

Les publications renvoient également vers un article du site 'La France Agricole.net' intitulé "Les parasites provenant de céréales ukrainiennes de mauvaise qualité ont provoqué l'épidémie de Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC) en France", qui reprend quasiment à l'identique le script de la vidéo publiée sur les réseaux.

Mais les éléments cités à l'appui de l'affirmation de départ sont des faux : le laboratoire Agreelia a démenti avoir jamais mené les recherches en question, et l'article a été publié sur une imitation du véritable site internet de la France Agricole, en usurpant par ailleurs l'identité d'un journaliste du Monde. Ces publications ont par ailleurs été partagées par des relais habituels de la désinformation prorusse.

Un faux site, un faux article et une identité usurpée

Une simple recherche sur le site internet partagé à l'appui de l'infox permet de constater que le site "La France Agricole.net" n'est pas authentique. Il s'agit en réalité d'une copie du site du média spécialisé dans le secteur agricole, "La France Agricole.fr" (lien archivé ici). 

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Comparaison entre le faux site imitant le média La France Agricole (à gauche) et le site authentique (à droite), réalisée le 20/02/2026. Croix rouge et encadrés ajoutés par l'AFP.

Une vérification de l'âge du nom de domaine montre que le site miroir a été enregistré le 12 février 2026, quelques jours avant la diffusion de l'infox, et que l'intégralité des articles mis en ligne sont datés du 9 au 12 février. En outre, ceux-ci sont signés des noms de journalistes - Thomas Baïetto, Marielle Court, Stéphane Foucart - dont des recherches par mots-clés permettent de constater qu'ils n'ont jamais travaillé pour ce média (liens archivés ici, ici et ici).

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Capture d'écran réalisée sur le faux site imitant le média La France Agricole, le 20/02/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Contacté par l'AFP le 20 février, le journaliste du journal Le Monde Stéphane Foucart a démenti être l'auteur de l'article signé de son nom sur le faux site: "Je n'ai évidemment jamais écrit ce papier, ni aucun autre dans La France Agricole. Quant à Marielle Court, ancienne journaliste au Monde, elle est actuellement à la retraite", a-t-il expliqué. 

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Le profil du journaliste Stéphane Foucart tel que présenté sur le faux site (à gauche) et son profil sur le site du journal Le Monde (à droite), le 20/02/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Des recherches par mots-clés sur le véritable site La France Agricole permettent de constater qu'aucun article reprenant les termes des publications trompeuses n'y a été mis en ligne.

Contactée par l'AFP le 20/02/2026, la direction de La France agricole a démenti tout lien avec l'article et son contenu : "Le média La France Agricole alerte ses lecteurs, partenaires et l’ensemble des acteurs du monde agricole sur une usurpation d’identité en cours via un site internet frauduleux imitant son identité visuelle et éditoriale", écrit le titre spécialisé dans un communiqué de presse consulté par l'AFP, ajoutant que "[...] La France Agricole a engagé des actions pour faire cesser ces agissements et se réserve le droit d’engager toute action judiciaire complémentaire nécessaire à la défense de ses droits, de sa marque et de ses lecteurs".

On ne retrouve pas non plus de trace de la publication de ces recherches par le laboratoire Agreelia. 

Contacté par l'AFP le 20 février 2026, le laboratoire a démenti être à l'origine de la prétendue étude dans un communiqué : "L’identité du média La France Agricole a été usurpée pour diffuser une fausse information affirmant que la dermatose nodulaire contagieuse aurait pour origine du blé ukrainien. Dans cette publication frauduleuse, notre laboratoire Agreelia est cité comme ayant réalisé des analyses liées à cette maladie. Nous tenons à préciser qu'il s'agit d'une fake news. Agreelia ne réalise pas, et n'a pas vocation à réaliser ce type d'analyses".

Une vidéo trompeuse et un audio générés par IA

Le recours à des faux sites d'actualité est l'une des marques de fabrique des opérations de désinformation du mode opératoire russe Storm-1516, de même que le recours à des vidéos reprenant les codes journalistiques (lien archivé ici). 

C'est le cas de la vidéo partagée sur les réseaux sociaux, qui présente un script générique et une voix off vraisemblablement générée par intelligence artificielle, comme le montre une analyse audio réalisée grâce au détecteur de deepfakes Hiya.com - présent sur l'outil de vérification InVID-WeVerify, co-développé par l'AFP.

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(Pierre MOUTOT)

En fin de vidéo, on peut également voir le prétendu témoignage d'un "Eleveur en Haute-Savoie, Laurent Pottier", dont le débit ne correspond pas aux mouvements de la bouche. Des recherches sur des sites regroupant des registres de société permettent de constater que plusieurs éleveurs portent bien ce nom en France, mais aucun dans ce département. Il s'agit là aussi vraisemblablement d'une création IA destinée à accréditer le récit infondé. 

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Capture d'écran réalisée sur la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, le 20/02/2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

L'AFP n'a trouvé aucune preuve ou étude accréditant l'idée d'un foyer de maladie apparu en France à la suite de l'importation de céréales ukrainiennes. 

D'après l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), la maladie virale originaire d'Afrique sub-saharienne a été détectée pour la première fois en Turquie en novembre 2013 avant de s'étendre à l'Europe, "tout d'abord à la partie européenne de la Turquie en mai 2015, puis dans les Balkans" (lien archivé ici). Transmise principalement par des piqûres d'insectes, elle a été détectée pour la première fois en France fin juin 2025, dans la foulée de cas signalés en Italie.

L'affirmation d'un lien entre la maladie en France et des céréales ukrainiennes est une "fausse information", a réagi le ministère de l'Agriculture, sollicité par l'AFP. "Les recherches sur l'origine du premier cas de dermatose nodulaire contagieuse en France se poursuivent, nous n'avons pas identifié la source à ce stade malgré les investigations menées", a-t-il ajouté dans un courriel.

"Nous pouvons déjà dire, grâce aux analyses génomiques menées, que la souche du virus de la DNC isolée en France est identique à celle isolée en Italie, en Espagne, et en Afrique du Nord, sans permettre néanmoins de retracer les filiations et la séquence d'apparition des souches virales", a ajouté le ministère. 

L'usurpation d'identité, un élément récurrent des opérations prorusses

L'AFP a vérifié de très nombreuses infox relayées grâce à des usurpations de l'identité visuelle de médias reconnus, pour leur donner un vernis de crédibilité.

Ces opérations, destinées à saturer l'espace médiatique et à semer le doute et la confusion, surfent le plus souvent sur l'actualité pour amplifier leurs récits : l'AFP a ainsi vérifié en février 2026 des infox liées à l'affaire Epstein, qui s'appuyaient notamment sur un site imitant celui du média en ligne France-Soir.

D'après Viginum, l'organisme français chargé de surveiller les manipulations étrangères en ligne, le mode opératoire Storm-1516 est apparu en marge de la guerre en Ukraine. Entre août 2023 et mars 2025, plusieurs dizaines d'opérations ont été détectées par les autorités françaises, ciblant principalement l’Ukraine et les pays qui la soutiennent, dont la France. 

Entre février et juin 2025, l'entreprise américaine de cybersécurité Recorded Future a identifié au moins 141 sites web usurpant l'identité de médias français dans le but de promouvoir la désinformation prorusse, d'après un rapport publié le 18 septembre 2025 (liens archivés ici et ici).

L'AFP a consacré plusieurs articles aux nouvelles formes et méthodes de la désinformation prorusse sur les réseaux sociaux, à retrouver ici et

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