Ces cercueils de prétendus soldats polonais morts en Ukraine ont été générés par IA
- Publié le 12 février 2026 à 16:54
- Lecture : 8 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire
Depuis le début de la guerre en Ukraine, des campagnes de désinformation prorusses accompagnent les combats sur le terrain. Récemment, des dizaines de publications censées montrer les corps de 200 mercenaires polonais morts pour défendre l'Ukraine ont inondé les réseaux sociaux. Mais attention, les images relayées par ces publications sont fausses : certaines ont été générées par intelligence artificielle (IA) et d’autres sont beaucoup plus anciennes et ne montrent pas des soldats polonais. Car sur le fond, l’armée polonaise n’a pas envoyé de soldats combattre en Ukraine.
"Plus de 200 corps des mercenaires polonais sont arrivés à Varsovie", affirme un post Facebook qui cumule 2.800 mentions "j’aime" depuis sa publication le 8 février 2026. Il brandit en preuve une image où l’on voit des hommes en uniforme porter sur un tarmac d’aéroport des cercueils recouverts d’un drapeau aux couleurs de la Pologne.
Selon le texte, ces cercueils seraient ceux de "tout un régiment de soldats polonais déguisé en mercenaires" et envoyé "il y a deux semaines” sur le front ukrainien, avant d'être "écrasé à Kharkiv par l'armée russe".
A la suite de cet épisode, "l'armée polonaise a indiqué au gouvernement qu'elle n'est pas prête pour affronter une armée russe solide et donc ne voudrais [sic] plus effectuer des missions aux côtés des ukrainiens", assure l'auteur de la publication.
Ce même texte est aussi relayé par d’autres comptes et pages Facebook avec trois images différentes, dont la principale montre des militaires réunis dans une pièce autour de cercueils. Deux autres photos, plus à valeur d'illustration, montrent un groupe de soldats tenant un drapeau russe et des engins tirant des missiles, sous l'oeil vigilant d'un pavillon russe démesuré.
Les publications affirmant que les corps de 200 soldats polonais auraient été rapatriés après avoir été tués sur le front ukrainien, en particulier celles avec l'image des cercueils sur un tarmac, circulent dans de nombreuses langues (polonais, anglais, russe, mongol) et sur de nombreux réseaux sociaux (X, Instagram, Threads, Telegram et le réseau russe VKontakte).
Mais ce narratif, qui ressemble à d’autres campagnes de désinformation prorusses déjà analysées par l'AFP, repose en réalité sur des images dont l'une a été générée par IA et l'autre est ancienne et décontextualisée. Par ailleurs, la Pologne s’est toujours refusée pour le moment à envoyer des troupes en Ukraine.
Une image générée par IA
Pour la première image, celle montrant les cercueils portés sur un tarmac d’aéroport, une recherche par image inversée permet de constater qu’elle n’a été partagée par aucun média crédible. Une autre recherche avec les mots-clés "200 soldats polonais tués en Ukraine" ou "200 corps polonais à Varsovie" révèle qu’aucun média sérieux n’a annoncé un tel rapatriement de corps.
Contacté par AFP Factuel, le bureau de l'AFP en Pologne confirme n'avoir jamais eu vent d'un tel rapatriement et a qualifié ces publications de "pure invention".
En revanche, en observant l’image de près, on repère plusieurs incohérences visuelles, dont certaines sont typiques des contenus générés par IA. Ainsi, on remarque que les doigts ou les mains de certains soldats portant les cercueils sont inexistants ou totalement déformés. Certains doigts semblent même se fondre dans les cercueils.
De plus, on remarque dans certains groupes de soldats portant les cercueils qu'il y a trop de jambes et de pieds pour le nombre de personnes visibles.
La manière de porter les cercueils est aussi très inhabituelle : on les porte généralement dans le sens de la longueur et de face.
Par ailleurs, une recherche d'image inversée nous indique que l'avion sur l'image ressemble à un Lockheed C-130 Hercules. Il s’agit d’un aéronef opéré par l’armée de l’air polonaise dont les images de certains modèles peuvent être consultées ici, ici, ici, ici et ici.
Des incohérences visuelles sont aussi visibles sur cet avion : par exemple, les pales des deux hélices sont à moitié coupées et semblent rattachées à un seul et même moteur. Il n'y a pas de numéro d’identification visible sur le fuselage, or ces numéros sont normalement présents sur les avions militaires. Le drapeau sur la queue de l’aéronef ne correspond pas non plus aux marquages visibles sur les avions de ce type dans l'armée de l'air polonaise.
Ces différentes incohérences sont typiques des contenus générés par IA. Hive Moderation, un outil de détection d’images générées par IA confirme qu’il y a plus de 90% la probabilité que cette photo ait été générée par cette technologie.
Image de 2023 d’une cérémonie à Kiev
En ce qui concerne l’image d’une célébration militaire autour de cercueils en intérieur, une recherche par image inversée permet de constater qu’elle est ancienne et apparaît sur internet bien avant 2026.
Elle est utilisée par différents médias (1, 2, 3) pour évoquer une cérémonie organisée en octobre 2023 après la mort de trois soldats - respectivement letton, estonien et américain - sur le front ukrainien (liens archivés 1, 2, 3). "Le samedi 14 octobre, lors d'une cérémonie militaire à Kiev, trois soldats volontaires de la Légion étrangère des forces armées ukrainiennes, tués à Liman le 1er octobre, ont été honorés", précise cet article.
Les deux autres images accompagnant ce visuel n’ont elles aussi rien à voir avec une prétendue bataille des forces polonaises sur le front ukrainien début 2026.
Celle montrant des soldats arborant un drapeau russe est issue d’une vidéo tournée près de la ville ukranienne de Bakhmouth et diffusée le samedi 20 mai 2023 par le service de presse du groupe Wagner (liens archivés 1, 2, 3). Celui qui tient le drapeau n'est autre que Evgueni Prigojine, l’ex-patron du groupe Wagner, qui est décédé à l’été 2023. La photo ne peut donc pas illustrer des événements qui se sont produits en 2026.
Quant à la troisième photo, qui montre des engins tirant des missiles, une recherche d’images inversée nous apprend qu’elle est présente sur internet depuis octobre 2025, notamment véhiculée par des pages et comptes en arabe sur Facebook pour évoquer des bombardements de l’armée russe dans la région de Kharkiv.
Pour autant, elle pas réelle et a été générée par une IA, comme le prouvent plusieurs incohérences visuelles (drapeau démesuré, missiles visiblement plus gros que les lanceurs, etc.) et une texture trop lisse de l'image. Une analyse lancée sur le logiciel de détection d’IA Hive moderation confirme que cette image a plus de 98% de chance d'avoir été générée par cette technologie.
Pas d’engagement polonais en Ukraine
Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le gouvernement polonais a clairement déclaré qu’il n’enverrait pas de soldats combattre sur le sol ukrainien, même dans le cadre d’une mission de maintien de la paix ou après un cessez-le-feu.
Contacté par AFP Factuel, le ministère polonais de la Défense nationale a confirmé cette ligne et indiqué dans un courriel daté du 8 février 2026 ne pas avoir envoyé de soldats combattre en Ukraine, de quel côté que ce soit (lien archivé ici).
"Aucun soldat polonais en service actif ne participe au conflit en cours en Ukraine", a indiqué le bureau de presse du ministère polonais de la Défense nationale à l’AFP, rappelant que, "selon l’article 666 de la loi sur la défense intérieure, les soldats en service actif ne sont pas autorisés à servir dans une armée ou une organisation militaire étrangère".
Le narratif selon lequel des pays occidentaux, et plus particulièrement des pays membres de l’Union européenne, envoient secrètement des troupes en soutien à l’Ukraine est un narratif prorusse récurrent. AFP Factuel a déjà déconstruit plusieurs fausses informations de ce genre, comme ici, ici ou encore là.
A contrario, plusieurs médias ont révélé que la Russie avait recours à des recrutements forcés de citoyens étrangers pour alimenter ses troupes dans ce conflit.
Récemment, une enquête de l'AFP montrait comment des centaines d'hommes kényans, souvent sans aucun passé militaire, ont été attirés en Russie par de fausses promesses d’emplois civils (dépêche AFP archivée ici).
Une fois sur place, beaucoup ont été forcés de signer un contrat militaire en cyrillique les liant à l’armée russe. Ils ont ensuite été envoyés très rapidement sur le front en Ukraine, souvent sans formation, où nombre d’entre eux ont été tués, parfois dès leurs premiers jours de déploiement.
Le Kenya juge lui "inacceptable" que ses ressortissants soient trompés par des promesses d'emplois civils bien rémunérés en Russie pour être ensuite utilisés comme "chair à canon" par l'armée russe, a réagi auprès de l'AFP le numéro deux de la diplomatie kényane, Abraham Korir Sing'Oei.
Les autorités kényanes estimaient en décembre le nombre de Kényans enrôlés de force dans l'armée russe à environ 200. Un nombre très vraisemblablement sous-évalué, selon les "revenants" interrogés par l'AFP.
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