Non, le quotidien allemand Bild n'a pas publié de fausses images de bombardements en Ukraine

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Bild, tabloïd le plus lu d'Allemagne, aurait emprunté la photographie d'une explosion de gaz en Russie pour illustrer les conséquences de bombardements en Ukraine, prétend une publication massivement partagée sur les réseaux sociaux. Cette affirmation est erronée : les images diffusées par le média allemand ont bien été prises en Ukraine, en février 2022, après le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne par Vladimir Poutine.

Alors que plusieurs villes ukrainiennes sont sous les feux des bombardements russes, dont la capitale Kiev et la deuxième ville du pays Kharkiv, le quotidien allemand Bild est accusé d'avoir véhiculé de fausses images d'un bombardement en Ukraine.

Une publication massivement relayée sur les réseaux sociaux en français et en allemand assure que le tabloïd a utilisé la photographie d'une explosion de gaz en Russie, survenue en 2018, afin d'illustrer les dégâts causés par le bombardement d'un immeuble en Ukraine.

"Zut alors, le bâtiment soi-disant bombardé par Poutine avait déjà explosé en 2018…", indiquent ainsi ironiquement les internautes.

Certains, outrés, expriment leur indignation envers le média allemand et dénoncent "manipulation, mensonges et propagande" des "soi-disant médias".

Capture d'écran réalisée le 2 mars 2022 sur Facebook ( AFP / )

Mais attention, contrairement à ce qu'affirment ces publications, les photographies diffusées par le quotidien Bild ont bien été prises en Ukraine en février 2022. L'immeuble détruit par une explosion de gaz en Russie en 2018 n'a aucun lien avec le bâtiment touché par des bombardements russes en Ukraine, excepté une apparence similaire.

Contacté par l'AFP, Bild a renvoyé vers d'autres articles de vérification ayant déjà réfuté cette affirmation, dont un rédigé par le média allemand Correctiv.

Ce photomontage est partagé sur les réseaux sociaux dans un contexte où la désinformation sur le conflit russo-ukrainien s'intensifie au rythme des tensions entre les deux pays. De nombreuses vidéos et images, vérifiées dans des articles ici, ici ou ici, propagent des contenus erronés ou sortis de leur contexte, visant parfois à minimiser l'ampleur de la guerre.

Huit jours après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, le conflit a déjà fait des centaines de morts et des milliers de déplacés: près de 900.000 Ukrainiens ont quitté leur pays depuis le 24 février, selon le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés.

Moscou a dévoilé mercredi 2 mars son premier bilan de militaires russes tués dans l'offensive en Ukraine, annonçant la mort de 498 de ses soldats.

Les photographies de Bild ont bien été prises en Ukraine

Le 25 février 2022, le journal Bild a bel et bien publié un article faisant état des dégâts causés par le bombardement d'un bâtiment en Ukraine. Afin de sourcer les images qu'il a diffusées, le quotidien allemand mentionne en légende le réseau social Twitter et l'agence de presse turque Anadolu.

Capture d'écran réalisée sur le site de Bild le 2 mars 2022 ( AFP / )

Sur la photographie principale, celle d'un immeuble résidentiel ukrainien très endommagé par un bombardement, les débris d'une façade éventrée jonchent le sol par dizaine. Cette image est issue d'une vidéo publiée sur Twitter le 24 février 2022, date du début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie. "Un complexe d'appartements est dévasté par les bombardements, au sud de Kharkiv. Un nombre incalculable de victimes", peut-on lire en légende.

La seconde photographie, sur laquelle une femme ukrainienne a la tête bandée et le visage couvert de sang, a fait l'objet d'un article d'Anadolu publié le 25 février 2022. La lecture de ce dernier permet d'identifier le lieu du bombardement ainsi que l'identité de la victime.

"La photo d'une femme ukrainienne prise par l'agence Anadolu [...] a fait les gros titres de la presse internationale", écrit l'agence avant d'ajouter, "Jeudi, dans la ville de Chuhuiv, dans la région de Kharkiv, dans l'est de l'Ukraine, le photojournaliste de l'agence Anadolu Wolfgang Schwan a pris des clichés de civils blessés par des frappes de missiles russes. Parmi ses photos, celle de l'enseignante Olena Kurilo [...] est devenue l'une des images les plus marquantes du conflit."

Capture d'écran réalisée sur le site d'Anadolu le 3 mars 2022 ( AFP / )

Par ailleurs, une comparaison entre une photographie de l'AFP (à droite) et celle de l'article de Bild (à gauche) permet de certifier qu'elles montrent toutes deux le même immeuble, frappé à proximité de Kharkiv, le 24 février 2022.

Des morceaux de tissus pendus aux fenêtres, un tronc d'arbre et un pilier vert sont autant de détails qui concordent.

Des photos de Bild (à gauche) et de l'AFP (à droite) ( AFP / )

L'agence de presse turque Anadolu a également tourné une vidéo du bâtiment détruit par les missiles russes.

Enfin, le journaliste de l'AFP Kadir Demir a confirmé que ces images de l'immeuble résidentiel de Tchougouïev ont été prises à proximité de l'aéroport militaire local, qui a effectivement été bombardé.

Des publications infondées

Les publications Facebook affirment que le journal Bild a diffusé d'anciennes photos, sans apporter de preuve concrète de leur existence avant le 24 février 2022.

En effet, une recherche d'image inversée avec Google n'a permis d'identifier ces images qu'à partir du 24 février 2022. L'AFP n'a donc pas trouvé de version plus ancienne des photographies.

Immeubles similaires... mais bien différents

De plus, si les deux bâtiments ont une façade similaire, l'immeuble détruit par des frappes russes en Ukraine en février 2022 n'a aucun lien avec celui ravagé par une explosion de gaz en Russie en décembre 2018.

A l'époque, cette explosion avait causé la mort de plusieurs habitants d'un immeuble de Magnitogorsk, une ville industrielle située à quelque 1.700 km à l'est de Moscou en Russie.

Mais ce bâtiment est en réalité beaucoup plus haut (dix étages) que celui de la photographie utilisée par Bild (5 étages). Bild n'a donc pas utilisé la même image pour illustrer deux événements différents.

Capture d'écran d'un article du média allemand Spiegel réalisée le 2 mars 2022 ( AFP / )

Un contexte global de désinformation

Il a aussi été reproché à Bild d'avoir diffusé les images d'une explosion survenue à Tianjin (Chine) en 2015 lors d'une émission, diffusée en direct, sur les bombardements de l'armée russe.

Le média a toutefois présenté ses excuses dans un tweet, dès le lendemain, reconnaissant avoir "commis deux erreurs pendant l'émission en direct : dans certains reportages, on pouvait voir pendant quelques secondes des images d'une explosion et de parachutistes qui n'avaient rien à voir avec la guerre. Nous avons mis les vidéos hors ligne ou les avons corrigées."

La propagation de fausses informations s'intensifie ces derniers jours, alors que des combats meurtriers opposent toujours forces armées russes et ukrainiennes.

Accusés d'être des instruments de "désinformation" de Moscou dans sa guerre contre l'Ukraine, les médias russes RT et Sputnik ont ainsi été officiellement bannis de l'Union européenne, où leur interdiction de diffusion est entrée en vigueur mercredi 2 mars.

Jeudi 3 mars, le réseau social Twitter a à son tour bloqué les comptes de ces médias dans l'Union européenne.

Traduction et adaptation :
Conflit ukrainien