L'employée d'une usine de production de masques de protection à Mexico, au Mexique (AFP / Alfredo Estrella)

Non, une étude de Stanford n'a pas démontré "l'inutilité des masques" contre le Covid-19

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Une publication partagée des centaines de fois depuis le 18 avril prétend relayer une "étude de (l'université de) Stanford" démontrant "l'inutilité des masques" contre le Covid-19, ainsi que leurs effets néfastes sur la santé. Mais l'étude en question n'a pas été publiée par l'université de Stanford : il s'agit d'une étude d'un auteur unique publiée dans une revue relayant des "articles théoriques" basés sur des "idées radicales". Par ailleurs, les supposés effets néfastes attribués aux masques dans cette étude, depuis dépubliée, ont été démentis par de nombreux chercheurs auprès de l'AFP. 

"Avez-vous entendu parler de l'étude 'révisée par les pairs' réalisée par l'Université de Stanford, qui démontre au-delà de tout doute raisonnable que les masques faciaux n'ont absolument aucune chance d'empêcher la propagation du Covid-19 ? Non ?", s'interroge l'anthropologue suisse Jean-Dominique Michel sur sa page Facebook.

Capture d'écran réalisée sur Facebook le 19 avril 2021

Il redirige ses lecteurs vers un article, hébergé par la plateforme PubMed et intitulé "Facemasks in the COVID-19 era : A health hypothesis" ("Les masques de protection à l'ère du Covid-19 : une hypothèse de santé").

L'auteur de la publication Facebook

Jean-Dominique Michel se présente sur son blog comme un "anthropologue de la santé".

Sur son profil LinkedIn, il détaille avoir été diplômé, pêle-mêle, de l'Université de Montréal, de la formation Esclarmonde (qui promeut la naturopathie), d'une académie de "psycho-physique" à Londres, d'instituts de coaching et d'une université américaine. 

Il a donné de nombreuses interviews dans lesquelles il minimise les conséquences de la pandémie de Covid-19. Des journaux ont qualifié certaines de ses prises de paroles sur l'épidémie de "rhétorique ambigüe" ou "douteuse".

Il a également participé l'année dernière en tant qu'intervenant à la production audiovisuelle truffée de fausses informations Hold-Up.

L'introduction de son texte est une traduction d'un article du site ultraconversateur américain NOQ Report, publié le 17 avril.

Capture d'écran réalisée sur le site du NOQ Report le 21 avril

Un "article théorique" publié dans une revue à cet effet

Jean-Dominique Michel et le NOQ Report s'étonnent du fait que les conclusions de cette "étude" - supposément publiée par la prestigieuse université américaine de Stanford - n'aient pas été relayées par un "média grand public".

Toutefois, "cette étude portant sur l'efficacité des masques contre le Covid-19 n'est pas une 'étude de Stanford'", a expliqué  Julie Greicius, une porte-parole de la faculté de médecine de Stanford à l'AFP le 20 avril.

Elle n'a pas été publiée par l'université, mais par la revue américaine Medical Hypotheses.

Capture d'écran réalisée sur la plateforme PubMed le 19 avril 2021

Selon son éditeur, cette revue a pour objectif "de publier des articles théoriques" basés sur des "idées scientifiques radicales, spéculatives et non traditionnelles, à condition qu'elles soient exprimées de manière cohérente". 

Cette revue a notamment été mise en cause en 2009 par une partie de la communauté scientifique pour avoir publié des articles contestant la responsabilité du VIH dans le Sida.

Son rédacteur en chef actuel Mehar Manku a expliqué à la revue Science en 2010 que le système de publication du journal était un processus de "révision par les pairs" ("peer-review") non conventionnel" , "fait sur mesure", "en accord avec l'objectif du journal, publié de nouvelles idées radicales".

A ce sujet, lire notre article "Selon une étude..." : comment faire pour s'y retrouver ?

La présence de cette étude sur la plateforme PubMed, appartenant à la Bibliothèque américaine de médecine (NIH) et rattachée à l'Institut national de santé américain, n'atteste pas de sa fiabilité, contrairement à l'affirmation de M. Michel.

"Veuillez noter que la présence de tout article ou citation spécifique dans les publications physiques ou électroniques de la bibliothèque, y compris PubMed, ne constitue pas une validation, une approbation ou une promotion de son contenu", avait ainsi expliqué une porte-parole de la NIH dans un mail à l'AFP en août 2020.

L'auteur de l'étude est Baruch Vainshelboim. Selon la plateforme PubMed, il travaillerait dans un service de cardiologie d'un hôpital militaire de Palo Alto, qui a effectivement un partenariat avec l'université de médecine de Stanford.

Cela ne signifie toutefois pas qu'il s'agit d'un chercheur "de Stanford". 

"L'université de Stanford n'a jamais employé Baruch Vainshelboim. En 2015, il a été chercheur invité à Stanford pendant un an, sur des sujets sans rapport avec cet article", a expliqué Julie Greicius.

De plus, un porte-parole de l'hôpital militaire de Palo Alto a assuré à nos confrères d'Associated Press que M. Vainshelboim n'y travaillait pas non plus.

"Il ne s'agit pas de l'un de nos praticiens.Il n'est pas dans notre système", a écrit ce porte-parole dans un mail à l'agence de presse américaine.

Selon sa page LinkedIn, il serait doctorant en philosophie, diplômé de l'université de Porto au Portugal, et physiothérapeute.

Le 26 avril, cette étude a été dépubliée à la demande du rédacteur en chef de la revue Medical Hypothesis et de son éditeur Elsevier.

Capture d'écran du site Science Direct le 4 mai 2021

Selon le comité éditorial de la revue "un examen plus approfondi des preuves scientifiques existantes montre clairement que les masques homologués et portés correctement apportent une prévention efficace de la transmission du Covid-19".

"Une enquête interne menée par le rédacteur en chef et l'éditeur a déterminé que cet article a fait l'objet d'une relecture externe par des pairs, mais pas avec nos normes de rigueur habituelles avant sa publication", est-il précisé pour justifier de cette rétractaction.

Des conclusions erronées

L'article de Medical Hypothèses "résum(ait) de manière exhaustive les preuves scientifiques concernant le port de masques à l'ère du Covid-19", selon son introduction.

Basée sur une soixantaine de références choisies par ses soins, Baruch Vainshelboim émet trois hypothèses dans sa conclusion :

  1. "Les données suggèrent que les masques médicaux et non médicaux sont inefficaces pour bloquer la transmission interhumaine de maladies virales et infectieuses telles que le SRAS-CoV-2 et le COVID-19"
  2. "Il a été démontré que le port de masques faciaux a des effets physiologiques et psychologiques négatifs importants" dont, entre autres, "'hypoxie, de l'hypercapnie, de l'essoufflement, de l'augmentation de l'acidité et de la toxicité"
  3. "Les conséquences à long terme du port du masque facial peuvent entraîner une détérioration de la santé, le développement et la progression de maladies chroniques et un décès prématuré"

De son côté, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) considère le port du masque comme une mesure efficace pour limiter la propagation du virus, en plus de la distance physique et du lavage de mains. Il est d'autant plus efficace qu'il est massivement porté, car les porteurs se protègent mutuellement les uns les autres.

A ce sujet lire notre article Anti-masques: derrière les arguments, beaucoup de fausses informations

Une méta-analyse parue en mai 2020 dans la revue scientifique de la Royal Society au Royaume-Uni, atteste de l'efficacité des masques pour réduire la projection de gouttelettes contaminées.

Une autre du Lancet datée de juin 2020 affirme que le port du masque diminue bien les chances de transmission interhumaine du virus. Une troisième, publiée par l'Académie nationale des sciences américaine en janvier 2021, va également dans ce sens.

(AFP Graphics)

Depuis le début de la pandémie, l'AFP a réfuté de nombreuses allégations sur les effets supposéments néfastes du port du masque affirmant que ce dispositif pouvait entraîner un manque d'oxygène important,  provoquer des "dommages neurologiques irréversibles" ou encore faire "respirer de la moisissure".

Interrogé par l’AFP en mai 2020, Claudio Méndez, professeur de santé publique à l'université australe du Chili, excluait que l'utilisation d'un masque puisse générer une hypoxie, tant que le matériau permet à l'air de passer. "Jusqu'à présent, les masques N95 (équivalents des FFP2, ndlr) - ou les masques en tissu - ont été testés pour ne pas altérer les fonctions physiologiques des personnes", avait-il expliqué.

Dans sa rubrique "En finir avec les idées reçues", l'OMS explique que le masque n'est pas dangereux pour la santé, s'il est porté correctement :

"L'utilisation prolongée de masques médicaux peut être inconfortable, mais elle n'entraîne ni intoxication au CO2 ni manque d'oxygène. Au moment de porter un masque médical, veillez à ce qu'il soit correctement ajusté et qu'il soit suffisamment serré pour vous permettre de respirer normalement. Ne réutilisez pas un masque à usage unique et changez-le dès qu'il s'humidifie."

Le masque ne cause ni hypoxie, ni hypercapnie, ni d'augmentation dangereuse du taux d'acidité dans le sang, selon de nombreux experts interrogés par l'AFP.

Enfin, Jean-Luc Gala, chef de clinique à la clinique universitaire Saint Luc à Bruxelles et spécialiste des maladies infectieuses, avait expliqué dans cet article que son port ne représentaient pas de danger pour le système immunitaire et le déclenchement de maladies.

"Les personnels de santé passent huit heures par jour avec un masque et ils ne développent pas d'infection secondaire ou de problèmes de santé", avait rappelé Yves Coppieters médecin épidémiologiste et professeur de santé publique à l'Université Libre de Bruxelles (ULB).

Edit du 21/04 à 17h20 : ajoute citation NIH

Edit du 4/5 à 19h : ajoute rétractation de la revue
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