Transfert de patient entre deux hôpitaux au Brésil le 7 février 2021 (AFP / Tarso Sarraf)

Hôpitaux "vides", protocole qui soigne le Covid : Martine Wonner a fait plusieurs déclarations erronées ou trompeuses à l'Assemblée nationale

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A l'Assemblée nationale le 9 février, la députée ex-LREM Martine Wonner a affirmé que des pays comme le Brésil ou l'Argentine avaient des hôpitaux "vides" grâce à l'usage de certains médicaments, comme l'hydroxychloroquine ou la vitamine D. C'est faux: ces pays sont fortement touchés par le Covid et les substances citées par l'élue alsacienne n'ont pas fait la preuve d'une efficacité contre la maladie. En outre, lors de la même intervention, Mme Wonner a fait la promotion d'un "protocole" thérapeutique contre le Covid, fondé sur des techniques et substances non éprouvées scientifiquement.

 "Inde, Brésil, République dominicaine, Argentine pour ne citer qu’eux, ces pays utilisent l’ivermectine, l'azithromycine, et l’hydroxychloroquine, la vitamine D, et le zinc. Les hôpitaux restent vides dans ces pays", a affirmé l’élue du Bas-Rhin, en interpellant le ministère de la Santé Olivier Véran.

Martine Wonner, médecin psychiatre, suggère ainsi que l'utilisation de ces substances expliqueraient le fait que dans ces pays, les hôpitaux soient "vides". 

Or, comme nous allons le voir, non seulement leurs hôpitaux ne sont pas "vides" mais de plus, les substances citées n'ont pas fait la preuve d'une efficacité contre le Covid.

En outre, quelles que soient les fluctuations de cas et d'hospitalisations dues au Covid dans le monde, il est extrêmement difficile de les attribuer précisément et avec certitude à tel ou tel facteur puisque quasiment chaque pays a mis en place des mesures sanitaires, de natures et d'intensités diverses, et selon des calendriers différents.

Pour ces trois raisons, ce qu'avance Martine Wonner ne tient pas.

Le Brésil submergé 

Contrairement à ce qu’avance Martine Wonner, le Brésil, deuxième pays au monde le plus endeuillé (en chiffres absolus) par la pandémie avec 236.201 morts au 12 février, est durement frappé par une deuxième vague  de Covid depuis le mois de janvier.

À la mi-janvier, l'Etat d'Amazonas, le plus grand du Brésil, a connu une explosion du nombre d’hospitalisations pour des cas de coronavirus, qui pourrait être liée à un variant plus contagieux détecté dans la région. Les hôpitaux de l'Amazonas se sont retrouvés submergés de patients gravement atteints, devant affronter, de surcroît, une pénurie d'oxygène.

Depuis, la courbe s'est infléchie mais reste bien plus élevée au 10 février que la moyenne des six derniers mois, comme le montre le bilan du nombre d'hospitalisations quotidiennes publié par l’Etat de l’Amazonas

Capture d'écran du bilan des hospitalisations quotidiennes publié par l'Etat de l'Amazonas prise le 11/02/21

Dans la capitale de l'Etat et seule ville à disposer d'une unité de soins intensifs, Manaus, des dizaines de personnes sont déjà mortes faute d'oxygène.

Pour tenter de faire face, les autorités ont dû transférer des patients vers d'autres Etats, organiser l'envoi d'oxygène, et ont même bénéficié de donations du Venezuela, pays voisin pourtant en crise profonde. A Rio de Janeiro, les autorités ont également déployé un hôpital de campagne autosuffisant en oxygène.

Le président Jair Bolsonaro, qui a longtemps minimisé la gravité de la maladie, est très critiqué pour sa gestion de l'épidémie et alors que d'autres pays sud-américains, comme l'Argentine, commençaient à vacciner contre le Covid-19 fin 2020, le Brésil a injecté ses premières doses le 18 janvier. 

Cette dépêche de l'AFP du 5 février fait le point sur les difficultés de pays d'Amérique latine, dont notamment le Brésil.

L'Argentine aussi très touchée

Martine Wonner a également cité un autre pays d'Amérique latine, l'Argentine, dans la liste des hôpitaux qui seraient "vides". Mais ce pays est également fortement touché par l’épidémie. Le média argentin Pagina 12, qui cite un rapport du ministère de la Santé argentin, rapporte que 3 561 patients étaient en soins intensifs le 11 février, ce qui représente un taux d'occupation des lits de réanimation de 54,5%. Dans la métropole de Buenos Aires, ce chiffre monte même à 59,7%. 109 patients sont décédés ces dernières 24 heures et 7 739 cas ont été enregistrés. 

L'Argentine, qui a démarré sa campagne de vaccination le 29 décembre avec le vaccin russe Spoutnik V, a autorisé le 9 février l'utilisation du vaccin Covishield fabriqué par le laboratoire indien Serum Institute of India (SII). Le pays a franchi le 10 février le seuil des deux millions de cas  confirmés de coronavirus, alors que le nombre de morts approche les 50.000, selon les chiffres du ministère de la Santé.

L'Inde : recul des cas mais pas d'explications pour l'heure

L’ex-députée LREM parle aussi de l’Inde, quatrième pays au monde le plus endeuillé avec plus de 155.000 morts jusqu'ici. Depuis septembre, le Covid a toutefois connu un recul spectaculaire mais ni les scientifiques ni les autorités ne savent déterminer pourquoi.

Comme expliqué dans cette dépêche de l'AFP du 5 février, il y a plusieurs pistes évoquées, sans certitude, comme celle d'une possible immunité collective compte tenu du nombre important de personnes atteintes au printemps, sans doute bien plus élevé que ne le disent les chiffres officiels.

De plus, le port du masque a été rendu obligatoire dans de nombreux Etats, et des campagnes d'information sur les mesures à prendre pour éviter la contamination ont largement été diffusées, comme également expliqué dans ce reportage (en anglais) de la radio publique américaine NPR le 1er février.

Pour autant, les experts disent qu'il est trop tôt pour se réjouir de la situation. "Nous ne devons pas baisser la garde", disait le directeur régional de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Poonam Khetrapal Singh à l'AFP dans la dépêche citée plus haut. "Plus nous laisserons le temps au virus de se transmettre partout, plus élevé sera le risque de voir surgir de nouvelles souches. Il s'agit d'un risque réel, à l'échelle mondiale", avait-il ajouté, alors que les autorités misent sur la campagne de vaccination massive lancée en janvier pour endiguer l'épidémie. 

Une femme reçoit un vaccin en Inde le 9 février 2021 (AFP / Narinder Nanu)

En tout état de cause, rien ne permet de dire que cette baisse serait due à l'usage de tel ou tel médicament ou à telle ou telle mesure.

La République dominicaine

Selon le dernier bulletin du ministère de la Santé du 11 février, le taux d'occupation des lits Covid est de 29%. Il est en revanche de 51% en soins intensifs.

Comme expliqué ici (en français) sur le site du ministère du Tourisme, la République dominicaine applique de nombreuses mesures de restrictions pour limiter les contaminations: couvre-feu, distanciation sociale, interdiction des événements rassemblant la foule, jauge dans les restaurants etc...

Un "protocole" de prise en charge "précoce" du Covid ?

Pour étayer sa théorie suggérant un lien entre certains traitements et des hôpitaux prétendûment vides, Martine Wonner évoque dans son intervention des "traitements ambulatoires précoces", des "traitements qui fonctionnent". 

L'élue relaie en effet depuis plusieurs jours un "protocole de prise en charge précoce" du Covid, aussi appelé "traitement ambulatoire précoce" (TAP). 

Dans ce tweet partagé près de 900 fois depuis le 2 février, la députée parle de "recommandations" permettant de "traiter précocement #COVID19".

Capture d'écran de Twitter effectuée le 12 février 2021

Ce tableau se retrouve dans ce document émanant d’une "Coordination santé libre", que l'on trouve notamment sur le site de l'association Réinfocovid.

En deux tableaux très fournis, sont proposés une "prévention Covid-19" et un "traitement ambulatoire précoce" mentionnant pêle-mêle notamment sophrologie, zinc, vitamine C, homéopathie, vitamine D, ivermectine, hydroxycholoroquine… pour prévenir le Covid et même traiter les malades atteints.

Mais les techniques, méthodes et substances listées dans ce document n’ont à ce jour pas fait la preuve d’une efficacité préventive ou curative contre le Covid.

Captures d'écran du site Réinfocovid faite le 11 février 2021

L’AFP a consacré un article à l’ivermectine pour expliquer que son efficacité contre le Covid 19 n’était pour l’heure pas scientifiquement démontrée. De nombreux scientifiques, depuis des mois, ont aussi expliqué que l’hydroxychloroquine, malgré ses nombreux et fervents promoteurs, n’avait pas fait la preuve de son efficacité.

Des études cliniques, comme Solidarity, menée par l’OMS, ont jugé que l'hydroxychloroquine n'est pas efficace contre le Covid-19, comme rappelé dans cet article de l’AFP.

Ce constat a également été nourri par le vaste essai clinique britannique Recovery. Il a montré début juin que l'hydroxychloroquine ne réduisait pas la mortalité (les résultats détaillés ont été publiés le 8 octobre dans le New England Journal of Medicine).

Parmi les défenseurs de l’hydroxychloroquine ou de l’ivermectine ces derniers mois, on retrouve très régulièrement Martine Wonner.

Quant à la vitamine D, son utilité contre le Covid fait l'objet de quelques présomptions basées sur des études de petite envergure et prépublications sans que soit apportée la preuve d’une efficacité curative ou préventive, comme expliqué par plusieurs spécialistes dans cette dépêche de l’AFP du 28 janvier.

Quant au zinc, c'est un oligo-élément présent dans les viandes maigres, les fruits de mer, les œufs, le fromage, les fèves de soja, les céréales enrichies etc. Il joue un rôle important dans la régulation du système immunitaire, comme l'explique le site de la Fondation pour le cancer en Belgique.

En novembre 2020, un texte assurant qu'il "arrêtait la réplication virale dans les cellules pulmonaires" avait été vérifié par l'AFP. 

Une boite d'ivermectine en Colombie en 2020 (AFP / Luis Robayo)

Cet article de l'AFP du 11 février fait une nouvelle fois le point sur toutes ces substances prétendument efficaces contre le Covid.

Le "protocole" cite en revanche des corticoïdes (prednisone et prednisolone), une famille de médicaments utilisée pour certaines formes graves du Covid. En septembre, l’Organisation mondiale de la santé a décidé de recommander "l'utilisation de corticostéroïdes [ou corticoïdes, NDLR] systémiques pour le traitement des patients atteints d’une forme grave ou critique de COVID-19".

L’OMS assortissait néanmoins cela de précautions importantes : "ne pas utiliser de corticostéroïdes pour traiter les patients atteints d’une forme bénigne de la maladie car, dans cette situation, le traitement ne présente aucun avantage et pourrait même s'avérer nocif. Le traitement doit être pris sous surveillance médicale".

Des médecins inquiets 

Interrogé par l’AFP le 11 février, le Conseil national de l’ordre des médecins a indiqué avoir "écrit à la Haute autorité de santé (HAS) et à l'Agence du médicament (ANSM) pour leur demander de vérifier la conformité de ce protocole avec les données acquises de la science".

Dans un communiqué de presse, le collectif de médecins No #Fake Med --qui lutte contre la désinformation dans le domaine de la santé-- a vigoureusement critiqué ce qu’il appelle le "protocole Wonner" via lequel la "députée et médecin fait la promotion de pseudomédecines et de prises en charge non éprouvées".

Capture d'écran du communiqué de presse faite le 11 février 2021

 La "présentation d’un protocole thérapeutique en l’absence de preuves d’efficacité et de rapport bénéfice-risque positif démontré chez les patients constitue une mise en danger de la vie d’autrui".

"D’autant qu’elle y préconise aussi des associations de médicaments contre-indiquées et donc dangereuses. Au-delà encore, certains traitements peuvent s’avérer toxiques, et leur inefficacité sur l’infection à Sars-CoV-2 peut entraîner un retard de prise en charge et sont susceptibles d’aggraver le pronostic de cette pathologie potentiellement mortelle", dit encore le collectif.

Chef de clinique à l’hôpital Bichat à Paris, Nathan Peiffer-Smadja avait consacré plusieurs tweets à ce sujet : "si vous voulez diminuer votre risque de développer une forme sévère de COVID-19 et ne pas souffrir d'effets indésirables potentiellement graves ne suivez surtout pas cette folie. Ce document est criminel, il n'y a pas d'autres mots", disait-il le 2 février.

"Il est difficile de pointer tt ce qui ne va pas", avait-il ajouté.

Comme expliqué par Checknews (1 et 2) et Les Décodeurs, d’autres médecins se sont alarmés de la circulation de ce protocole sur internet, qu’ils jugent au mieux inutile au pire dangereux.

"Je ne conseille absolument pas de suivre ce protocole, qui n'a rien de médical, indique Pierre Cochat, président de la commission transparence de la Haute autorité de santé (HAS), aux Décodeurs. Il inclut trop de données aléatoires sur lesquelles on n’a pas d’information, et je ne comprendrais pas qu’un médecin le prescrive. En aucun cas, la HAS ne peut valider de telles recommandations".

Prudents, les auteurs du protocole affirment qu'il ne s'agit "pas de prescriptions, ni de recommandations, mais d'un retour d'expériences de terrain des médecins de la Coordination Santé Libre" et que "cela ne peut être pris ou conseillé en auto-médication".

D'où vient ce "protocole" ? 

Il a été publié le 1er février sur le site de Réinfocovid, l’association de Louis Fouché, médecin marseillais coutumier des affirmations fausses autour du Covid et des vaccins, comme exposé dans ces deux articles de l’AFP (1 et 2).

La "Coordination santé libre" affirme sur le site du groupe "Laissons les médecins prescrire" -qui promeut depuis des mois l’usage de l’hydroxychloroquine- représenter "30 000 médecins, autant de soignants et plus de 100 000 citoyens".

On retrouve d’ailleurs dès le 31 janvier le protocole relayé dans ce tweet de Laissons les médecins prescrire, qui affirme que le Covid 19 "se soigne précocément".

Martine Wonner à l'Assemblée nationale octobre 2020 (AFP / Christophe Archambault)

Martine Wonner en fait partie du Collectif "Laissons les médecins prescrire", comme on peut le voir ici dans cette présentation sur son site.

Mme Wonner a multiplié, y compris dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, ces derniers mois les déclarations controversées voire carrément fausses, comme expliqué dans cet article de l’AFP, estimant notamment que les masques ne servaient "strictement à rien" ou en comparant le Covid à "une grosse grippe".

Elle a aussi participé au documentaire complotiste Hold Up, qui aligne les fausses affirmations pour bâtir la théorie selon laquelle la pandémie est exagérée -voire inventée- par élites et gouvernants pour asservir les populations.

Julie Charpentrat
Juliette Mansour
Covid-19 CORONAVIRUS