(AFP / Fethi Belaid)

Non, les chiffres de l'OMS ne montrent pas que le Covid est moins grave que la grippe

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Des publications très partagées sur les réseaux sociaux affirment que de récentes estimations de l'Organisation mondiale de la Santé sur le nombre de personnes infectées par le Covid 19 montrent que cette maladie n'est pas plus dangereuse ou létale que la grippe. C'est faux, ont expliqué plusieurs scientifiques à l'AFP ainsi que l'OMS elle-même. Correctement établi, le "taux de létalité" du Covid est plus élevé que la grippe saisonnière. Il existe en outre d'autres critères qui montrent que le Covid est plus dangereux que la grippe. 

Malgré son titre interrogatif, cette publication ci-dessous affirme dans le corps du texte que "l'Organisation mondiale de la santé a finalement confirmé ce que nous (et de nombreux experts et études) disions depuis des mois : le coronavirus n'est pas plus mortel ou dangereux que la grippe saisonnière".

Une théorie relayée par le président américain Donald Trump - lui-même contaminé par le virus -  la semaine dernière : "La grippe saisonnière arrive!" "Allons-nous fermer notre pays? Non, nous avons appris à vivre avec, de la même manière que nous apprenons à vivre avec le Covid, qui, chez la plupart des gens, est beaucoup moins mortel!".

Capture d'écran du site Aube Digitale faite le 12 octobre 2020

Le texte ci-dessus a été partagé plusieurs centaines de fois au moins sur Facebook, comme ici ou

Comparer grippe saisonnière et Covid est devenu ces derniers mois une méthode prisée par ceux qui souhaitent minimiser la pandémie, soulignant que la grippe, pourtant mortelle elle aussi dans certains cas, n'entraîne ni confinement ni obligation du masque. De quoi alimenter l'opposition au port du masque ou autres mesures imposées pour limiter la propagation de la maladie.

Cette publication en français partagée au moins 3.800 fois sur des pages et groupes Facebook depuis le 7 octobre, reprend la même idée : "l'OMS avoue malgré elle que le Covid-19 tue moins que la grippe!".

On retrouve ces assertions aussi par exemple en polonais ou en allemand.

Comme mentionné sur le site Aube Digitale, ce texte est la traduction d'un site anglophone : "l'OMS confirme (par accident) que le Covid n'est pas plus dangereux que la grippe", que l'on retrouve par exemple ici partagé plus de 550 fois sur Facebook depuis le 10 octobre.

C'est pourtant faux : le Covid est plus dangereux et plus létal que la grippe saisonnière, comme l'ont expliqué plusieurs experts à l'AFP et comme l'OMS l'a précisé elle-même le 12 octobre.

Qu'a dit l'OMS ? 

Les publications s'appuient sur une déclaration faite le 5 octobre par un responsable de l'OMS, Mike Ryan, estimant qu'environ 10% de la population mondiale avait pu être contaminée par le Sars-CoV-2, contre 35,5 millions de cas confirmés recensés à ce moment-là, c'est-à-dire communiqués par les différents pays du monde.

Le siège de l'OMS à Genève en 2020 (AFP / Fabrice Coffrini)

La "létalité" désigne le nombre de morts rapporté au nombre de personnes infectées par une maladie. Il ne faut pas la confondre avec la "mortalité", qui désigne le nombre de décès d'une cause quelconque rapporté à une population entière. 

Au lendemain des déclarations de Mike Ryan, le 6 octobre à 11H00 GMT, la pandémie du nouveau coronavirus avait fait au moins 1.045.097 morts dans le monde depuis que le bureau de l'OMS en Chine a fait état depuis l'apparition de la maladie fin décembre, selon un bilan établi par l'AFP à partir de sources officielles.

Partant du constat que 10% de la population mondiale équivaudrait approximativement à quelque 780 millions d'habitants potentiellement infectés, ces publications en ont tiré un "taux de létalité" par infection ("Infection fatality rate" ou "ratio", IFR) : 1,04 million de décès représentant environ 0,13% ou 0,14% (selon les publications) de 780 millions de personnes infectées.

Ce taux est mathématiquement plus bas que si on calcule la proportion de décès par rapport aux nombre de cas officiels (ce serait alors le "Taux de létalité par cas", CFR en anglais), autour de 35 millions.

Une des publications établit alors une comparaison avec le taux de létalité de la grippe : "1 million de morts dans le monde pour 780 millions de personnes 'infectées', ça représente en effet un taux de létalité de 0,13%, alors que celui de la grippe saisonnière est de l’ordre de 0,3%".

Dans ce tweet, Silvano Trotta - une des figures de proue des sphères complotistes en France - compare aussi avec la grippe : "C’est moins que la Grippe !!!"

C'est pourtant erroné et ce, pour plusieurs raisons.

Bien qu'on puisse mathématiquement arriver, en apparence, à un "taux de létalité" par infection de 0,13 ou 0,14%, il n'est en réalité par juste de le calculer de cette façon.

Il est encore plus fallacieux de comparer ce résultat à la grippe saisonnière, comme l'ont expliqué à l'AFP plusieurs spécialistes du sujet.

Interrogée sur ce point précis par l'AFP lors d'une conférence de presse virtuelle le 12 octobre soit après la mise en ligne des publications trompeuses examinées, l'OMS a d'ailleurs été très claire. 

"Il y a une forte augmentation du taux de létalité avec l'âge, mais dans l'ensemble, il avoisine 0,6%", a dit Maria Van Kerkhove, responsable de la gestion du Covid-19 à l'OMS. Et d'ajouter :  "Cela peut sembler peu mais c'est beaucoup plus élevé que pour la grippe".

Mais, avant même cette mise au point, les publications examinées avançaient de fausses affirmations. 

IFR et CFR

Plusieurs publications mentionnent le terme d'IFR, "infection fatality ratio" ou "taux de létalité par infection" en français, à ne pas confondre, comme on l'a vu plus haut, avec le CFR ("Case fatality ratio", NDLR) ou "taux de létalité par cas"

"On a deux façons de comptabiliser les gens qui sont concernés par la maladie : les cas, c’est-à-dire les gens à qui on a diagnostiqué la maladie" d'une part [les cas officiellement confirmés, NDLR] et les "infections"  d'autre part, a expliqué à l'AFP le 9 octobre Sibylle Bernard-Stoecklin, épidémiologiste à Santé Publique France.

L'IFR, "c'est le taux de létalité parmi toutes les personnes qui ont été infectées par la maladie" mais dont une partie "n'ont pas été détectées par les sytèmes de surveillance" parce que par exemple, elles ne sont "pas allées voir leur médecin", n'ont pas fait de test etc..., dit-elle.

En apparence, il pourrait sembler logique de calculer l'IFR avec le nombre de morts (autour d'un million) et le nombre de personnes infectées estimées (10% de la population mondiale environ selon l'OMS).

Sauf que ce n'est pas comme ça que procèdent les épidémiologistes car ces chiffres sont provisoires (la pandémie est en cours), trop imprécis et varient trop en fonction des pays et des méthodes de comptabilisation.

L'OMS a d'ailleurs précisé le 12 octobre. Il s'agit d'une estimation faite à partir d'enquêtes de séroprévalence, c'est-à-dire d'estimations du nombre de personnes qui ont développé des anticorps contre le Sars-Cov-2, a indiqué Mike Ryan pour expliciter ses propos du 5 octobre.

"Si on regarde, en moyenne (on voit) 10%, dans certaines études c'est beaucoup plus, dans d'autres beaucoup moins", a-t-il indiqué en expliquant les limites de cette estimation encore imprécise.

A l'avenir, "nous aurons des données bien plus détaillées quand nos estimations seront plus justes", a ajouté Mike Ryan.

Un test PCR en Inde en septembre 2020 (AFP/ Prakash Singh)

 "L'IFR c'est plus large (que les "cas", NDLR) et c'est considérablement plus difficile à estimer", explique Sibylle Bernard-Stoecklin, précisant qu'il ne suffit pas de diviser une estimation du nombre de gens infectés par les morts déclarés.

"Ce n'est pas la bonne façon de calculer la létalité, on préfèrera le suivi de cohorte de patients infectés, qui arrivent sur 0.5%-1% de létalité", dit aussi Grégoire Rey, directeur du CepiDc de l'Inserm, spécialisé dans les statistiques sur les causes médicales de décès.

C'est aussi ce qu'a expliqué l'OMS le 12 octobre, évoquant un IFR d'environ 0,6%, qui permet de réduire considérablement les biais liés aux chiffres mondiaux de cas ou de décès, qui sont bien trop disparates.

Dans le calcul parvenant à un supposé IFR de 0,13 ou 0,14%, ni les infections ni les décès déclarés "ne sont bien estimés", relève pour sa part Dominique Costagliolia, biomathématicienne et épidémiologiste à l'Inserm, qui rappelle la "sous-notification majeure dans beaucoup de pays y compris aux USA par exemple" en matière de remontée des décès liés au Covid.

En conséquence, "pas la peine d’en tirer des estimations imprécises sur la létalité, elles ne valent rien", tranche la scientifique.

L'épidémiologiste Dominique Costagliola au Sénat en septembre 2020 (AFP/ Christophe Archambault)

"Il faut bien garder en tête que probablement au niveau international le nombre de décès total rapporté est sous-estimé", renchérit Sibylle Stoecklin-Bernard, de Santé Publique France, "même si on ne sait pas dans quelles proportions".

Donc "utiliser les estimations de l'OMS sur la totalité de personnes infectées au-delà du nombre de personnes confirmées et de rapporter au nombre de décès aujourd'hui, ce n'est pas une bonne façon de faire", dit-elle encore. 

"On est sûr que les données statistiques que l'on va sortir de chiffres comme ça, vont être forcément bien en-dessous de la réalité, donc là c'est vraiment beaucoup trop tôt pour tirer des chiffres", abonde Frédéric Altare, directeur de recherche à l'Inserm, interrogé par l'AFP le 9 octobre.

"Le covid-19 a un taux de létalité beaucoup plus élevé que la grippe saisonnière et toutes les données de surveillance le montrent", dit encore Sibylle Bernard-Stoecklin.

Elle explique aussi qu'il est d'autant moins pertinent de comparer grippe et Covid que cette dernière a donné lieu à des mesures inédites pour limiter sa propagation (confinement, masques, lavage des mains, distanciation physique etc...) contrairement à ce qui se passe pour la grippe saisonnière.

"On estime entre 25 et 30.000 les décès de la Covid-19 sur une période de temps relativement courte, avec en plus un confinement", dit-elle. 

Or "malgré ce confinement exceptionnel, on a eu un bilan de mortalité (du Covid) en France qui dépasse la pire épidémie de grippe saisonnière qu’on ait eue depuis très très très longtemps", poursuit la scientifique. 

Documentation sur la campagne de vaccination contre la grippe en France en 2020 (AFP / Ludovic Marin)

"Dire qu'on a eu tant de décès de la Covid- 19 pendant la première vague, la rapporter à une épidémie de grippe saisonnière, ça n'a pas de sens", assène encore l'épidémiologiste.

Contagiosité, infections ... d'autres critères montrent que le Covid est plus dangereux

Outre ces problèmes de validité statistique, qui rendent la démonstration caduque, la théorie selon laquelle le Covid serait moins grave que la grippe se heurte aussi au fait qu'il y a d'autres critères montrant que le Covid est plus grave que la grippe saisonnière.

"C’est évident que la grippe, avant le Covid, était la maladie infectieuse qui était responsable du plus de décès tous les ans en France" et avec "9 à 10.000 décès par an (...), elle a un impact en santé publique qui est loin d’être négligeable", rappelle Sibylle Bernard-Stoecklin.

"L'idée n'est pas de minimiser la grippe car chez les personnes à risque c'est une maladie sérieuse, mais comparer un virus pandémique comme le Covid 19 avec une épidémie de grippe saisonnière n’a pas beaucoup de sens", dit elle encore.

Les Centers for disease control (CDC) américains notent par exemple ici que le "Covid semble se propager plus facilement que la grippe et causer de plus graves maladies" avec des complications plus graves et plus fréquentes.

Parmi les formes graves, on compte par exemple le déclenchement d'une réaction inflammatoire disproportionnée et dangereuse appelée orage cytokinique

"Au niveau des complications, on est bien en-dessous avec la grippe, même s'il y a aussi des infections respiratoires aiguës dans certains cas", explique Frédéric Altare, de l'Inserm.

Vaccination contre la grippe en octobre 2020 à Paris (AFP / Ludovic Marin)

"Donc la maladie est largement plus grave que la grippe, ce n'est pas une 'grippette' comme on l'avait dit au départ. Ce n'est pas une hypothèse : c'est ce qu'on a constaté en réanimation", poursuit le spécialiste.

Autre spécificité, "le virus de la grippe est beaucoup moins contagieux" et il existe un vaccin "qui permet de limiter les dégâts", dit aussi Sybille Bernard-Stoecklin.

Elle relève également que le Covid atteint gravement des personnes qui sont souvent en moyenne plus jeunes que dans le cas de la grippe, sauf les enfants qui semblent relativement à l'abri du Covid alors qu'ils sont population à risque pour la grippe.

"Le Covid-19 provoque une mortalité prématurée de manière beaucoup plus importante que la grippe saisonnière, la part de décès chez les moins de 75 ans est loin d'être négligeable, voire de moins de 65 ans", dit-elle encore.

Enfin, "il faut des mois pour récupérer d’un séjour en réanimation, d’autant plus que le séjour a duré" et "un certain nombre des personnes ayant eu la Covid garde des symptômes voire des séquelles des mois après la maladie aiguë", note aussi Dominique Costagliola, membre de l'Académie des sciences.

Enfin, en raison de l'afflux intense de patients graves à l'hôpital, le Covid fait courir le risque de la saturation des systèmes de santé.

En résumé, il n'est pas juste de calculer un taux de létalité par infection (IFR) comme l'ont fait les publications examinées en particulier car l'estimation des infections est encore trop imprécise et les décès sont très certainement sous-estimés. 

Les estimations qui pour l'heure sont considérées comme plus justes tournent autour d'un IFR de 0,6% au moins. 

Outre ces chiffres, bien d'autres critères permettent d'affirmer que le Covid est plus dangereux que la grippe.

Edit 14/10/20 : corrige coquille dans l'orthographe du prénom (Silvano)
Julie Charpentrat
CORONAVIRUS