Les mutations du Sars-Cov-2 observées jusqu'ici n'empêchent pas un vaccin de fonctionner

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Une vidéo partagée des milliers de fois sur Facebook en quelques jours affirme qu'en raison des mutations du nouveau coronavirus,"le vaccin ne peut pas fonctionner". C'est faux : le Sars-CoV-2 subit des mutations en permanence, ce qui est le mode de fonctionnement normal d'un virus, et à ce jour, les variations observées n'ont pas de conséquences notables sur son comportement et n'empêchent pas le principe d'un vaccin, expliquent plusieurs scientifiques.

Cette vidéo de 2'20" a par exemple été partagée ici au moins 3.600 fois sur Facebook depuis le 12 novembre. Au moins 7.500 partages depuis le 11. On la retrouve encore sur cette page Facebook de soutien à Didier Raoult, avec 3.400 partages depuis le 11. 

L'homme qui s'exprime, Louis Fouché, y fait plusieurs affirmations erronées autour des mutations du Sars-Cov-2.

Le Sars-CoV-2 mute en permanence 

"Là, on en est au quatrième variant à Marseille depuis six mois, c'est-à-dire que vraiment, il change tout le temps et le quatrième variant, il est vraiment très différent du premier, il pourrait presque s'appeler Sars-CoV-3", dit notamment Louis Fouché. Comme l'ont expliqué plusieurs experts spécialistes des virus et comme récapitulé dans cette dépêche de l'AFP, le Sars-Cov-2 mute en réalité "tout le temps" car c'est son mode normal de fonctionnement.

Quand il pénètre dans une cellule, un virus se réplique: il se copie lui-même pour se propager. A chaque réplication, des erreurs se produisent dans la copie du génome du virus, comme un "bug" informatique.

Le génome du virus subit en permanence des variations sans qu'elles soient nécessairement significatives. 

En d'autres termes, jusqu'à présent, il ne change pas de façon importante.

Les variations génétiques du coronavirus sont traquées dans le monde entier par les chercheurs, qui séquencent le génome des virus qu'ils trouvent et les partagent sur une base de données internationale, GISAID. Au 17 novembre, plus de 200.000 séquences du génome lui ont été soumises. 

Capture d'écran du site de GISAID faite le 17 novembre 2020

Comme le dit Louis Fouché, les virus à ARN (matériel génétique proche de l'ADN), comme le Sars-CoV-2, mutent plus vite que les virus à ADN car leurs erreurs d'encodage sont plus fréquentes. 

Sauf qu'il ne précise pas que les coronavirus mutent en revanche moins vite que d'autres virus à ARN. Ainsi, jusqu'à présent par exemple, le Sars-Cov-2 mute deux fois moins vite que la grippe et quatre fois moins vite que le VIH, selon Emma Hodcroft, épidémiologiste moléculaire de l'Université de Bâle (Suisse), citée dans la revue Nature en septembre.

Le fait qu'il mute n'est pas spécifique au Sars-CoV-2 et il ne mute pas de façon particulièrement importante, contrairement à ce que sous-entend Louis Fouché. 

Au point que les scientifiques s'accordent à dire que le virus à l'origine du Covid-19 est relativement stable.

Les variations du virus n'empêchent pas le principe du vaccin

Quand on évoque la question des mutations d'un virus, toute la question est de savoir quelles conséquences elles pourraient avoir. Sont-elles suffisament importantes pour modifier de façon notable le comportement du virus : le font-elles devenir plus ou moins virulent ? Plus ou moins infectieux ? Plus ou moins contagieux ? Plus ou moins létal ? 

A ce jour, rien ne va dans un sens plutôt qu'un autre, s'accordent à dire les scientifiques.

"Pour l'instant, tous les virologues nous disent que les mutations sont trop faibles pour que l'une d'entre elles soit considérée comme ayant un vrai effet sur le virus", résumé par exemple le 30 septembre Yves Van Laethem, spécialiste des maladies infectieuses et porte-parole interfédéral de la lutte contre le Covid-19 en Belgique, à l'AFP. 

Des mutations ont été observées, "sans que des conséquences sur l’épidémie aient été mises en évidence", notait aussi l'Inserm en octobre.

Autre question, ces variations du virus sont-elles assez rapides et significatives pour empêcher un vaccin ?

Une chercheure de l'Université de Valladolid en Espagne travaille à un vaccin contre le Covid en novembre 2020 (AFP / Cesar Manso)

Selon Louis Fouché, les mutations font que les personnes peuvent attraper une seconde voire une troisième fois le Covid, ce qui rend impossible un vaccin.

"Même des gens qui ont eu des anticorps positifs, qui sont censés avoir développé une immunité au premier virus, ils ont fait une deuxième fois un Covid, une troisième fois un Covid", affirme-t-il, "ça veut dire que le vaccin ne marchera jamais".

Il existe bien des cas de réinfections au Covid-19, dont une poignée a fait l'objet de publications scientifiques, comme expliqué par des experts dans cette dépêche de l'AFP du 13 octobre.

Mais de nombreuses questions subsistent et plusieurs facteurs peuvent expliquer ces réinfections, comme l'affaiblissement progressif des anticorps, une exposition à une dose plus forte de virus ou encore un terrain favorable chez les patients concernés.

L'idée qu'elles puissent être dues à une variante de virus n'est pas privilégiée car à ce jour car les variations observées ne semblent pas se traduire par une modification significative du virus, comme on l'a vu plus haut.

Et pour l'heure, ces variations ne posent pas souci pour un vaccin, comme l'a dit une nouvelle fois le 17 novembre la virologue Marie-Paule Kieny, comme elle l'avait déjà affirmé en septembre lors d'une audition parlementaire.

"Pour le moment, il n'y a aucune indication que ces mutations puissent avoir un impact dans la capacité des vaccins à reconnaître et protéger contre ces (variants de) virus", a-t-elle dit sur France Info.

"Ca ne veut pas dire que ça n'arrivera pas, on peut arriver à un moment ou les mutations sont trop importantes et il faudra arranger, modifier la +formule+ du vaccin comme on le fait chaque année ou presque chaque année pour le vaccin contre la grippe",  a poursuivi la présidente du comité scientifique vaccin Covid-19 France.

Contrairement à ce qu'affirme Louis Fouché, les mutations du virus observées jusqu'ici ne montrent donc pas "qu'un vaccin ne marchera pas". De plus, quand bien même ces variations deviendraient plus importantes, il pourrait être possible d'adapter le vaccin.

La durée de protection d'un vaccin est bien un sujet crucial mais elle dépend de la durée de la réponse immunitaire induite par le vaccin et non pas, en l'état actuel des connaissances, des mutations du virus.

Enfin, Louis Fouché émet des doutes sur l'innocuité et l'efficacité du vaccin de l'entreprise Moderna, qui utilise la technologie de "l'ARN messager".

Le siège de Moderna aux Etats-Unis en mai 2020 (AFP / Joseph Prezioso)

"Vous ne savez pas combien vous allez produire de virus, vous savez pas si vous allez en produire trop et être malade tout le temps ou si vous n'allez pas en produire assez et ne pas vous protéger", affirme-t-il.

L'idée d'un vaccin est toujours la même : apprendre à l'organisme à reconnaître un pathogène pour qu'il produise une réponse immunitaire. Mais il existe plusieurs façons pour ce faire.

Comme dans cette dépêche de l'AFP du 16 novembre, la technique à ARN messager (également utilisée par le candidat vaccin de Pfizer / BioNtech) consiste à injecter dans l'organisme des brins d'instructions génétiques appelées ARN messager, c'est-à-dire la molécule qui dit à nos cellules ce qu'il faut fabriquer.

Cette technique est aussi expliquée ici dans ce document de 2017 de l'OMS.

L'ARN messager du vaccin est fabriqué en laboratoire. Il s'insère et pirate cette machinerie cellulaire pour faire fabriquer à l'organisme des protéines ou "antigènes" spécifiques du coronavirus: ses "spicules" ("spikes"), les pointes qui ornent sa surface et lui permettent de s'attacher aux cellules humaines pour les pénétrer.

En reconnaissant ces molécules "étrangères", l'organisme va déclencher une réponse immunitaire et produire des anticorps capables de neutraliser le Sars-CoV-2 s'il venait à nous infecter.

Contrairement à ce que dit Louis Fouché, l'organisme ne va pas "produire du virus" mais un type de protéines de celui-ci, inoffensives en tant que telles, puis des anticorps qui eux, resteront pour monter la garde.

Et même cette protéine "ne va pas être produite en permanence, ça va s'arrêter" car comme pour tout vaccin, le système immunitaire va détruire les cellules qui produisent la protéine virale : "le processus va donc s'éteindre de lui-même", expliquait cet été à l'AFP Bruno Pitard, Inserm/Université de Nantes), à la tête d'une startup qui travaille sur ce type de vaccins.

Contrairement aux autres types de vaccins, le virus - même tué ou inactivé - n'est pas injecté. 

Moderna a annoncé le 16 novembre un vaccin efficace à 94,5% selon les premiers résultats de son essai clinique de phase 3, une semaine après que Pfizer et BioNtech eurent annoncé 90% d'efficacité pour le leur.

Louis Fouché, qui multiplie les vidéos sur internet, est un médecin anesthésiste à Marseille. Il fait partie du collectif Reinfocovid, qui entend dénoncer une "psychose collective" et une "manipulation" autour du Covid-19.

 

Julie Charpentrat
CORONAVIRUS