Le Monde diplomatique révèle l’ingérence de la France dans les élections ivoirienne et camerounaise ? Attention à ces faux articles

Plusieurs élections présidentielles sont attendues cette année sur le continent africain, notamment au Cameroun et en Côte d’Ivoire en octobre. Selon des publications sur les réseaux sociaux, deux prétendus articles du journal français Le Monde diplomatique révèleraient une ingérence de la France dans ces scrutins. Paris menacerait le Cameroun et la Côte d’Ivoire de sanctions économiques si les candidatures d’opposants qu’elle soutient sont écartées pour cause d'inéligibilité. Mais Le Monde diplomatique n’a jamais publié ces articles, a indiqué le journal à l’AFP. Utiliser l'identité et la légitimité d'organes de presse pour accréditer une fausse information constitue un classique de la désinformation en période électorale, explique le chercheur David Youant.

Le premier tour de l’élection présidentielle ivoirienne aura lieu le 25 octobre 2025. Le dirigeant du principal parti d’opposition, Tidjane Thiam, est sous le feu des projecteurs depuis qu'il a annoncé sa volonté de concourir au scrutin, même s'il doit encore être officiellement investi par son parti, le PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire).

Son ancienne binationalité a été particulièrement scrutée, car la Constitution ivoirienne indique dans son article 55 qu'un candidat à la présidentielle doit "être exclusivement de nationalité ivoirienne". Tidjane Thiam, né ivoirien mais qui a acquis en sus la nationalité française pendant ses études dans l’Hexagone, a annoncé mi-février renoncer à cette deuxième nationalité. Il en est officiellement déchu depuis le 20 mars 2025.

Mais il n'en fallait pas plus aux détracteurs de Tidjane Thiam pour en faire “un agent au service de Paris, le candidat de l’Elysée face au camp du président Alassane Ouattara", explique à l’AFP Alain Patrice Ahimou, journaliste et auteur de l’ouvrage Code91 sur le pluralisme des médias. Il estime que "même en renonçant à sa nationalité française, il ne pouvait pas échapper à ce narratif déjà bien pensé" par ses opposants, qui continuent à remettre en cause son éligibilité au scrutin présidentiel via un ancien article du code sur les nationalités (détails ici).

C’est dans cette logique que des dizaines de publications Facebook partagent depuis le 20 mars un texte présenté comme un article du mensuel français Le Monde diplomatique, intitulé "Présidentielle en Côte d’Ivoire : la France brandit en secret la menace d’un embargo" (liens archivés ici : 1, 2).

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Capture d'écran d'une publication sur Facebook, effectuée le 2 avril 2025

"Selon des sources diplomatiques confidentielles, l’Élysée envisage des sanctions économiques sévères, voire un embargo, si Tidjane Thiam est exclu de la liste électorale et empêché de se présenter à l’élection présidentielle de 2025", affirme l’auteur du prétendu article, un certain Jean-Louis Maréchal.

Le texte épouse le narratif selon lequel Tidjane Thiam serait le candidat soutenu par Paris, au détriment d’Alassane Ouattara. "Si Tidjane Thiam est arbitrairement écarté, les conséquences seront immédiates : suspension des aides, restrictions bancaires et sanctions économiques. Et si Alassane Ouattara force un quatrième mandat, les Ivoiriens en paieront le prix fort avec une flambée des prix des denrées et un isolement du pays sur la scène internationale", clame ainsi l’article, attribuant ces propos à un diplomate français “proche du dossier”.

Un “article” presque identique au Cameroun

Des publications très similaires émergent au même moment au Cameroun, appliquées au contexte politique de ce pays. "Présidentielle au Cameroun : la France brandit en secret la menace d’un embargo", serait ainsi titré ce second article du Monde Diplo, toujours prétendument rédigé par le dénommé Jean-Louis Maréchal.

Ce deuxième article transpose presque mot pour mot le corps du premier, remplaçant simplement le nom de Tidjane Thiam par Maurice Kamto, leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et principal opposant au président Paul Biya.

"Si Maurice Kamto est arbitrairement écarté, les conséquences seront immédiates : suspension des aides, restrictions bancaires et sanctions économiques. Et si Paul Biya force un autre mandat, les Camerounais en paieront le prix fort avec une flambée des prix des denrées et un isolement du pays sur la scène internationale", affirme l’article, disant encore une fois tenir cette information d’un diplomate français “proche du dossier”.

La candidature de Maurice Kamto fait elle aussi l’objet de débats dans son pays, car selon l’article 121 du code électoral camerounais, seuls les partis représentés à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans un Conseil régional ou municipal peuvent investir des candidats. Or ça n'est pas le cas du MRC, qui a boycotté les élections législatives et municipales de 2020, même si le ralliement de certains élus d’autres partis à une coalition lancée pour la candidature de Maurice Kamto pourrait apporter une solution.

Pour autant, ni ce prétendu article évoquant des menaces de Paris pour faire valider la candidature de Maurice Kamto, ni le précédent texte concernant la Côte d'Ivoire ne sont véridiques.

“Faux articles”

Contacté par AFP Factuel, le Monde diplomatique ne reconnaît ni les articles ni leur auteur, le dénommé Jean-Louis Maréchal. "Je vous confirme que deux faux articles, présentés faussement comme issus du Monde diplomatique, circulent sur des boucles WhatsApp en Afrique”, a indiqué le 26 mars 2025 à l’AFP Anne-Cécile Robert, journaliste et directrice adjointe du mensuel français.

“Nous en avons été avertis de plusieurs sources et avons publié deux démentis formels", a précisé la directrice adjointe. Ces faux articles sont “probablement fabriqués par une intelligence artificielle”, estime Anne-Cécile Robert. Le fait de dater l’article au 20 mars 2025 est “soit dit en passant, idiot compte tenu de notre périodicité mensuelle, relève-t-elle. Les articles du journal ne sont en effet jamais datés d’un jour précis, mais simplement du mois de l’édition en cours.

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Démenti du Monde diplomatique concernant l’article sur la Côte d’Ivoire
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Démenti du Monde diplomatique concernant l’article sur le Cameroun

Une recherche rapide sur le site Internet du journal permet en outre de constater qu'aucun Jean-Louis Maréchal n'a signé d'articles pour le Monde diplomatique. On ne retrouve pas non plus de comptes sur les réseaux sociaux avec l'identité de ce journaliste. La seule personne avec un nom semblable et ayant déjà produit des articles pour Le Monde diplomatique est Jean-Paul Maréchal, maître de conférences à l’université Rennes-II Haute-Bretagne. Ses dernières contributions remontent aux années 1990.

Par ailleurs, on note sous le faux article parlant du Cameroun la présence d’une mention "Parodié", qui pourrait suggérer soit un canular créé de toutes pièces soit  une reprise parodique à partir du faux article sur la Côte d’Ivoire.

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Capture d'écran d'une publication Facebook, effectuée le 02 avril 2025 / cadre rouge rajouté par l'AFP

“Classique” de la désinformation électorale

L’utilisation de l’identité visuelle de médias crédibles pour propager de fausses informations est une pratique courante sur les réseaux sociaux. L’AFP Factuel a déjà déconstruit de fausses informations basées sur des vidéos authentiques de France 24 (1, 2, 3), des interviews de Radio France Internationale (1, 2, 3) ou de fausses Unes de Jeune Afrique (1, 2).

Ce genre de faux contenus constitue un classique de la désinformation en période électorale, confirme à l’AFP David Youant, enseignant-chercheur à l’Institut des Sciences et Techniques de la Communication d’Abidjan (Côte d’Ivoire).

"La crédibilité d’une information est avant tout liée à sa source. Lorsque certains individus veulent faire passer de fausses informations, ils préfèrent faire endosser cette fausse information à un média sérieux”, explique-t-il. Généralement, "il s’agit de mettre le logo du média ou de le citer dans un texte pour faire croire que l’information est correcte", ajoute le chercheur.

Selon David Youant, ce type de faux contenus “qui reprennent l'identité visuelle de médias crédibles vont augmenter dans les mois à venir, dans le contexte électoral ivoirien mais aussi camerounais”.

Thiam présent sur la liste électorale provisoire

Plusieurs personnalités ont d’ores et déjà annoncé leur candidature à la présidentielle d’octobre 2025.

Tidjane Thiam, qui doit encore être officiellement investi par son parti (Parti démocratique de Côte d'Ivoire), est bien inscrit sur la liste électorale provisoire publiée par la Commission électorale indépendante le 17 mars 2025.

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Tidjane Thiam prononce un discours à la Fondation Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix, à Yamoussoukro, le 9 décembre 2023 (Sia KAMBOU / AFP)

L’ancien président Laurent Gbagbo a été investi par le Parti des peuples africains - Côte d’Ivoire (PPA-CI). Cependant, son nom ne figure pas sur la liste électorale provisoire en raison de condamnations qui rendent inéligible. Charles Blé Goudé et Guillaume Soro sont aussi dans le même cas.

Simone Ehivet, l’ex épouse Gbagbo, a également annoncé sa candidature. Enfin, l’ex-Premier ministre Pascal Affi N’Guessan a de son côté été investi par le Front populaire ivoirien (FPI).

L’actuel président Alassane Ouattara, qui a déjà effectué trois mandats à la tête de la Côte d’Ivoire, n’a pas encore indiqué s’il sera ou non candidat à la présidentielle de 2025.

La loi ivoirienne prévoit normalement un maximum de deux mandats, mais le Conseil constitutionnel a estimé en 2020 qu’avec la nouvelle Constitution adoptée en 2016, le compteur des mandats présidentiels avait été remis à zéro. Une décision contestée par l’opposition et ayant conduit à des violences lors de la présidentielle de 2020 en Côte d’Ivoire.

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