
Un maire ukrainien demande pardon à Vladimir Poutine face caméra ? C'est faux
- Publié le 03 avril 2025 à 12:30
- Lecture : 6 min
- Par : Emilie BERAUD, AFP Afrique
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"Un haut dignitaire Ukrainien demande pardon a Vladimir Poutine. Il accuse la France et l'OTAN d'attiser les flammes de cette guerre qui a coûté la vie a des milliers d'Ukrainiens" [sic], prétendent de nombreuses publications diffusées sur X, Facebook et TikTok depuis le 23 mars 2025, vidéo à l'appui (1,2,3...)
Sur ces images, un homme vêtu d'une chemise blanche s'exprime en ukrainien face caméra, carte de l'Ukraine dans le dos et drapeau du pays à ses côtés. Ses propos sont doublés en français par une voix grave, le tout accompagné d'une bande son mélancolique.
"Monsieur le président Poutine, je vous demande pardon. Pardon pour cette guerre qui n'aurait jamais dû être, pardon pour ces vies brisées, pour notre peuple pris en otage par des décisions qui ne sont pas les siennes", avance la voix off, également sous-titrée à l'écran en français.
"Nous avons été manipulés. La France, l'Otan, ces puissances qui prétendaient nous aider nous ont abandonnés", ajoute encore le commentateur.

Sur TikTok, cette vidéo cumule plus de 25.000 partages et plus de 7.000 commentaires d'utilisateurs qui ne semblent pas remettre en cause son authenticité (lien archivé ici).
Sur Facebook, elle est particulièrement relayée par des comptes et pages administrés depuis le Niger ou encore le Mali.
Cependant, cette prise de parole date de plusieurs années et à l'époque, le maire ukrainien y avait tenu un discours tout à fait différent de celui qui lui est actuellement prêté sur les réseaux sociaux.
Loin de s'adresser au dirigeant russe Vladimir Poutine, il avait plutôt interpellé le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, au sujet de l'administration de sa ville.
Une vidéo datant de juillet 2022
Accompagnées de la légende "un maire ukrainien demande pardon à poutine [sic]", ces images ont d'abord été publiées par un compte TikTok suivi par plus de 40.000 abonnés, qui a partagé d'autres publications pro-Kremlin ou hostiles à la France et à son gouvernement par le passé (lien archivé ici).
Pour retrouver leur origine, nous avons effectué une recherche d'image inversée à l'aide d'une capture d'écran sur Yandex, un moteur de recherche russe.
Elle nous a mené à la chaîne YouTube d'un média public ukrainien. On y retrouve la même vidéo, publiée le 8 juillet 2022, avec une toute autre légende : "+Ils essaient de me retirer de l'administration de la ville+, - Atroshenko s'est adressé au président de l'Ukraine", est-il écrit en ukrainien (lien archivé ici).

Une querelle pour la gestion de la ville
La même vidéo a également été publiée, à la même date, sur le compte Facebook du maire en question, Vladyslav Atroshenko (lien archivé ici). A l'époque, il était à la tête de la grande ville du nord de l'Ukraine, Tcherniguiv, située au nord de la capitale ukrainienne Kiev.
Au début de l'invasion de l'Ukraine en février 2022, une partie de la région de Tcherniguiv avait été occupée par la Russie, avant d'être reprise par les forces ukrainiennes en avril de la même année. Plus de 400 civils avaient été tués dans la ville-même par des bombardements russes (lien archivé ici).
La vidéo originale a été publiée dans ce contexte d'avancé et de recul du front, qui a occasionné de nombreux dérangements administratifs concrets. Vladyslav Atroshenko y parle en réalité de problèmes portant sur la gouvernance de sa ville, sans évoquer Vladimir Poutine, ni la France ou l'Otan.
Le maire s'adresse en réalité à Volodymyr Zelensky, mentionnant plusieurs hauts fonctionnaires ukrainiens qui auraient fui au début de l'invasion russe et seraient selon lui revenus pour prendre sa place à la tête de la ville.
"Aujourd'hui, ils essaient de me retirer de la gestion de la ville et de mettre leur propre personne en place en nommant une administration militaire à Tcherniguiv. Nous avons tenu bon et n'avons pas laissé l'ennemi entrer au centre de l'Ukraine. Mais aujourd'hui, au lieu de résister aux attaques de l'ennemi, la ville doit supporter les attaques de vos subordonnés. Et cela au moment où la guerre est en cours", déclarait-il par exemple.
"Monsieur le Président", disait-il encore à l'adresse de M. Zelensky, "je ne peux pas permettre que Tcherniguiv souffre [de cette situation]. C'est pourquoi je m'adresse à vous en tant que garant de la Constitution. Je vous demande d'intervenir".
Le portrait de M. Atroshenko est disponible sur le site de la ville de Tcherniguiv. On y apprend notamment qu'il a été élu maire de la ville une première fois, en novembre 2015, avec "51,5 % du nombre total d'électeurs ayant participé à l'élection". "Le 20 novembre 2020 [...] j'ai à nouveau prêté serment en tant que maire, élu pour la deuxième fois", est-il encore écrit dans ce document, spécifiant qu'il a obtenu "77,49 % des voix" (lien archivé ici).
Deux milliards d'euros d'aide militaire
Cette fausse information s'inscrit dans un contexte de rapprochement entre les Etats-Unis et la Russie, qui tentent de conclure un accord pour mettre fin à la guerre en Ukraine, trois ans après l'invasion du pays par la Russie. Et ce, sans prendre en considération les intérêts du peuple ukrainien, ni inviter initialement son gouvernement.
Reprenant l'un des narratifs du Kremlin, Donald Trump a même déclaré que l'Ukraine avait déclenché la guerre, allant jusqu'à qualifier le président ukrainien Volodymyr Zelensky de "dictateur". A plusieurs reprises, le président américain a également accusé l'Ukraine et ses alliés européens de ne pas agir pour la paix.
C'est dans ces narratifs que s'inscrit la vidéo avec la voix off traduisant de manière erronée les propos du maire du Tcherniguiv. En réalité, ce dernier n'a pas demandé "pardon" au dirigeant russe, et la France, l'Otan et les alliés de l'Ukraine n'ont pas abandonné diplomatiquement ou financièrement le pays.
Trois jours après l'apparition de cette vidéo sur la toile, le 26 mars dernier, une trentaine de pays alliés de l'Ukraine se sont au contraire réunis à Paris pour un sommet destiné à "finaliser" des "garanties de sécurité" pour Kiev, dont un éventuel déploiement militaire européen dans le cadre d'un futur accord de paix avec la Russie, encore très hypothétique.

Ses participants étaient rassemblés autour du président français, de son homologue ukrainien et du Premier ministre britannique Keir Starmer, tous trois à la manoeuvre pour faire entendre la voix de l'Ukraine et des Européens face au spectaculaire réchauffement des relations entre les Etats-Unis de Donald Trump et la Russie de Vladimir Poutine.
La plupart des pays de l'UE et de l'Otan veulent avancer sur des garanties de sécurité pour l'Ukraine. En "première ligne", cela doit passer par un soutien accru à l'armée ukrainienne, a jugé le président français Emmanuel Macron, annonçant une nouvelle aide militaire française de deux milliards d'euros.