
"Même scénario qu'en 2020" : la désinformation plane sur la présidentielle américaine
- Publié le 30 octobre 2024 à 19:01
- Lecture : 11 min
- Par : Daniel FUNKE, Marisha GOLDHAMER, AFP Etats-Unis
- Traduction et adaptation : AFP France , Océane CAILLAT
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La campagne électorale qui oppose le républicain Donald Trump à la démocrate Kamala Harris touche à sa fin dans un pays plus divisé que jamais. Illustration de la tension ambiante, deux urnes électorales métalliques, contenant des centaines de bulletins déposés de façon anticipée, ont été les cibles d'incendies volontaires, le 28 octobre 2024, dans les Etats d'Oregon (nord-ouest) et de Washington.
Les résultats du scrutin s'annoncent très serrés, promettant un décompte des voix sur plusieurs jours. Une situation qui ne devrait pas manquer d'attiser les accusations de trucage de l'élection sur les réseaux sociaux. A ce sujet, la commission d'assistance électorale des Etats-Unis rappelle justement que les "résultats des élections annoncés le soir du scrutin ne sont jamais des résultats définitifs et certifiés" puisqu'il "existe d'autres étapes" avant que "les résultats soient définitifs"(archivé ici).
Lors du précédent scrutin, en 2020, les accusations de fraudes relayées sur les réseaux sociaux avaient lourdement entaché l'élection présidentielle américaine. Ces théories du complot avaient connu un point culminant le 6 janvier 2021, avec l'assaut du Capitole durant lequel des centaines de partisans de Donald Trump avaient envahi le sanctuaire de la démocratie américaine. L'actuel candidat républicain n'a depuis jamais reconnu sa défaite et a été inculpé par la justice fédérale pour avoir tenté d'inverser illégalement les résultats du scrutin (archivé ici).
Quatre ans plus tard, la course à la Maison Blanche n'échappe pas au flot d'affirmations fausses ou trompeuses sur internet : fausses annonces de soutien de célébrités, vidéos tronquées ou décontextualisées. "C'est le même scénario qu'en 2016, qu'en 2020 et maintenant en 2024", affirme Lisa Deeley, de la commission électorale de Philadelphie, en Pennsylvanie, en évoquant cette désinformation qui attise la méfiance vis-à-vis du processus électoral et qui pourrait s'accentuer lors des prochains jours autour de certains thèmes prévisibles.
Les migrants, cible favorite des accusations de fraude
Tout au long de la campagne électorale, l'ancien président Donald Trump n'a cessé d'accuser le camp démocrate d'avoir fait venir des migrants afin qu'ils puissent voter illégalement pour sa rivale, Kamala Harris, le jour de l'élection. Une affirmation infondée qui a été largement reprise sur les réseaux sociaux dans de nombreuses publications. Selon un récent sondage de Bright Line Watch, un collectif rassemblant plusieurs universités, lancé en 2016 pour surveiller les pratiques démocratiques, huit républicains sur dix souscrivent à cette théorie. Mais cette allégation est fausse et a été réfutée par l'équipe de vérification des faits de l'AFP, basée aux Etats-Unis, dans cet article en anglais.
Ce récit ciblant les migrants, récurrent dans la sphère républicaine, a aussi connu d'autres variantes au cours de la campagne électorale. Début août 2024, lors de la nomination du colistier de Kamala Harris, Tim Walz, plusieurs internautes ont affirmé que ce dernier aurait anticipé une fraude électorale en autorisant les personnes sans statut d'immigration légale à passer le permis de conduire dans l'Etat du Minnesota, dont il est gouverneur. Les internautes fondaient leur allégation sur une loi portée par Tim Walz, entrée en vigueur le 1er octobre 2023, qui permet aux personnes sans statut d'immigration légale d'obtenir leur permis de conduire.

Un fait que certains internautes ont interprété comme une fraude électorale présumée, affirmant qu'une fois le sésame obtenu ces personnes pourraient prendre part au vote. Mais cette affirmation est fausse, car si le permis de conduire est un justificatif d'identité valable au moment du vote, il ne donne pas pour autant la citoyenneté américaine qui reste une condition sine qua non pour être inscrit sur les listes électorales américaines.
Cette allégation de fraude électorale via la participation de migrants au scrutin présidentiel avait gagné en popularité en 2020 lors de la défaite de Donald Trump au précédent scrutin présidentiel. Plusieurs publications affirmaient notamment que "10000 clandestins en situation irrégulière" avaient illégalement pris part au scrutin en utilisant "le même numéro de sécurité sociale" dans l'Etat d'Arizona. Une allégation qui a aussi été réfutée par l'équipe d'AFP Factuel dans un article de vérification des faits que vous pouvez lire ici.
Les machines à voter comme bouc émissaire
Autre sujet propice aux fausses affirmations: le scrutin anticipé, qui a commencé ces dernières semaines aux Etats-Unis. Cette procédure, autorisée dans 47 Etats, vise à favoriser la participation électorale en donnant la possibilité de voter en amont du 5 novembre, par correspondance ou bien physiquement via des machines à voter accessibles dans un bureau de vote de son Etat. Lors du précédent scrutin, ces appareils étaient devenus la bête noire de la garde rapprochée de Donald Trump, qui les accusait sans preuve d'avoir servi à truquer le scrutin. Pour éviter un procès en diffamation, la chaîne Fox News a dû verser 787,5 millions de dollars à la société détentrice des appareils (archivé ici).
Le scrutin de 2024 a vu resurgir ces allégations. Ces dernières semaines, plusieurs utilisateurs des réseaux sociaux, aux Etats-Unis mais aussi en France, relaient des accusations d'erreurs commises par les machines à voter mises en place dans le cadre du vote anticipé. Récemment, l'équipe d'AFP Factuel s'est ainsi penchée sur des publications affirmant que les machines à voter en Géorgie inversaient des votes destinés à Donald Trump, afin de favoriser la candidature de Kamala Harris.

Si ces affirmations ont rapidement été démenties auprès de l'AFP par les responsables électoraux locaux, les experts s'attendent à de nouvelles accusations au moment du dépouillement. Dans ce contexte, un juge du comté de Fulton dans l'Etat de Géorgie, a bloqué une mesure imposant le comptage manuel des bulletins de vote, le 15 octobre 2024 (archivé ici). Des responsables de l'Etat issus des deux camps politiques jugent cette méthode superflue, car les machines comptent déjà les bulletins. Selon eux, elle représente surtout un outil potentiel pour semer le doute en ralentissant le processus et en créant un espace pour la désinformation si des divergences apparaissent.
"Un élément de désinformation absolument prévisible est la fausse impression que nous devrions savoir qui sera le vainqueur le soir de l'élection et que quelque chose clochera si ce n'est pas le cas", estime de son côté Justin Levitt, un professeur de droit à l'université Loyola Marymount de Los Angeles, en Californie (archivé ici)."Ce ne sont que des projections. Et si ces projections prennent un peu plus de temps, ce n'est pas un signe que l'élection est irrégulière, c'est un signe que l'élection fonctionne", ajoute M. Levitt.
Les "swing states" concentrent la désinformation
Les accusations de fraudes risquent de concentrer sur les Etats où la tension électorale est la plus forte: les "swing states". Au nombre de six (Pennsylvannie, Michigan, Wisconsin, Nevada, Arizona, Géorgie et Caroline du Nord), ils sont considérés comme clés puisque les résultats peuvent basculer tant côté démocrate que républicain. Dans ces territoires, la victoire s'est jouée à moins de trois points d'écart lors du scrutin de 2020. C'est pourquoi le dépouillement, qui s'étalera probablement sur plusieurs jours, y sera particulièrement surveillé.
Plusieurs responsables politiques et électoraux de ces Etats ont récemment averti que les résultats définitifs pourraient ne pas être communiqués dès le 5 novembre, appelant les électeurs à faire preuve de patience lors du dépouillement. Un appel qui a suscité de vives critiques de la part de certains internautes indignés de ne pas pouvoir connaître le résultat du scrutin le soir même, accusant au passage les responsables électoraux de tricherie anticipée.

"Les secrétaires d'Etat du Michigan, de la Géorgie et de la Pennsylvanie se sont rendus sur les médias mainstream et ont déclaré qu'ils n'auraient pas les résultats le soir de l'élection. Clairement coordonnés. Il est tout à fait évident pour quiconque doté d'un cerveau fonctionnel qu'ils prévoient de voler l'élection comme ils l'ont fait en 2020", peut-on lire en anglais dans une publication postée sur X, le 22 octobre 2024.
"Depuis 1845, nos élections se décident dans les 24 heures suivant le jour du scrutin", raille également cette internaute américaine sur Instagram, le 22 octobre 2024. La publication relaie un extrait vidéo du programme d'information américain 60 minutes (archivé ici). On y voit le responsable électoral de Pennsylvanie, Al Schmidt (archivé ici), affirmer "le message est le suivant : soyez patients. Nos comtés travaillent jour et nuit pour compter les votes des électeurs. Ils le font aussi rapidement que possible et avec intégrité."

Pourtant, comme le rappellent les responsables politiques et électoraux de ces Etats, il n'est effectivement pas rare que la certification des résultats définitifs ne soit pas communiquée le soir de l'élection. De plus, le règlement du dépouillement électoral diverge selon les Etats. En Pennsylvanie, la loi interdit l'ouverture des bulletins de vote par correspondance avant sept heures du matin le jour de l'élection. En 2020, quatre jours de dépouillement avaient été nécessaires avant de savoir que l'Etat soutenait la candidature de l'actuel président des Etats-Unis, Joe Biden.
Dans le Michigan, autre Etat-clé, la publication des résultats avait pris 24 heures en 2020. Mais une récente loi permet aux juridictions d'au moins 5000 habitants de commencer à préparer le dépouillement des votes par correspondance huit jours avant l'élection (archivé ici). Néanmoins, comme en Pennsylvanie, le décompte officiel ne commencera qu'à partir de 7 heures du matin, le jour du vote. L'équipe d'AFP Factuel à Washington s'est penchée sur la concentration des fausses allégations de fraude dans ces Etats-clés dans cet article, écrit en anglais.
Flot de désinformation à la suite des tentatives d'assassinat de Donald Trump
En plus des accusations de fraude électorale, la campagne a aussi été marquée par les multiples théories du complot autour des deux tentatives d'assassinat de Donald Trump, les 13 juillet 2024 et 15 septembre 2024. Ces deux événements ont créé un déferlement d'infox et de théories infondées sur les réseaux sociaux, où ont notamment circulé de fausses images ou fausses allégations sur l'identité des tireurs. L'équipe d'AFP Factuel s'est penchée sur nombre d'entre elles à travers différents articles de vérification que vous pouvez retrouver ici, ici ou encore ici.

Ces deux épisodes ont montré que la désinformation n'est pas uniquement relayée par des soutiens du candidat républicain. Au sujet de la première tentative d'assassinat de Donald Trump, le journaliste Anthony Mansuy, spécialiste de la sphère complotiste américaine, soulignait "la réaction assez incroyable des cercles centristes et démocrates" qui ont aussitôt dénoncé un simulacre, avec le hashtag #staged (mis en scène) sur les réseaux sociaux. "Personne n'est immunisé contre les fantasmes des théories du complot", avait-il ajouté.
Selon Bright Line Watch, plus d'un tiers des démocrates pensent que ces tentatives d'assassinat étaient des mises en scène (archivé ici).
Un scrutin très surveillé
"Avec toute l'attention portée sur l'élection en ce moment, l'idée qu'il y a une fraude électorale à grande échelle est assez risible", estime Charles Stewart, professeur en Sciences politiques à l'Institute of Technology du Massachusetts (archivé ici). Bien que chaque Etat établisse ses propres règles concernant le scrutin, tous ont mis en place des mesures de sécurité pour chaque étape du vote.
Par exemple, dans le comté de Maricopa, en Arizona (sud-ouest), que Joe Biden a repris aux républicains en 2020, les bulletins de vote par correspondance passent un examen rigoureux des signatures avant qu'une équipe composée de représentants des deux partis ne procède à l'ouverture des enveloppes. Aussi, d'autres comtés, comme celui de Fulton en Géorgie, diffusent en direct le décompte des voix.
Quant au scrutin de 2020, aucun tribunal, audit ou recomptage des voix n'a apporté la preuve d'une fraude généralisée en 2020. De plus, l'agence de sécurité des infrastructures (CISA) a assuré que l'élection présidentielle de 2020 était la plus fiable de l'histoire américaine (archivé ici).
Sur les dizaines de millions de bulletins de vote déposés en 2020 et lors des élections de mi-mandat en 2022, seules quelques dizaines de condamnations pour fraude ont été prononcées, d'après une base de données de Heritage Foundation, un cercle de réflexion américain conservateur (archivé ici). Pour sa part, l'organisation juridique Brennan Center for Justice a également expliqué que les cas de fraude étaient rares dans un article sur les dommages causés par les théories du complot sur le vote des non-citoyens américains, publié le 10 octobre 2024 (archivé ici).
Les personnes reconnues coupables de telles fraudes ont reçu des amendes de plusieurs milliers de dollars ou ont été condamnées à des peines de prison.