
Présidentielle américaine : non, les machines à voter utilisées pour le vote anticipé n'inversent pas les votes
- Publié le 25 octobre 2024 à 15:59
- Mis à jour le 25 octobre 2024 à 17:17
- Lecture : 10 min
- Par : Bill MCCARTHY, AFP Etats-Unis
- Traduction et adaptation : Océane CAILLAT , AFP France
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Quatre ans après une élection déjà marquée par désinformation massive, les Américains font à nouveau face à déferlement d'infox. Alors que se rapproche le jour du scrutin, prévu le 5 novembre 2024, les allégations de fraude électorale ou de possibles irrégularités lors du dépouillement se multiplient sur les réseaux sociaux. Ces derniers jours, c'est l'Etat de Géorgie, situé au sud-est des Etats-Unis, qui s'est retrouvé au cœur de cette campagne de désinformation.
"URGENT : Problèmes majeurs avec les machines de vote Dominion en Géorgie pendant le vote anticipé: des votes sont inversés de Trump à Kamala. Malgré l'alarme sur l'intégrité électorale, les responsables n'agissent pas", avance sur X le compte "Trump Fact news" dans une publication, postée le 19 octobre 2024 et depuis partagée par près d'un millier d'utilisateurs.
Le message est accompagné d'une capture d'écran d'une publication X de Marjorie Taylor Greene, une députée républicaine de Géorgie et soutien de Donald Trump, suivie par plus d'un million de personnes sur la plateforme.
L'élue, réputée pour relayer fréquemment de fausses allégations, affirme qu'un électeur du comté de Whitfield, dans l'Etat de Géorgie, aurait vu son bulletin être "modifié par rapport à ses sélections faites sur la machine". Sur la publication originale de cette dernière apparaît la capture d'écran d'un texte anonymisé d'une personne attestant que le bulletin imprimé d'un de ses amis ne correspondait pas à la sélection effectuée sur la machine utilisée lors de son vote.

Cette allégation a aussi circulé sur d'autres plateformes comme Facebook et a aussi été très virale en anglais. La publication de Marjorie Taylor Greene a notamment été relayée par près de 11 000 autres internautes dont le très conservateur Rogan O'Handley, un commentateur politique américain lui-même suivi par près de deux millions de personnes sur X. Ce dernier déplore ainsi : "Pourquoi la Géorgie ne peut-elle pas organiser des élections transparentes ? Pourquoi des votes sont-ils changés dans les machines ? ASSEZ", dans une publication postée le 18 octobre 2024 et elle-même partagée par près de 15 000 autres internautes.
Mais cette affirmation est infondée.
Comment fonctionne l'élection présidentielle aux Etats-Unis ?
Aux Etats-Unis, les citoyens américains ne votent pas directement pour les prétendants à la Maison blanche, mais élisent 538 grands électeurs qui s'engagent à voter en leur nom pour le candidat qu'ils préfèrent. Chaque Etat a autant de grands électeurs que d'élus à la Chambre des représentants et au Sénat. Pour remporter le scrutin, Donald Trump ou Kamala Harris doit ensuite remporter la majorité des grands électeurs, soit 270 voix.
Autre spécificité, les électeurs ne se rendront pas tous dans les bureaux de vote le jour de l'élection, prévue le 5 novembre 2024, puisqu'existe dans le pays un scrutin anticipé. Une procédure, autorisée dans 47 Etats, visant à favoriser la participation électorale. Elle a pris de l'ampleur lors de la pandémie de Covid-19, 100 millions de personnes y avaient eu recours lors du dernier scrutin présidentiel en 2020, soit près de deux électeurs sur trois.
Un vote, en amont, qui peut se faire par correspondance ou bien physiquement en se rendant dans un bureau de vote de son Etat. En 2020, l'ex-président Donald Trump, avait accusé le vote anticipé d'avoir causé sa défaite car empreint de fraude.
En Géorgie, ce scrutin anticipé a débuté le 15 octobre 2024, une journée marquée par un record de participation. "Nous avons eu plus de 328 000 votes", a déclaré Gabriel Sterling, directeur des opérations auprès du secrétaire d'Etat de Géorgie, sur son compte X (archivés ici et ici). En comparaison, seuls 136 000 électeurs de l'Etat de Géorgie s'étaient exprimés lors du premier jour de vote anticipé en 2020.

Alors que certains Etats sont clairement identifiés comme républicain ou démocrate, la Géorgie est considérée comme un "swing state", une étiquette qu'elle partage avec six autres Etats (la Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin, le Nevada, l'Arizona et la Caroline du Nord). Dans ces territoires, la victoire s'est jouée à moins de trois points d'écart lors du scrutin de 2020, les résultats peuvent donc aussi bien basculer côté républicain que démocrate. C'est pourquoi, le vote anticipé y est de fait très surveillé et facilement en proie aux accusations de fraude, auxquelles la Géorgie n'a donc pas échappé.
L'erreur d'un électeur présentée comme fraude
En effet, quelques jours à peine après l'ouverture du vote anticipé dans l'Etat, des internautes ont pris pour cible la société Dominion, fabricant de matériel dédié au vote électronique utilisé dans l'Etat, accusant ses machines d'inverser les votes des électeurs (archivé ici).
Contactée par l'AFP, le 22 octobre 2024, Dominion a réfuté : "La fausse affirmation selon laquelle les machines à voter peuvent changer les votes a été démystifiée à plusieurs reprises." L'entreprise a également précisé que "le problème signalé dans le comté de Whitfield était dû à une erreur de l'électeur".
Un fait également confirmé par le porte-parole du bureau du secrétaire d'Etat de Géorgie, Mike Hassinger, qui a indiqué à l'AFP, le 22 octobre 2024 : "l'électeur a fait une erreur, l'erreur a été corrigée".
De son côté, Shaynee Bryson, responsable des élections dans le comté de Whitfield, a expliqué à l'AFP, le 22 octobre 2024 que "nous avons dû expliquer à l'électeur que lorsqu'un mauvais choix est effectué sur l'écran de marquage des bulletins de vote, il doit décocher la case sélectionnée initialement, puis cocher à nouveau en accord avec son vote" précisant qu'"aucune autre plainte" n'avait été signalé alors que des milliers d'électeurs se sont déjà exprimés dans le comté.
Alors que la rumeur de ces retournements de votes se répandait à travers le pays, le comté à Whitfield s'est aussi exprimé dans une publication Facebook (archivé ici), postée le 18 octobre 2024. Le message indique que le bureau qui supervise les élections dans le Comté " est au courant d'une publication Facebook indiquant qu'un bulletin de vote imprimé ne reflétait pas le choix de l'électeur" avant de préciser que : Ce problème a été rapidement résolu alors que l'électeur était encore sur place".
Un communiqué de presse a ensuite été joint à la publication Facebook (archivé ici), le 19 octobre 2024, le texte précise qu' "un membre du personnel électoral a immédiatement aidé l'électeur" sans que cela ne crée un "autre incident". "Si nous avions des raisons de penser que la machine était en panne, nous l'aurions immédiatement mise hors service" indique aussi le communiqué assurant qu'"aucune machine n'a été mise hors service".

(AFP / Becca MILFELD)
Le secrétaire d'Etat de Géorgie, Brad Raffensperger, un républicain, a aussi confirmé dans une interview accordée à CBS News, le 20 octobre 2024 que l'incident à l'origine de la rumeur était lié à une erreur de l'électeur (archivé ici). "Cela a été exagéré par des gens qui aiment utiliser, vous savez, Twitter et d'autres réseaux sociaux", a-t-il dénoncé. Brad Raffensperger a également rappelé lors de cette interview que l'équipement ciblé par les fausses affirmations "fonctionne" et que "toutes sortes d'audits" avaient été menés à l'approche de cette élection.
Gabriel Sterling, directeur des opérations au secrétariat d'Etat de Géorgie, a lui aussi démenti les faits dans une publication postée sur X, le 18 octobre 2024. L'homme, qui se décrit lui-même comme "conservateur", a insisté sur le fait que l'erreur à l'origine de cette allégation était "humaine". "Il y a une raison pour laquelle nous demandons aux gens de vérifier leurs bulletins de vote. Les humains font des erreurs", a-t-il écrit.
L'élue républicaine, Marjorie Taylor Greene, qui a contribué à la propagation de cette allégation sur X, est revenue quelques jours plus tard sur ses allégations. Dans une publication postée sur X, le 21 octobre 2024, elle a remercié le comté de Whitfield pour sa "transparence" et son "travail acharné à l'intégrité des élections" (archivé ici), sans pour autant supprimer la publication relayant l'infox.
Ce type de désinformation n'est pas sans rappeler le scrutin de 2020 qui avait lui aussi été marqué par de nombreuses allégations fausses ou trompeuses notamment relayées par Donald Trump. L'actuel candidat républicain a été inculpé pour avoir tenté d'avoir inversé de manière illicite les résultats de l'élection en Géorgie afin de parvenir à l'annulation de sa défaite, comme l'a rapporté l'AFP (archivé ici).
Même scénario qu'en 2020
Un juge du comté de Fulton, situé dans l'Etat de Géorgie, a bloqué une mesure imposant le comptage manuel des bulletins de vote le 15 octobre 2024 (archivé ici). Selon des responsables géorgiens des deux camps politiques, cette méthode est superflue, car les machines comptent déjà les bulletins, elle représente surtout un outil potentiel pour semer le doute en ralentissant le processus et en créant un espace pour la désinformation si des divergences apparaissent.
Lors du dernier scrutin présidentiel, l'équipe d'AFP Factuel avait vérifié un grand nombre d'affirmations erronées au sujet de fraudes présumées, que vous pouvez retrouver ici ou ici.
Lors de cette élection, les machines à voter de Dominion étaient mobilisées dans 28 Etats. La société était alors devenue la bête noire de la garde rapprochée de l'ancien président des Etats-Unis, qui l'accusait à longueur d'antenne et sans preuve d'avoir servi à truquer le scrutin. En outre, pour éviter un procès en diffamation, la chaîne Fox News a dû verser 787,5 millions de dollars à la société (archivé ici).
En 2020, ces théories du complot avaient connu un point culminant, le 6 janvier 2021, avec l'assaut du Capitole durant lequel des centaines de partisans de l'ancien président des Etats-Unis avaient envahi le sanctuaire de la démocratie américaine.

Selon l'Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA), l'élection présidentielle de 2020 était pourtant la plus fiable de l'histoire américaine (archivé ici).
Pour sa part, l'organisation juridique Brennan Center for Justice, a également expliqué que les cas de fraude étaient rares (archivé ici) dans un article sur les dommages causés par les théories du complot sur le vote des non-citoyens, publié le 10 octobre 2024. De plus, "avec toute l'attention portée sur l'élection en ce moment, l'idée d'une fraude électorale à grande échelle est assez risible", estime Charles Stewart, professeur en Science politique à l'Institute of Technology du Massachussetts (archivé ici).
La désinformation n'est pas uniquement relayée par les soutiens du candidat républicain. Selon Bright Line Watch, un collectif rassemblant plusieurs universités lancé en 2016 pour surveiller les pratiques démocratiques, plus d'un tiers des démocrates pensent que les tentatives d'assassinat de Donald Trump étaient des mises en scènes (archivé ici).
L'élection présidentielle aux Etats-Unis fait l'objet d'une grande campagne de désinformation. L'équipe d'AFP Factuel a déjà réfuté de nombreuses affirmations fausses ou trompeuses à ce sujet que vous pouvez lire ici ou ici.
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