Attention à ces propos d'un lauréat du prix Nobel de physique sur les effets du CO2 et du méthane sur le réchauffement climatique

Les émissions de gaz à effet de serre, dont le CO2 et le méthane, générées par des activités humaines, sont responsables du réchauffement récent du climat, comme l'établit aujourd'hui un consensus scientifique. Pourtant, des publications virales sur les réseaux sociaux citent des propos de l'un des lauréats du prix Nobel de physique 2022, l'Américain John Clauser, qui affirme que "la planète n'est pas en péril", car "le CO2 atmosphérique et le méthane ont un effet négligeable sur le climat", ce dernier étant majoritairement influencé selon lui par les rayons du Soleil et les nuages. C'est trompeur, comme l'ont déjà expliqué plusieurs climatologues à l'AFP : le rayonnement solaire a bien un impact sur le changement du climat, mais le réchauffement récent, depuis la période préindustrielle, est incontestablement lié aux émissions de gaz à effet de serre causées par les activités de l'Homme. John Clauser avait reçu, avec deux autres physiciens, un prix Nobel en en 2022 pour des recherches qui n'avaient rien à voir avec le climat, dont il n'est pas spécialiste. L'année précédente, la même récompense avait par ailleurs été décernée à des chercheurs pour leurs travaux d'étude et de modélisation du réchauffement climatique, qui ont permis d'établir la responsabilité des activités humaines. 

"JOHN CLAUSER, LAURÉAT DU PRIX NOBEL DE PHYSIQUE 2022 : 'Je peux affirmer en toute confiance qu'il n'y a AUCUNE urgence climatique.' 'mon message est que la planète n'est PAS en péril. … Le CO2 atmosphérique et le méthane ont un effet négligeable sur le climat..."", clame la légende d'un message partagé à près de 1.000 reprises sur X depuis le 16 mars par le compte de l'"Association des climato-réalistes", qui remet régulièrement en cause à coups de propos faux ou trompeurs le consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement climatique.

La publication reprend un post en anglais, qui développe les propos attribués à John Clauser : "Aujourd'hui, nous avons complètement mal présenté le phénomène majeur de contrôle du climat, et les modélisations sont fondées sur de la physique incomplète et incorrecte. Ce phénomène majeur est 'le phénomène de thermostat causé par le rayonnement et la réflexivité des nuages'". Il conclut ensuite en disant pouvoir "avancer avec certitudes qu'il n'y a aucune urgence climatique".

D'autres publications sur X et Facebook relaient aussi le même message, traduit entièrement ou partiellement en français.

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Capture d''écran d''une publication sur X, prise le 20/03/2024

Mais ces propos sont trompeurs et font partie d'une série d'allégations visant à remettre en cause la responsabilité des humains dans le réchauffement récent du climat, qui est aujourd'hui établie par un consensus scientifique reposant sur des centaines d'études, comme l'ont déjà expliqué de nombreux climatologues à l'AFP.  

Les variations naturelles du climat, liées au rayonnement solaire ou aux nuages sont par ailleurs bien incluses dans les modélisations du climat, et ne remettent pas en cause le fait que le réchauffement récent est bien d'origine anthropique, lié aux activités industrielles qui émettent des gaz à effet de serre comme le CO2 et le méthane.

John Clauser, "expert", mais pas de l'étude du climat

John Clauser, le chercheur en physique quantique mentionné dans les publications, né en décembre 1942, a effectivement été l'un des trois lauréats du prix Nobel de physique en 2022, avec le Français Alain Aspect et l'Autrichien Anton Zeilinger, comme le rapportait cette dépêche de l'AFP à l'époque.

Ces trois chercheurs avaient été récompensés pour leurs découvertes sur "l'intrication quantique", un mécanisme où deux particules quantiques sont parfaitement corrélées, quelle que soit la distance qui les sépare.

Cette mécanique étonnante était prédite par la théorie quantique, mais même Albert Einstein n'y croyait pas : deux particules jointes au départ (comme pourraient l'être des jumeaux) pouvaient garder la marque de leur passé commun et avoir un comportement semblable, à distance.

La mise en évidence de cette propriété avait ouvert la voie à de nouvelles technologies dans l'informatique quantique et des communications ultra-sécurisées, ou encore les capteurs quantiques ultra-sensibles qui permettraient des mesures extrêmement précises, comme celle de la gravité dans l'espace. 

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L''annonce des lauréats du prix Nobel de physique 2022 : le Français Alain Aspect, l''Américain John Francis Clauser et l''Autrichois Anton Zeiligner (AFP / Jonathan NACKSTRAND)

Ces découvertes et les travaux qui y ont mené ne sont néanmoins pas directement liés avec l'étude du climat, comme le soulignait aussi cet article de février de la RTBF

Une recherche avec les mots "climate", "Sun" ou "clouds" ("climat", "Soleil" et "nuages" en anglais) parmi les articles scientifiques auxquels John Clauser a contribué à l'aide du moteur de recherches Google scholar ne donne aucun résultat. Il en va de même sur le site ReasearchGate, qui recense également de nombreuses publications scientifiques par auteur.

Citer un "spécialiste" d'un sujet qui n'a pas forcément de lien avec les propos tenus pour tenter de donner du poids à des arguments est une technique récurrente de désinformation. En mentionnant un "expert" de quelque chose, ses propos sont en quelque sorte rendus légitimes, même si l'"expertise" de la personne est en réalité dans un domaine totalement différent de celui sur lequel elle s'exprime.

En septembre 2022, l'AFP s'était par exemple penchée sur une "déclaration sur le climat" qui niait l'urgence climatique signée par plus d'un milliers de personnes, dont certains présentés comme des experts, mais qui travaillaient sur des sujets tout à fait différents du climat.

En l'occurrence, les propos de John Clauser sur les nuages et le Soleil vont à l'encontre du consensus sur le climat, établi par des milliers de climatologues dont il s'agit de l'objet d'étude, et les théories qu'il avance sur ce sujet ne sont pas rigoureuses, avaient estimé deux spécialistes interrogés dans un article publié par le Washington Post en novembre 2023. 

John Clauser a également rejoint en 2023 la "CO2 Coalition", selon le site de l'organisation. Cette dernière est un groupe qui vante les bienfaits du CO2 pour la planète et diffuse régulièrement de la désinformation sur le climat, comme le note note le média anglophone DeSmog, spécialisé depuis 2006 dans les sujets sur le climat et l'environnement ; et en particulier la lutte contre la désinformation dans ce domaine.

Le prix Nobel de 2021, décerné à des chercheurs qui ont modélisé le réchauffement climatique

Par ailleurs, en 2021, le prix Nobel de physique avait été décerné à deux chercheurs pour leurs travaux de modélisation physique du réchauffement climatique, réalisés il y a plusieurs dizaines d'années.

Paradoxalement, ce sont précisément ces modèles que John Clauser, prix Nobel de l'année suivante, prétend remettre en cause. 

En 2021, le comité Nobel avait choisi de récompenser les travaux fondateurs de l'Américano-japonais Syukuro Manabe sur l'effet de serre dans les années 1960, par lesquels il a montré que les niveaux de CO2 dans l'atmosphère correspondaient à la hausse des températures terrestres, ainsi que les modèles climatiques fiables malgré les grandes variations météorologiques établis par l'Allemand Klaus Hasselmann. 

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Infographie sur les lauréats du Nobel de physique 2021 et leurs travaux sur le changement climatique (AFP / Gal ROMA, Sophie RAMIS, Bertille LAGORCE)

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), référence mondiale en termes de connaissances sur le climat, créé en 1988 par l'Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue), réunit des milliers de spécialistes des sciences de l'atmosphère, océanographes, glaciologues, économistes, et a quant à lui reçu le prix Nobel de la Paix en 2007.

Le Giec est divisé en trois groupes d'experts, nommés par les différents gouvernements et organisations internationales : le premier étudie les preuves scientifiques du réchauffement, le deuxième ses impacts et le troisième présente les solutions envisageables pour l'atténuer.

Il ne produit pas d'études à proprement parler, mais ses experts se plongent dans les milliers de publications scientifiques consacrées au climat, les analysent et en préparent une synthèse équilibrée qui est ensuite rendue publique.

Dès sa première vague de rapports (lien archivé ici), en 1990-1992, le Giec se disait "certain" que "les émissions dues aux activités humaines accroissent sensiblement la concentration atmosphériques de gaz à effet de serre" (dioxyde de carbone ou méthane notamment), ce qui allait "renforcer l'effet de serre", alimentant ainsi un "réchauffement additionnel de la surface de la Terre".

Les rapports suivants n'ont cessé depuis de le confirmer et le préciser. Le Giec en est à son sixième rapport (publié en août 2021). La publication du seul groupe I (2.400 pages), qui a travaillé sur plus de 14.000 études, souligne d'emblée le caractère "sans équivoque" du réchauffement provoqué par "les activités humaines".

Le Soleil et le climat

Le rayonnement solaire, mentionné par John Clauser, influe également sur le climat, comme détaillé dans cet article de l'AFP de juin 2022. Il affecte toutes les couches atmosphériques confondues : l'atmosphère, la troposphère, et la stratosphère.

"En revanche, depuis 150 ans, les variations climatiques sont dues à l'Homme. L'un n'empêche pas l'autre", détaillait en juin 2022 Pierre Friedlingstein, directeur de recherche à l'ENS et expert carbone et climat . 

L'activité solaire n'est pas suffisante pour expliquer les variations de température observées depuis une centaine d'années, développent les spécialistes interrogés par l'AFP. 

"Les variations de l'énergie solaire observées au cours des derniers siècles sont faibles et ne sont pas suffisantes pour expliquer les variations de température qu'on observe aujourd'hui", expliquait le directeur du Laboratoire de glaciologie à l'Université libre de Bruxelles Frank Pattyn, auprès de l'AFP en mars 2022.

Il ajoutait qu'au contraire, "ces dernières décennies, il y a plutôt eu une diminution de l'activité solaire".

L'agence spatiale américaine NASA pointe également sur cette page dédiée à l'impact des cycles solaires sur le climat de la Terre que "les scientifiques s'accordent à dire que les cycles solaires et les variations à court terme de l'irradiance qui lui sont associées ne peuvent être la principale force à l'origine des changements climatiques que nous observons actuellement sur Terre", rappelant que "la production du Soleil ne varie que de 0,15% au cours du cycle, soit moins que ce qui serait nécessaire pour provoquer le changement climatique que nous observons".

"Le réchauffement climatique des XXe et XXIe siècle est à 100% dû à l'activité humaine", développait Pierre Friedlingstein.

"On n'arrive pas à expliquer l'augmentation de la température sans prendre en compte les gaz à effet de serre, car on sait, grâce à des modèles scientifiques, que la variabilité naturelle du climat ne contribue quasiment pas au réchauffement du siècle dernier", concluait-il.

Les nuages, plutôt "amplificateurs" du réchauffement climatique

Quant aux nuages, ils ont "plutôt un rôle d'amplification du réchauffement climatique", expliquait aussi en mai 2023 Camille Risi, chargée de recherche CNRS au Laboratoire de météorologie dynamique, auprès de l'AFP. 

Comme le mentionne John Clauser, "les nuages réfléchissent les rayons du soleil et, donc, font de l'ombre à la Terre, c'est un effet refroidissant". Cependant, il omet de mentionner que "les nuages hauts contribuent à l'effet de serre, c'est un effet réchauffant", comme l'explicitait Camille Risi en mai 2023.

Elle soulignait néanmoins que, bien que le rôle amplificateur des nuages dans le changement climatique reste un "sujet très actif de recherche", détaillé notamment dans le sixième rapport du GIEC (lien archivé), "cette amplification est toutefois mal quantifiée à ce jour : le rôle des nuages est la principale source d'incertitude dans les projections climatiques".

Un constat que partageait Patrick Chazette, climatologue, directeur de recherche au CEA et spécialiste du sondage de l'atmosphère par laser, qui expliquait que "ce qui est certain, c'est que le contenu en vapeur d'eau de l'atmosphère augmente avec la température et donc les risques de phénomènes extrêmes. Il y a une compétition entre le rayonnement solaire réfléchi par les nuages et le rayonnement infrarouge qui vient de la Terre. Ce dernier est absorbé par les nuages pour ensuite être émis vers la Terre [...]. Si on a des gaz à effet de serre entre le nuage et la surface, on va donc avoir une amplification du réchauffement".

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Un coucher de soleil sur la plage dans la région de Kerobokan, à Bali en Indonésie, le 15 janvier 2024 (AFP / David GANNON)

Des modèles qui prennent en compte les facteurs naturels

John Clauser estime aussi que les modélisations utilisées pour étudier les causes du changement climatique sont erronées car elles ne prendraient pas en compte les facteurs naturels qui influent sur le climat.

Il s'agit encore une fois d'un argument trompeur régulièrement diffusé, comme l'avaient déjà expliqué en août 2022 plusieurs climatologues à l'AFP. 

"Dans certains cas, les modèles consistent en des millions de lignes de code. Nous encodons dans un ordinateur toute notre compréhension de la physique, de la chimie et de la biologie de l'atmosphère, des océans et de la terre. C'est la même base que celle des modèles de prévisions météorologiques, reconnues par la plupart de gens pour leur représentation très précise de l'atmosphère", détaillait Ed Hawkins, professeur de climatologie à l'université de Reading, au Royaume-Uni.

Pour Mike Lockwood, professeur de physique de l'environnement spatial à l'Université de Reading, l'intérêt des modèles est précisément de pouvoir étudier des variables telles que les facteurs naturels et leur lien avec le changement du climat. Et c'est ainsi parce que ces modèles prennent en compte tous ces paramètres que les chercheurs peuvent conclure que les variations naturelles ne peuvent être à elles seules les causes du changement climatique récent. 

Les chercheurs interrogés par l'AFP rappelaient aussi que ces modèles sont régulièrement mis à jour, au gré des découvertes et des nouvelles recherches sur le climat.

Ce sont ainsi des combinaisons de plusieurs observations, par exemple la composition des atomes de carbone ou les différences de températures entre haute et basse atmosphère, permettent aux scientifiques d'établir que les activités humaines sont responsables des changements climatiques actuels, comme détaillé dans cet autre article.

Depuis quarante ans, les projections issues des modélisations scientifiques recensées dans les rapports du Giec se révèlent par ailleurs être de façon générale en phase avec les faits.

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Comparaison de projections d''évolution des températures à la surface de la Terre avec l''évolution de la température moyenne réellement observée entre 1970 et 2020, selon le groupe de travail I du Giec (AFP)

La dernière décennie "la plus chaude jamais observée"

D'après le Giec, la Terre s'était réchauffée de 1,1°C en 2020 par rapport à la période 1850-1900. Une toute petite partie était liée à la variabilité naturelle du climat (entre -0,23 et +0,23°C), le reste étant provoqué par les activités humaines. Ce réchauffement global devrait avoir atteint 1,5°C dès le début des années 2030.

D'ici à l'horizon 2100, le Giec a établi cinq scénarios selon l'ampleur des mesures qui auront été prises - ou pas - pour tenter de réduire ses émissions de gaz à effet de serre.

La palette du réchauffement anticipé va d'un réchauffement moyen de 1,4°C en 2100 par rapport à 1850-1900 si les émissions étaient réduites massivement, à un réchauffement de 4,4°C si elles augmentaient fortement, avec trois projections intermédiaires de 1,8°C, 2,7°C et 3,6°C.

Les scientifiques soulignent en outre que chaque dixième de degré de réchauffement qui pourra être évité compte pour limiter son impact sur les sociétés humaines et la biodiversité.

Début 2024, le rapport annuel de l'Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé que 2023 a été l'année la plus chaude jamais enregistrée, avec une température moyenne à la surface du globe de 1,45°C au-dessus du niveau de référence de l'ère préindustrielle.

La décennie (2014-2023) aura aussi été la plus chaude jamais observée, dépassant la moyenne 1850‑1900 de 1,20°C, et il y a une "probabilité élevée" que 2024 affiche à son tour des températures inégalées, a estimé l'agence de l'ONU en mars 2024.

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Anomalies de la température mondiale moyenne par rapport à la moyenne de la période préindustrielle (1850-1900), selon six sources (AFP / Julia Han JANICKI, Sabrina BLANCHARD)

La désinformation sur le réchauffement climatique est largement présente sur les réseaux sociaux, et l'AFP y a consacré de nombreux articles de vérification, consultables ici, ainsi que des fiches sur certaines thématiques, listées

Revoici avec coquilles corrigées
21 mars 2024 Revoici avec coquilles corrigées

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