Un "faux cadavre" palestinien qui éternue lors d’une mise en scène? Attention, c'est un sketch de la télévision israélienne

  • Publié le 15 novembre 2023 à 15:25
  • Lecture : 5 min
  • Par : AFP France
La guerre entre Israël et le Hamas a causé des milliers de morts depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre et les représailles de l'armée israélienne sur la bande de Gaza. Depuis le début de la campagne militaire d'Israël contre l'enclave palestinienne, de nombreuses images et vidéos sont détournées afin d'affirmer - à tort- que les morts et les blessés palestiniens à Gaza sont en fait mis en scène afin d'émouvoir l'opinion. Sur l'une d'entre elles, partagée sur X (ex-Twitter) début novembre, on peut voir un homme -enveloppé dans un sac comme s'il s'agissait d'un cadavre- éternuer. Selon les internautes, il s'agit d'une preuve que les Palestiniens mettent en scène de fausses victimes des bombardements à Gaza à des fins de propagande. Mais il s'agit en réalité d’un sketch diffusé à la télévision israélienne, destiné à moquer ces prétendues vidéos de propagande palestinienne.

Alors que des milliers de personnes sont mortes depuis l'engrenage de violence déclenché par l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, une publication partagée un millier de fois sur X (ex-Twitter) depuis sa mise en ligne le 8 novembre 2023, prétend prouver une mise en scène à des fins de propagande pro-palestinienne, vidéo à l'appui.

"Palestine la nouvelle terre de miracle. Imagine, tu es mort mais tu arrives quand même à éternuer", ironise la légende de cette séquence.

Au moins 1.200 personnes ont été tuées le 7 octobre par le Hamas en Israël et environ 240 personnes -dont des enfants- emmenées comme otages dans la bande de Gaza, selon les derniers chiffres officiels israéliens, et plus de 11.000 personnes tuées par les attaques menées en représailles à Gaza par Israël, dont une majorité de civils et près de la moitié d’enfants, selon le ministère de la Santé du Hamas.

Le chef des Affaires humanitaires de l'ONU a demandé le 15 novembre que "le carnage à Gaza" cesse. "Alors que le carnage à Gaza atteint chaque jour de nouveaux niveaux d'horreur, le monde continue d'être sous le choc alors que des hôpitaux sont la cible de tirs, que des bébés prématurés meurent et qu'une population entière est privée de moyens essentiels de subsistance", a déclaré Martin Griffiths.

"Cela ne peut pas continuer", a-t-il affirmé, avant de présenter un plan en dix points visant à faciliter et soutenir l'aide humanitaire à Gaza.

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Capture d'écran réalisée sur X (ex-Twitter), le 15 novembre 2023.

Dans la vidéo que nous examinons, on voit, couchées sur le sol, des silhouettes enveloppées dans de grands sacs qui ont tout l'air d'être des cadavres, jusqu'à ce que l'une d'entre elles ne se mette à éternuer.

L’homme en question sort alors la tête de son sac et s’adresse directement en hébreu à la caméra, avant de replonger la tête dans le sac puis, quelques secondes plus tard, d’éternuer de nouveau et de reparler à la caméra.

A en croire la légende et le hashtag "Pallewood" (sic) accompagnant cette vidéo – également relayée sur Facebook -, cette mise en scène de faux cadavres viserait à émouvoir le public en faveur des Palestiniens.

Une accusation loin d’être nouvelle : alors que l'armée israélienne bombarde sans relâche Gaza depuis le 9 octobre, de nombreux messages partagés sur les réseaux sociaux accusent les civils palestiniens de mettre en scène de fausses victimes, photo ou vidéos à l'appui. Ces publications, présentes sur de nombreuses plateformes, sont souvent accompagnées du hashtag ''#Pallywood'', contraction de ''Palestine'' et de ''Hollywood'', et laissent ainsi clairement entendre que les Palestiniens se livreraient à des "mises en scène" pour exagérer leurs pertes humaines.

Mais comme le laissent deviner plusieurs éléments de la vidéo – à commencer par le fait que la personne qui y apparaît s’y exprime en hébreu -, celle-ci a été sortie de son contexte : il s’agit en réalité d’un sketch satirique diffusé à la télévision israélienne, imitant ces prétendues vidéos de propagande.

Un sketch diffusé dans l'émission israélienne "Magnifique pays"

Une recherche inversée d’images sur des captures de la vidéo permet de trouver un article israélien (lien archivé) du média Mekomit, qui se présente comme "un magazine en ligne d'actualités du terrain, de commentaires et de culture, animé par un collectif d'écrivains et de photographes". L'article y critique le sketch, estimant qu'il "déshumanise" les habitants de Gaza et fustigeant la "propagande israélienne".

Le sketch a été à l'origine diffusé le 5 novembre 2023 sur la chaîne de télévision israélienne Keshet 12 dans l’émission "Magnifique pays".

Chaque semaine, celle-ci diffuse une série de sketchs en réaction à l’actualité du moment. Début novembre, elle s’est ainsi focalisée sur le conflit en cours entre le Hamas et Israël.

Comme on peut le voir dans l’émission complète (lien archivé), disponible sur YouTube (lien archivé) - où l’on retrouve, sur la chaîne officielle de "Magnifique pays", d’autres sketchs tirés du même numéro (lien archivé) -, l’extrait décontextualisé sur les réseaux sociaux y a été diffusé dans le cadre d’une séquence introduite par le titre "Pallywood Production".

L’ensemble de ce segment (visible à partir de 30:44 dans la vidéo YouTube) parodie ainsi des images filmées à Gaza depuis le début du conflit pour les présenter comme fausses et mises en scène, à chaque fois, par un même "interprète".

La nature parodique de l’extrait décontextualisé autour des morts enveloppés dans des sacs plastiques est en outre évidente puisque le "faux" cadavre, après avoir toussé, lance ainsi à la caméra : "Désolé, désolé, il y avait une mouche, on la refait".

Une accusation récurrente depuis le 7 octobre

Depuis le début du conflit, l'AFP et d'autres médias ont relevé quantité d'utilisation d'images sorties de leur contexte pour faire croire à des tentatives de simuler des faux cadavres ou de faux blessés côté palestinien.

L'AFP a vérifié certaines de ces infox, parmi les plus virales : des corps enveloppés dans des linceuls lors d'une manifestation au Caire en 2013, un enfant déguisé pour Halloween en Thaïlande, de jeune hommes en portant un autre pour braver un couvre-feu en Jordanie, un corps d'enfant en état de rigidité cadavérique, un cours de gestion funéraire en Malaisie, un entraînement médical en 2017 ou des photos d'une fillette sauvée de décombres d'un bombardement et passant de bras en bras, autant d'images détournées afin d'affirmer que les morts et les blessés de la bande de Gaza sont mis en scène, par le Hamas ou les civils palestiniens eux-mêmes, selon les versions (archives : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7).

Les bilans des victimes du conflit actuel entre Israël et le Hamas ne sont pas vérifiables de façon indépendante et sont régulièrement remis en cause. Le président Joe Biden (les Etats-Unis sont un puissant soutien historique d'Israël) avait ainsi par exemple émis des doutes fin octobre sur les chiffres précis du Hamas, les Etats-Unis reconnaissant toutefois que les victimes palestiniennes se comptaient bien "par milliers".

En réponse à ces accusations, le ministère de la Santé du Hamas avait publié le 26 octobre une liste nominative de près de 7.000 Palestiniens tués jusqu'alors dans la guerre, entendant ainsi prouver sa crédibilité, expliquant avoir décidé de publier la liste précise, avec le sexe, l'âge et le numéro d'identité des personnes tuées, pour "révéler les détails et les noms au monde entier afin que soit connue la vérité".

Et fin octobre, le patron de l'Agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa), Philippe Lazzarini, avait souligné que les bilans des morts publiés par le ministère de Santé du Hamas dans la bande de Gaza n'avaient "jamais été contestés" lors des conflits précédents.

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