(AFP / Fabrice Coffrini)

Non, les masques ne privent pas les cellules de 35% de leur oxygène

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Des publications, partagées plus d'un millier de fois sur Facebook dans plusieurs langues, affirment que les "pro-masques se donnent le cancer", car "priver une cellule de 35% de son oxygène pendant 48 heures" peut la rendre "cancéreuse". Ils attribuent cette déclaration au Dr. Otto Warburg, physiologiste, biochimiste et prix Nobel allemand décédé en 1970. Mais des scientifiques remettent en question l'authenticité de cette phrase, qui selon eux est erronée, comme de nombreuses autres affirmations associant port du masque et privation d'oxygène.

"En 1923 découverte. La cause racine du cancer. Priver une cellule de 35% de son oxygène pendant 48 heures et elle peut devenir cancéreuse. Le Dr Warburg a clairement indiqué que la cause première du cancer est une carence en oxygène, ce qui créé un état acide dans le corps humain. Les Pro-masque se donnent le cancer", peut-on lire sur un visuel montrant une photo du scientifique allemand. 

Capture d'écran Facebook, prise le 24 février 2021

Des publications similaires circulent également en anglais, en portugais, en serbe ou encore en hébreu.

Otto Heinrich Warburg, né en 1883, a conduit des travaux sur la respiration des cellules qui se sont avérés révolutionnaires pour l'étude des cellules et des cancers. Il notamment reçu un prix Nobel en 1931 pour sa découverte de la nature et du fonctionnement de l'enzyme "respiratoire".

L'AFP a contacté plusieurs scientifiques ayant étudié les travaux du Dr. Warburg : aucun d'entre eux n'avait entendu parler de cette affirmation et ils expliquent qu'elle ne peut pas être être une conclusion tirée des travaux de Warburg. 

"Warburg a émis l'hypothèse que des dommages dans le système respiratoire (d'une cellule, NDLR) était une cause primaire de cancer - et non le manque d'oxygène" (apporté dans l'organisme), a expliqué à l'AFP Angela Otto, professeure adjointe à l'Ecole de bio-ingénierie de Munich.  

L'effet Warburg

Les travaux du scientifique allemand serviront à décrire ce que l'on appelle  l"effet Warburg", dans les cellules cancéreuses. 

"En présence d'oxygène en quantité suffisante, les cellules normales effectuent une glycolyse (décomposition du glucose dans le but de produire à terme de l'énergie) et envoient le produit de cette réaction (du pyruvate) vers le cycle de Krebs (un cycle de notre métabolisme qui nécessite entre autres de l'oxygène et permet de produire une bonne partie de l'énergie requise par nos cellules, NDLR), a détaillé Angela Otto. 

"En cas de manque d'oxygène, de l'énergie peut également être générée en augmentant le taux de glycolyse, le produit étant alors converti en acide lactique. C'est ce qu'on appelle la 'glycolyse anaérobie'", poursuit la chercheuse.

"Cependant, les cellules cancéreuses (...) ont également recours à la glycolyse anaérobie, même en présence d'une quantité suffisante d'oxygène, ce qui entraîne une production élevée d'acide lactique, qui est ensuite libéré par les cellules. C'est ce que l'on appelle aujourd'hui l'effet Warburg", a expliqué le Pr. Otto. 

Pour résumer : "c'est un phénomène durant lequel des cellules cancéreuses utilisent une quantité importante de sucres et fermentent l'excès, un peu comme lorsque la levure fermente des sucres dans la production d'alcool", explique à l'AFP Jason Locasale, chercheur spécialiste du métabolisme du cancer à l'Université Duke, en Caroline du Nord aux Etats-Unis. 

"Son rôle dans le développement des cancers est sujet à débat mais le phénomène apporte probablement des conditions favorables au développement de tumeurs", a-t-il ajouté. 

La citation attribuée au Dr. Warburg

L'affirmation: "priver une cellule de 35% de son oxygène pendant 48 heures et elle peut devenir cancéreuse", présentée dans le visuel qui nous intéresse comme une citation, n'apparaît pas dans les publications d'Otto Warburg : "Le métabolisme des tumeurs dans corps" (1926) et "De l'origine des cellules cancéreuses" (1956). 

En recherchant cette citation exacte sur Google en anglais, on la trouve sur de sites promouvant des régimes alcalins ou des traitements alternatifs contre le cancer.  

"Warburg avait formulé l'hypothèse que des dommages affectant les mitochondries, qui assurent la production d'énergie dans les cellules, se produiraient dans les cellules cancéreuses, mais il s'est avéré par la suite que c'était faux, selon ses propres observations ainsi que celles de nombreux chercheurs", a expliqué Slobodan Devic, enseignant-chercheur au département d'oncologie de l'Université McGill et médecin à l'Hôpital général juif de Montréal. 

Que le Dr. Warburg ait formulé un jour une hypothèse selon laquelle "priver une cellule de 35% de son oxygène pendant 48 heures" peut la rendre cancéreuse apparaît "peu probable" pour ce scientifique, auteur en 2016 de l'article : "L'effet Warburg, cause ou conséquence  de la cancérogénèse ?". 

"Si cette hypothèse était correcte, je suis certain que l'intégralité du monde scientifique serait au courant, y compris moi", a-t-il avancé. 

Un scientifique analyse un tumeur à Dijon, le 2 septembre 2020 (AFP / Jeff Pachoud)

"Il semblerait qu'une partie de l'affirmation soit issue d'un texte d'Otto Warburg sur son discours lors d'une conférence de prix Nobel, à Lindau en Allemagne en 1966", a pointé Angela Otto.  

Il y déclarait à l'époque: "nous observons qu'une inhibition de 35% de la respiration d'oxygène suffit à induire une transformation, des cellules ayant alors recours à la glycolyse anaérobie à cause du manque d'oxygène". 

"Warburg a étudié le fait que des cellules, cultivées dans un environnement faible en oxygène, adoptaient ce qu'il appelait un 'métabolisme cancéreux', c'est-à-dire qu'elles avaient recours à la glycolyse anaérobie (transformation de glucose dans des conditions de privation d'oxygène comme peuvent le faire les cellules cancéreuses, NDLR). Mais aucune de ses expériences n'a prouvé que ces cellules, qui avaient adopté ce nouveau métabolisme, étaient devenues de vraies cellules cancéreuses", a insisté Angela Otto.

"Une adaptation de métabolisme de la part d'une cellule n'en fait pas une cellule cancéreuse pour autant. Des cellules normales peuvent adopter un taux de glycolyse important, les cellules musculaires par exemple", a-t-elle poursuivi. 

"Aujourd'hui, nous savons que les cellules possèdent des capteurs d'oxygène, qui leur permettent de réguler leur métabolisme afin de survivre à des périodes de faible teneur en oxygène sans se transformer en cellules tumorales. J'ai déjà traité de cellules tumorales en hypoxie et je n'ai jamais rencontré de rapport ou d'étude indiquant qu'une cellule normale deviendrait cancérigène en étant soumise à une hypoxie pendant plusieurs jours", a-t-elle conclu.

Les masques et l'apport en oxygène 

(AFP / Hector Retamal)

"Ils donnent le cancer", "ils diminuent l'apport en oxygène de 20%" (....) Les théories selon lesquelles les masques causeraient un dangereux manque d'apport en oxygène reviennent régulièrement depuis que leur port est devenu obligatoire dans de nombreuses situations dans l'espace public. 

Elle a pourtant été démentie par de nombreux spécialistes interrogés au cours des mois par l'AFP

"Si le port prolongé du masque pourrait restreindre l'apport en oxygène dans une certaine mesure, elle serait très loin des conditions de déficience d'oxygène dans lesquelles Warburg a conduit ses expérimentations", a affirmé à l'AFP Thomas Seyfried, professeur de biologie à l'université de Boston et spécialiste du cancer.

"Il n'existe aucune preuve indiquant que le port du masque pourrait avoir un effet cancérigène. Surtout que si vous le portez correctement, il ne devrait pas trop affecter votre respiration", a abondé Jason Locasale

"Une perte de 20% d’oxygène dans le sang, c’est énorme", avait souligné il y a quelques mois Jean-Luc Gala, chef de clinique à la clinique universitaire Saint-Luc à Bruxelles et spécialiste des maladies infectieuses, en réponse à une affirmation selon laquelle les masques réduisaient de 20% l'apport en oxygène: "Si vous perdez autant d’oxygène, vous allez directement à l’hôpital, en soins intensifs". 

Yves Coppieters, médecin épidémiologiste et professeur de santé publique à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), expliquait à l’AFP cet été qu'un masque ne pose aucun problème de manque d'oxygène pour les personnes en bonne santé : "Le masque n'est pas un circuit clos, il laisse passer l'oxygène", avait-il insisté. "Il peut éventuellement gêner la respiration d'une personne avec des problèmes cardiaques ou respiratoire ou en cas de grand effort. Il peut aussi y avoir une sensation d'inconfort qui provoque une impression d’étouffer, mais c'est psychologique."

Les experts interrogés par l'AFP ont également souligné à plusieurs reprises que les masques chirurgicaux étaient des dispositifs médicaux utilisés depuis très longtemps chez les soignants. "Des milliers de chirurgiens, de dentistes, et d'infirmiers portaient le masque tous les jours bien avant le Covid-19 et nous n'avons jamais vu chez eux une augmentation de cancer ou d'insuffisance respiratoire", a ainsi noté le chercheur Christophe Bécavin.

Traduction et adaptation :
COVID-19