La canicule de mai 2026 est bien inédite
- Publié le 29 mai 2026 à 13:34
- Lecture : 7 min
- Par : Déborah CLAUDE, Gaëlle GEOFFROY, AFP France
La France, comme une partie de l'Europe, connaît fin mai 2026 une vague de forte chaleur. Mais cet épisode est minimisé dans des publications foisonnant sur les réseaux sociaux, dont les auteurs affirment qu'il n'a rien d'exceptionnel et que des phénomènes similaires auraient déjà eu lieu, notamment en 1922, 1945 ou bien encore 1947. Certains vont jusqu'à dénoncer une "manipulation" de la part des médias, qui dramatiseraient la situation. Mais la vague de chaleur actuelle est bien inédite, de par sa précocité, sa durée et son intensité, soulignent les spécialistes.
Un dôme de chaleur s'est installé sur la France depuis le 22 mai 2026, avec des températures supérieure de 10 à 15 degrés aux moyennes de saison et des records atteints dans de nombreuses régions.
Mais dans des messages viraux sur les réseaux sociaux, cet épisode est minimisé et comparé à des chaleurs survenues il y a quelques décennies voire un siècle, comme dans ce message sur X de l'Association des climato-réalistes, relais habituel d'allégations fausses ou trompeuses sur le climat. Elle met en avant une situation supposément similaire en 1922, particulièrement citée. D'autres, comme l'ancienne figure des Gilets jaunes Jacline Mouraud, évoquent la sécheresse estivale de l'année 1976 (lien archivé ici).
"35 à 36°C à Paris en mai 1922, 1945 et 1947 : les archives météo françaises rappellent que les vagues de chaleur existaient bien avant l'ère des climatiseurs… et des plateaux télé en alerte rouge permanente", écrit un internaute sur X.
Dans une séquence largement relayée sur les réseaux sociaux, et vivement contestée par l'ingénieur agronome Serge Zaka, l'animateur de CNews Pascal Praud a commenté le 21 mai les débuts de cet épisode de chaleur en affirmant : "Chaleur exceptionnelle... Non, c'est pas une chaleur exceptionnelle. Il y a des coups de chaud à 30 degrés comme il y en a régulièrement fin mai ou début juin. Mais vous allez voir, la p'tite musique, sur toutes les antennes. Alors qu'il a fait un mois de mai plutôt frileux" (lien archivé ici).
Serge Zaka, très présent sur les réseaux sociaux, a dénoncé des "propos inacceptables" qui "discréditent le travail de milliers de scientifiques et sous-entendent, sans fondement, une manipulation médiatique autour d’un épisode météorologique pourtant exceptionnel" (lien archivé ici).
"Tout ce blabla pour 2 semaines de chaleur dans l'année... En Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce, les pauvres comment font-ils ?", s'est exclamé de son côté le chroniqueur Daniel Riolo lors de l'émission Estelle Midi sur RMC, ironisant sur la nécessité de créer "un chèque chaleur, et puis une aide pour acheter des bouteilles d'eau". Il a aussi critiqué le traitement du "sujet chaleur, l'actualité 'il fait chaud', sur les chaînes info ou au JT, dès qu'on arrive à peine à 30 degrés".
L'une des accusations en vogue visant les journalistes est que les chaînes télé manipuleraient leurs cartes météo, les rougissant exagérément "pour faire peur".
Des "propos inacceptables" pour la Société des Journalistes (SDJ) de BFMTV : elle a rappelé dans un communiqué que ces cartes "rendent compte des faits, selon un code couleur employé de façon universelle dans les médias", établi "en fonction des normales de saisons, fixées par Météo-France, et basées sur des faits scientifiques faisant consensus" (lien archivé ici).
Alors que des accusations similaires circulaient sur les réseaux sociaux lors d'une canicule mi-juin 2025, l'AFP Factuel était revenu sur cette charte graphique dans un article de vérification.
Exemples isolés
Les chaleurs de 1922, 1945 ou 1947, abondamment citées, le sont de manière trompeuse.
"Il est exact que la France a connu par le passé des épisodes de chaleur notables au mois de mai. En 1922, Paris a atteint 34,8°C le 24 mai; en 1945, Lyon enregistrait jusqu'à 34°C en journée le 16 mai", commente Météo-France auprès de l'AFP. Mais "la comparaison s'arrête là".
D'autant que "les données antérieures aux années 1940 doivent être interprétées avec prudence. Les abris météorologiques de l'époque, insuffisamment ventilés, conduisaient à une légère surestimation des températures maximales diurnes".
Pour l'année 1922, l'agence souligne qu'elle ne dispose "pas d'indicateur thermique quotidien pour la France, nécessaire pour caractériser une vague de chaleur".
"Les comparaisons historiques utilisées sur les réseaux sociaux se limitent souvent à quelques stations ou à quelques journées particulières. Mais une vague de chaleur doit être analysée dans sa globalité : extension géographique, durée, températures nocturnes, précocité, impacts sanitaires et agricoles, humidité des sols et fréquence statistique dans le climat actuel", abonde Davide Faranda, directeur de recherche du CNRS en sciences du climat au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement (LSCE).
"Les années 1947 ou 1976 sont souvent citées car elles ont correspondu à des sécheresses majeures et à des étés extrêmement chauds pour l'époque. Mais il faut rappeler que ces événements se produisaient dans un climat [global, NDLR] nettement plus froid qu'aujourd'hui", explique-t-il aussi. "Ces épisodes ont effectivement marqué les archives météorologiques et les mémoires collectives, mais ils ne permettent pas de relativiser simplement la situation actuelle", résume le chercheur.
"Evénement millénaire"
Une vague de chaleur est un "épisode de températures nettement plus élevées que les normales pendant plusieurs jours" (lien archivé ici).
Celle de mai 2026 est bien véritablement inédite, par son apparition avant même le début de l'été, par son "intensité", y compris la nuit où de nouveaux records sont atteints, par "son extension géographique et sa durée", résume Météo-France auprès de l'AFP.
Le "dôme de chaleur" fixé sur la France depuis le 22 mai 2026 a engendré des températures supérieures de 10 à 15 degrés aux moyennes de saison (lien archivé ici).
Météo-France a constaté une série d'événements exceptionnels : le mardi 26 mai est devenu la journée la plus chaude jamais enregistrée en mai depuis le début des mesures réalisées par Météo-France en 1947, avec un indicateur thermique national, qui mesure la température moyenne à l'échelle du pays, à 24,9°C (lien archivé ici). Et le 28, le mercure grimpait à 37,8°C à Angoulême-La Couronne, en Charente, une température observée record pour un mois de mai.
Avant cela, le département du Finistère (ouest) avait été placé en "vigilance jaune canicule" le 24 mai, une première depuis la création de cette classification en 2004.
"Ce qui rend l'épisode actuellement particulièrement remarquable est avant tout sa précocité et son extension spatiale", confirme Davide Faranda : "fin mai, de larges régions d'Europe occidentale enregistrent des anomalies de température de l'ordre de +10 à +15°C par rapport aux normales saisonnières, avec des températures plus typiques d'un mois de juillet ou d’août. Ce type de situation reste exceptionnel dans les séries historiques observées à cette période de l'année".
"Il s'agit d'un événement sans précédent, millénaire, avec de l'ordre d'une chance sur 1.000 de survenir à cette période de l'année, par rapport au climat de 1979-2025", a souligné le climatologue Christophe Cassou, directeur de recherche du CNRS à l'Ecole normale supérieure (ENS), dans Le Monde le 25 mai (lien archivé ici).
Or, "l'extension de la saison des vagues de chaleur est caractéristique des effets du changement climatique", engendré par les activités humaines, souligne auprès de l'AFP le climatologue Robert Vautard, directeur de recherches au CNRS et co-président d'un groupe de travail 1 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Et "cette extension continuera tant que les émissions nettes de gaz à effet de serre ne seront pas nulles. Il faudra s'attendre plus tard à de telles vagues de chaleur en avril ou octobre", anticipe-t-il.
Cette vague de chaleur qui frappe une partie de l'Europe est un "rappel brutal" des conséquences du changement climatique, a estimé le responsable de l'ONU Climat, Simon Stiell, dans une déclaration transmise à l'AFP le 27 mai, en soulignant la nécessité d'accélérer vers les énergies propres (lien archivé ici).
En France métropolitaine, le réchauffement climatique se traduit déjà par une hausse de la température moyenne de 1,9°C depuis l'ère préindustrielle selon Météo-France (lien archivé ici). Depuis le début des relevés de Météo-France en 1947, sur "51 vagues de chaleur" répertoriées, la moitié (25) l'ont été entre 1947 et 2010, soit sur une période de 63 ans, et l'autre moitié (26) ces quinze dernières années (depuis 2011).
"Le changement climatique ne signifie pas que des records absolus n'ont jamais existé auparavant. Il signifie que les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus intenses, plus longues et qu'elles apparaissent désormais plus tôt dans la saison", résume Davide Faranda.
Le réchauffement climatique et la responsabilité de l'action humaine dans sa survenue sont clairement établis par le consensus scientifique et en particulier les travaux du Giec (lien archivé ici).
Les températures moyennes mondiales devraient se maintenir "à des niveaux record ou quasi record" sur la période 2026-2030, avec 75% de probabilité que la moyenne de ces cinq ans dépasse de plus de 1,5°C celle des niveaux préindustriels, a alerté l'ONU le 28 mai (lien archvé ici).
Une étude publiée en avril 2026 et qui guidera les prochains rapports du Giec à partir de 2028 estime que grâce au développement des énergies renouvelables et aux politiques climatiques récentes, les niveaux d'émissions très élevés prévus dans le scénario le plus pessimiste "sont devenus peu plausibles", mais que si le pire a été écarté, le meilleur l'a aussi été : le nouveau scénario le plus optimiste prévoit une hausse moyenne des températures d'au moins 1,7°C, voire 1,8°C, d'ici 2100 par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900), avant un retour éventuel à 1,5°C (lien archivé ici).
La France anticipe un réchauffement moyen de 2,7°C en 2050 et de 4°C en 2100, par rapport aux températures moyennes qui prévalaient avant la révolution industrielle (lien archivé ici).
Le thème du réchauffement climatique et de l'environnement en général est l'objet de multiples allégations fausses ou trompeuses sur les réseaux sociaux. Retrouver tous nos articles de vérification ici.
Copyright AFP 2017-2026. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.
