Non, il n'y a pas eu de vague de "démissions" de scientifiques du Giec
- Publié le 22 mai 2026 à 12:22
- Lecture : 9 min
- Par : Liesa PAUWELS, AFP Pays-Bas
- Traduction et adaptation : Gaëlle GEOFFROY, AFP France
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) est une cible privilégiée de la sphère climatosceptique depuis de nombreuses années. Au printemps 2026 encore, des publications sur les réseaux sociaux affirment que "46 scientifiques du Giec ont démissionné" en raison de leur désaccord avec les orientations du groupe. Mais c'est faux et les déclarations qu'elles attribuent à ces chercheurs sont pour nombre d'entre elles anciennes et sorties de leur contexte. Ces publications s'appuient par ailleurs sur un graphique trompeur pour montrer des erreurs supposées des projections du Giec.
"46 scientifiques du GIEC ont démissionné. La raison ? Parce qu'on ne les écoute pas, parce que leurs opinions divergent du récit dominant !", affirme le 3 mai 2026 l'ancienne figure des "gilets jaunes" Jacline Mouraud dans une publication datée du 3 mai 2026 et partagée près de 500 fois (lien archivé ici). S'ensuit une liste de "déclarations" d'une douzaine de chercheurs critiquant vivement les rapports du Giec qui concluent au réchauffement climatique, et un graphique montrant soi-disant le fossé entre les projections de ses modèles et les températures réellement observées.
Ce graphique est relayé sur Facebook par l'Association des climato-réalistes, qui remet régulièrement en cause le consensus scientifique sur l'origine humaine du réchauffement climatique à l'aide de propos faux ou trompeurs, comme l'AFP l'a déjà constaté. Et ces allégations sont reprises sur X par la biologiste Hélène Banoun, dont les affirmations trompeuses sur la pandémie de Covid ou le traitement Beyfortus contre la bronchiolite du nourrisson notamment ont aussi été décrites par l'AFP, respectivement ici et ici.
Au total, ces affirmations sur une supposée vague de démissions au sein du Giec sont partagées des milliers de fois en français (1, 2, 3), en anglais ou bien encore en néerlandais.
Interrogé par l'AFP, le Giec a confirmé qu'il s'agissait d'allégations "climatosceptiques anciennes et récurrentes", et que parmi les noms cités dans les publications virales, "il n'y a aucun [scientifique, NDLR] auteur travaillant actuellement au 7e rapport", en cours d'élaboration depuis juillet 2023 (lien archivé ici).
A la date du 19 mai 2026, aucune vague de "démissions" n'avait été rendue publique. Et pour cause: la participation à l'élaboration d'un rapport du Giec est volontaire - ce qui rend impossible une "démission" en tant que telle (lien archivé ici).
Le consensus scientifique sur le réchauffement climatique actuel restait donc intact, à savoir que les activités humaines en sont à l'origine.
Citations anciennes
Depuis le début des années 1990, les rapports du Giec rédigés par des centaines de scientifiques constituent la référence des connaissances et projections sur l'évolution du climat de notre planète. Ils comptent des milliers de pages et sont publiés tous les cinq à sept ans. Le dernier en date, le sixième, l'a été en août 2021 (liens archivés ici).
Une recherche avancée sur Google permet de se rendre compte que la liste de citations de scientifiques présente dans les publications virales sur les réseaux sociaux circule depuis au moins 2013. Elle avait alors été publiée sur un blog climatosceptique sous le titre : "46 déclarations d'experts du Giec contre le Giec". Ces citations y étaient présentées sans aucune source ni mention d'une quelconque démission.
Si l'on peut retrouver la trace de certaines citations sur internet, et qu'elles semblent authentiques, d'autres sont clairement sorties de leur contexte, ou reposent sur des informations obsolètes.
Par exemple, celle attribuée à la climatologue slovène Lučka Kajfež Bogataj ("Les concentrations croissantes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ne provoquent pas d'élévation de la température mondiale") remonte en réalité à une présentation sur la paléoclimatologie qu'elle avait réalisée il y a vingt ans en Slovénie (lien archivé ici).
La scientifique a indiqué à l'AFP le 13 mai 2026 n'avoir "jamais dit que le CO2 n'est pas la cause du réchauffement actuel" : dans sa présentation, elle évoquait alors plutôt la situation de "la poule et de l'oeuf" il y a des millions d'années, "lorsque la température a augmenté avant que le CO2 ne fasse de même". Elle a en outre confirmé toujours travailler avec le Giec.
La citation attribuée à Robert Balling (selon laquelle le GIEC note qu'"aucune accélération significative de l'élévation du niveau de la mer au XXe siècle n'a été observée") provient, elle, d'un rapport du Giec sur le climat datant de 2001, qui constatait toutefois la réalité de la hausse du niveau de la mer et la forte probabilité que le réchauffement en cours y ait contribué "significativement" (liens archivés ici et ici). Les données récentes confirment désormais une "accélération" de cette hausse, avec 20 cm pris au cours du 20e siècle. Dans son dernier rapport, le Giec projetait une hausse du niveau des mers d'environ 30 cm à 1 mètre d’ici 2100, selon divers scénarios d'évolution à venir des émissions de gaz à effet de serre (lien archivé ici).
Autre cas : certains de ces 46 scientifiques se sont présentés par le passé comme "experts examinateurs" des rapports du Giec, ce qui implique davantage un travail d'évaluation des pré-rapports, ou d'une partie des pré-rapports, qu'un travail de rédaction en tant que tel. Comme le Giec l'indique sur son site : "L'objectif de l'évaluation par les experts étant d'obtenir la participation et l'expertise les plus larges possibles, les personnes inscrites sont acceptées sauf si elles ne présentent aucune qualification pertinente" (lien archivé ici).
Certains, comme Judith Curry et Willem de Lange, qui ont exprimé des critiques sur le fonctionnement du Giec, ont certes participé à ses travaux, mais c'était il y a... plus de deux décennies (liens archivés ici et ici). Et d'autres, au contraire, n'ont jamais eu de rôle au sein du Giec. Chris de Freitas et Richard Courtney sont quant à eux décédés il y a plusieurs années, respectivement en 2017 et 2024 (liens archivés ici et ici).
Des enquêtes du Washington Post et du média de vérification DeSmog ont par ailleurs établi ces dernières années que Richard Courtney et Robert Balling avaient des liens directs avec l'industrie des énergies fossiles (liens archivés ici et ici).
Données sélectives et graphique trompeur
Le graphique partagé est, lui, attribué à "JR Christy", c'est‑à‑dire John R. Christy, un professeur de sciences de l'atmosphère à l'université de l'Alabama, à Huntsville aux Etats-Unis, connu pour ses critiques récurrentes de certaines projections de modèles climatiques (liens archivés ici et ici). Il fait aussi partie de la liste de scientifiques cités dans les posts.
Une recherche d'image inversée montre que ce graphique a été à plusieurs reprises contesté, y compris par des experts tels que Gavin Schmidt, directeur de l'Institut Goddard d'études spatiales (Giss) de la Nasa, et ce depuis moins une dizaine d'années (liens archivés ici, ici et ici).
A noter que ce graphique n'a été publié dans aucune revue à comité de lecture, qui permet un examen par des pairs scientifiques et garantit une élaboration selon une méthodologie scientifique rigoureuse.
Ce graphique a fait surface lors d'une audition de John Christy en 2016 devant la commission américaine sur la science, l'espace et la technologie de la Chambre des représentants. A cette occasion, John Christy, régulièrement invité par des élus républicains critiques des initiatives en faveur du climat, l'avait utilisé pour affirmer que les rapports du Giec étaient erronés et exagéraient l'impact du réchauffement climatique.
Pour obtenir un écart entre les données projetées par le modèle critiqué en question, le "CMIP-5", et les "observations" à la surface de la Terre figurant sur son graphique, John Christy a recouru à la fois à du "cherry-picking" (utilisation de données ciblées pour donner du crédit à son opinion en passant sous silence des cas qui la contrediraient) et à une "méthodologie hautement contestable", a expliqué à l'AFP le 6 mai 2026 Michiel Baatsen, professeur assistant de météorologie dynamique et de modélisation du système Terre à l'université d'Utrecht, aux Pays-Bas (lien archivé ici).
Sur le graphique, intitulé "Température globale moyenne de l'atmosphère", les valeurs en bleu et vert correspondent à des températures mesurées jusqu'à 50.000 pieds, soit 15 kilomètres, au‑dessus de la surface de la Terre. Ces observations sont ensuite comparées aux modèles climatiques CMIP-5 du Giec (courbe rouge - lien archivé ici). Or, les mesures de température atmosphérique ne peuvent pas être directement comparées aux projections des modèles climatiques pour ces températures de surface, explique Michiel Baatsen.
"Mesurer une température moyenne globale en altitude est loin d'être simple : même avec l'aide de satellites, il y a un degré élevé d'incertitude", précise le professeur. "En plus de cela, à une altitude de 15 km, vous observez la basse stratosphère dans beaucoup d'endroits où l'atmosphère se refroidit sous l'influence des gaz à effet de serre, ce qui rend les données particulièrement difficiles à interpréter", souligne-t-il.
Ainsi, "l'analyse des données a été manipulée de manière importante afin d'aboutir à une seule courbe [la rouge, NDLR] qui révèle un écart assez frappant" avec les valeurs en bleu et vert, ajoute le chercheur.
En 2016 déjà, dans un billet de blog critiquant plusieurs graphiques de John Christy, dont celui aujourd'hui viral, Gavin Schmidt, de la Nasa, avait montré qu'il était "trompeur" et avait été construit "de manière à vous conduire à une seule conclusion" : que les modélisations climatiques seraient erronées (lien archivé ici).
Gavin Schmidt soulignait que plusieurs critères retenus étaient "problématiques", en particulier le choix d'utiliser uniquement la moyenne des projections du modèle CMIP-5 du Giec, matérialisée sous la forme de la courbe rouge, plutôt que l'amplitude des scénarios du modèle - représentée par la zone grisée dans le graphique retravaillé par Gavin Schmidt ci-dessous.
John Christy a en outre utilisé un "lissage incohérent". Le lissage de données permet de les répartir de manière plus régulière sur une période définie, pour réduire leur variabilité à court terme. Sur son graphique, John Christy a lissé les données observées avec une moyenne sur cinq ans, mais sur la fin de la série d'observations, il a considéré que la moyenne des deux dernières années serait la même que celle des trois premières années. Or, "dans une situation où la tendance est marquée [comme c'est le cas dans la période de réchauffement accéléré actuel, NDLR], il est peu probable que ce soit le cas", remarquait Gavin Schmidt. Un "choix" qui "accentue également légèrement l'écart" entre le modèle et les observations.
Gavin Schmidt a retravaillé les données en appliquant un lissage cohérent et en ajoutant des données sur la dispersion des modèles (la tendance qu'ont les valeurs à se concentrer ou s'éloigner de la valeur moyenne), ce qui aboutit à un graphique tout à fait différent, où les projections correspondent tendanciellement aux observations, comme on peut le voir ci-dessous :
D'autres scientifiques ont également exposé leurs critiques, à lire notamment ici (lien archivé ici).
Des internautes et scientifiques climatosceptiques utilisent régulièrement des graphiques faux ou trompeurs pour nier la réalité du réchauffement climatique. L'AFP a par exemple déjà vérifié cet autre graphique utilisé pour relayer de fausses allégations.
En réalité, depuis quarante ans, les projections issues des modélisations scientifiques se révèlent être globalement en phase avec les observations, montrant une hausse globale des températures, qui accélère.
Une étude publiée en avril 2026 et qui guidera les prochains rapports du Giec à partir de 2028 estime que grâce au développement des énergies renouvelables et aux politiques climatiques récentes, les niveaux d'émissions très élevés prévus dans le scénario le plus pessimiste "sont devenus peu plausibles", mais que si le pire a été écarté, le meilleur l'a aussi été : le nouveau scénario le plus optimiste prévoit une hausse moyenne des températures d'au moins 1,7°C, voire 1,8°C, d'ici 2100 par rapport aux niveaux préindustriels (1850-1900), avant un retour éventuel à 1,5°C (lien archivé ici).
Cette étude a été utilisée par le président américain Donald Trump pour affirmer, à tort, que les projections les plus pessimistes des experts s'étaient révélées "fausses". Une "interprétation totalement erronée" des conclusions, a souligné auprès de l'AFP l'auteur principal de l'étude, Detlef Van Vuuren, chercheur à l'agence néerlandaise d'évaluation environnementale PBL (liens archivés ici, ici et ici).
Retrouvez tous les articles de vérification d'AFP Factuel sur le climat ici.
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