Photo d'une tique "Ixodes ricinus", vecteur de la maladie de Lyme, prise le 20 juillet 2016 en France. (AFP / BERTRAND GUAY)

Non, rien ne prouve que des "tiques OGM" seraient délibérément propagées

Les autorités sanitaires américaines s'attendent en 2026 à une saison des tiques particulièrement intense. Sur les réseaux sociaux, des publications affirment que des entreprises de biotechnologie liées à Bill Gates répandraient délibérément ces acariens, après les avoir modifiés génétiquement, pour qu'ils déclenchent une allergie à la viande chez les personnes piquées. Mais des experts interrogés par l'AFP ont expliqué que la propagation des tiques était en réalité la conséquence de changements dans les écosystèmes et de la croissance des populations de mammifères dont elles se nourrissent. Quant à la Fondation Gates, elle a assuré ne mener aucun projet en lien avec le syndrome pouvant provoquer une allergie à la viande.

"BILL GATES VIENT DE RENDRE LA VRAIE VIANDE DANGEREUSE. Les tiques Alpha Gal explosent à travers l'Amérique à une vitesse record", affirme le compte Injustice dans un post X  partagé plus de 5.000 fois depuis sa publication le 23 mai 2026.

"Une seule piqûre = allergie à vie à toute vraie viande. Bœuf, porc, agneau — votre corps le traite désormais comme un poison", poursuit le message avant d'affirmer que Bill Gates "finance les recherches sur cette allergie" et "détient d'énormes parts dans la viande artificielle".

La publication inclut une vidéo - en anglais et largement partagée - où l'on retrouve des affirmations similaires, et qui fait un lien avec le réchauffement climatique, avançant l'hypothèse d'une stratégie de Bill Gates et des scientifiques pour que les gens mangent moins de viande - l’élevage est responsable de 32% des émissions de méthane d’origine humaine au niveau mondial (lien archivé ici).

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Captures d'écran de publications X prises le 5 juin 2026. Croix rouges ajoutées par l'AFP.

On trouve plusieurs dizaines de publications similaires sur différentes plateformes (Instagram, Facebook, X), dans plusieurs langues, alors que les autorités américaines s'attendent à une saison des tiques particulièrement intense en 2026 (liens archivés ici et ici).

Ces publications mentionnent un syndrome existant : le syndrome alpha-gal (AGS) (lien archivé ici), qui provoque une allergie à la molécule alpha-gal - naturellement présente chez la plupart des mammifères mais pas chez l'Homme - et donc une allergie aux produits venant de mammifères, notamment à la viande rouge et aux abats, potentiellement mortelle chez l'Homme. Il se transmet par les piqûres de la tique "Lone Star", ou tique étoilée d'Amérique, reconnaissable au point blanc présent sur le dos des femelles adultes (liens archivés ici et ici).

Cette tique se propage depuis plusieurs années en Amérique du Nord. Entre 2010 et 2022, plus de 110.000 cas suspectés de syndrome d’alpha-gal ont été recensés aux Etats-Unis. Faute de déclaration obligatoire, le nombre réel de personnes touchées reste inconnu, mais les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) estiment qu’il pourrait atteindre 450.000 cas (liens archivés ici et ici).

En mai 2026, les autorités canadiennes confirmaient pour la première fois sa présence au Québec. 

Aux Etats-Unis, fin avril, les CDC ont signalé le nombre le plus élevé de visites aux urgences pour piqûres de tiques depuis une décennie (liens archivés ici et ici).

C'est dans ce contexte que sont apparues différentes théories, comme celle des tiques "génétiquement modifiées" par Bill Gates ou de prétendues "boîtes à tiques" larguées par avion ou hélicoptère pour pousser les gens à se vacciner - une théorie infondée vérifiée par l'AFP (lien archivé ici).

Le secrétaire américain à la Santé et aux Services sociaux, Robert F. Kennedy Jr, connu pour tenir des propos contestés par les scientifiques et ses positions antivaccins, a également affirmé - sans fondement - que la maladie de Lyme, pouvant être transmise par les tiques, était le fruit de la "bio-ingénierie", avant de revenir sur ses propos lors d'une audition au Sénat (liens archivés ici et ici).

Holly Gaff, professeure de sciences biologiques et spécialiste de la tique étoilée à l'Université américaine Old Dominion, a expliqué à l'AFP qu'il n'y avait "absolument aucune preuve qu'une quelconque manipulation génétique ait été à l'origine de cette allergie à l'alpha-gal" (lien archivé ici). 

"Cette allergie existe depuis longtemps, si l'on remonte dans le temps", a-t-elle déclaré le 2 juin 2026, même s'il a fallu du temps pour la reconnaître en raison de son caractère singulier. Du fait de la variété des symptômes et du délai entre l'ingestion et la réaction - jusqu'à 8 heures contre quelques minutes pour la plupart des allergies -, le diagnostic n'oriente pas toujours immédiatement vers une allergie (lien archivé ici).

Les allégations selon lesquelles ces contaminations seraient liées à une modification génétique des tiques par Bill Gates, ou l'une de ses entreprises, ne s'appuient elles non plus sur aucune preuve.

Le milliardaire est régulièrement la cible des théories conspirationnistes, en raison de son travail sur la modification génétique des moustiques pour les rendre stériles afin de réduire les maladies qu'ils transmettent ou de ses investissements dans des start-up spécialisées dans la production de viande de culture (produite en laboratoire à partir de celles de tissus animaux) et/ou de viande végétale.

Comme il l'a notamment expliqué dans une interview au média scientifique MIT Technology Review en 2021 (lien archivé ici), Bill Gates espère, par ces investissements, aider à lutter contre le réchauffement climatique, en réduisant le nombre d'élevages de production de viande à travers le monde, et donc leurs importantes émissions de gaz à effet de serre.

Un porte-parole de la Fondation Gates a toutefois affirmé à l'AFP, le 2 juin 2026, que "la fondation ne mène aucun projet en rapport avec le syndrome alpha-gal".

Allergie à la viande de mammifères

L'Institut Pasteur recense plus de 900 espèces de tiques sur tous les continents, y compris l'Antarctique (lien archivé ici).

Les CDC décrivent la tique étoilée comme "très agressive" et difficile à éliminer (lien archivé ici). Elle se comporte différemment des autres espèces, parcourant de longues distances pour trouver un hôte, de préférence un grand mammifère.

"Aux Etats-Unis, les piqûres de la 'Lone Star' sont la cause la plus fréquente du syndrome alpha-gal", a indiqué à l'AFP le 30 mai 2026 Onyinye Iweala, professeure agrégée de médecine à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (lien archivé ici).

Elle a souligné que les personnes atteintes d'AGS "peuvent consommer autant de volaille, de poisson et d'autres fruits de mer (crustacés, etc.) qu'elles le souhaitent". Certaines peuvent par ailleurs "consommer des produits laitiers".

"Le fait d'être atteint d'alpha-gal n'oblige donc en aucun cas à adopter un régime végétalien", c'est-à-dire aucune consommation de produit d'origine animale, a-t-elle conclu.

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Une vache photographiée dans un champ à Glos-sur-Risle, en Normandie, le 1er mai 2026 (AFP / JOEL SAGET)

Il n'existe actuellement aucun traitement contre l'AGS, mais des études indiquent que "certaines" personnes atteintes peuvent, avec le temps et en évitant de nouvelles piqûres, réintroduire progressivement la viande de mammifères dans leur alimentation (lien archivé ici).

L'allergie peut mener au décès dans les cas les plus rares (lien archivé ici).

Modification d'écosystèmes

L'Amblyomma americanum- nom scientifique de la tique "Lone star" - serait apparu dans les années 1750 et se serait répandue dans l'est des Etats-Unis (lien archivé ici). Son aire de répartition s'est ensuite réduite à mesure que les zones forestières diminuaient et que certaines populations de mammifères déclinaient. 

Autrefois présentes principalement dans les Etats du sud du pays, leur densité et leur aire de distribution ont récemment augmenté pour atteindre le nord-est, comme l'Etat de Pennsylvanie, ont indiqué des experts à l'AFP.

Selon Holly Gaff, de l'université Old Dominion, le principal facteur de cette propagation est la surpopulation des cerfs de Virginie : "C'est un véritable festin pour la tique étoilée, à tous les stades de son cycle de vie, et avec l'explosion démographique des cerfs au cours des dernières décennies, les tiques se sont multipliées en conséquence" (lien archivé ici).

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Un cerf de Virginie le 27 mai 2020, sur le sentier Capital Crescent qui relie Bethesda, dans le Maryland, à Washington DC, aux États-Unis (AFP / Daniel SLIM)

"Le changement climatique contribue également, dans une certaine mesure, à la progression vers le nord des populations de tiques étoilées. Mais ces explosions démographiques sont davantage liées à la modification de l'habitat et à l'évolution des populations de cerfs", a-t-elle souligné.

Les hivers froids, secs et prolongés, qui caractérisent généralement une grande partie de la Nouvelle-Angleterre, ont récemment perdu de leur intensité en raison du réchauffement climatique dans la région située au nord-est des Etats-Unis. En conséquence, une plus grande proportion de nuisibles - notamment les tiques - survit à ces hivers plus doux (lien archivé ici).

Papier philosophique

Certaines publications relayant de fausses théories sur les réseaux sociaux se sont appuyées sur un document publié en juillet 2025 par l'université Western Michigan pour étayer leurs affirmations.

Cet article, intitulé "Beneficial Bloodsucking", interroge, d'un point de vue éthique, la possibilité d'utiliser des espèces comme la tique étoilée d'Amérique pour soutenir un engagement visant à réduire sa consommation de viande (lien archivé ici).

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Capture d'écran d'un post X prise le 5 mai 2026. Croix rouge ajoutée par l'AFP.

Un porte-parole de l'université a déclaré à l'AFP le 29 mai 2026 que "le travail en question est un article de philosophie théorique publié dans Bioethics", qui constitue une "expérience de pensée" et non une proposition politique.

"Aucune recherche n'est menée sur ce sujet, et rien dans cet article ne fait état d'activités menées ou proposées au sein de la faculté de médecine de l'université", a-t-il souligné.

De son côté, l'un des auteurs de l'article, Parker Crutchfield, a affirmé le le 29 mai 2026 à l'AFP que ces travaux "n'avaient bénéficié d'aucun financement et qu'il n'y avait aucun conflit d'intérêts" (lien archivé ici).

Il a indiqué que lui et son équipe "avaient fait l'objet de nombreuses attaques, de harcèlement et de menaces" depuis la publication de l'article, avec une recrudescence notable "au cours des deux dernières semaines" en raison de la couverture médiatique des tiques, liée à une forte activité pour la saison.

En France, où la tique étoilée n'est pas présente, l'allergie est transmise par une autre espèce : "Ixodes ricinus", également vecteur de la maladie de Lyme, mais les cas restent rares (liens archivés ici et ici).

Retrouvez d'autres vérifications de l'AFP sur la santé et le climat.

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