Attention, ces images ne montrent pas les actuelles tensions xénophobes en Afrique du Sud
- Publié le 30 avril 2026 à 18:58
- Lecture : 6 min
- Par : Ella DJIGUIMDE, AFP Afrique
Plusieurs manifestations hostiles aux migrants se sont déroulées mi-avril en Afrique du Sud, au cours desquelles des ressortissants étrangers ont été pris à partie. Dans ce contexte, de nombreux internautes affirment que des ressortissants congolais seraient actuellement pris pour cible en Afrique du Sud. Pour appuyer ces propos, ils mettent notamment en avant deux photographies de violentes agressions. Mais attention, ces images datent d’il y a plusieurs années et, si elles montrent bien d'anciennes attaques xénophobes, celles-ci ne visaient pas des Congolais.
L'Afrique du Sud, économie la plus avancée du continent, abrite plus de trois millions d'étrangers, soit 5,1 % de la population, selon les dernières estimations de l'agence nationale de statistiques.
Dans un contexte économique morose, des rassemblements et marches hostiles aux migrants se multiplient dans certaines villes sud-africaines depuis quelques semaines, au cours desquels des ressortissants étrangers peuvent être pris à partie, comme le montrent certaines vidéos relayées sur les réseaux sociaux.
Au point que le ministre sud-africain de la Police a condamné le 24 avril des incidents xénophobes "contraires à la loi", promettant que les agresseurs et leurs soutiens "seront identifiés, appréhendés et traduits en justice" (dépêche AFP archivée ici).
Ce climat tendu alimente des inquiétudes au sein des diasporas implantées en Afrique du Sud, et chez leurs proches dans leur pays d’origine.
De nombreux internautes congolais s’inquiètent ainsi pour leurs pairs vivant en Afrique du Sud, et affirment dans des publications sur les réseaux sociaux que cette communauté serait particulièrement visée, photos à l’appui.
"En Afrique du Sud, la communauté congolaise vit actuellement dans un climat de forte insécurité (…) une opération ciblant les étrangers a été lancée ", prétend ainsi cette publication, relayée sur Facebook qui cumule plus de 700 mentions "j’aime" depuis le 24 avril 2026.
Ce message, repris aussi ici ou encore là, est toujours accompagné de trois images censées illustrer ces violences.
La première montre deux hommes en train de s’affronter, l’un tentant de se protéger tandis que l’autre brandit une arme blanche au-dessus de sa tête. On peut voir sur la deuxième image un homme violemment pris à partie par plusieurs individus dans une rue, certains lui portant des coups alors qu’il est recroquevillé sur lui-même. Quant à la troisième image, elle montre simplement un groupe de manifestants défiler en milieu de rue.
Cependant, les deux premières photos ne montrent pas des agressions récentes, elles datent en réalité de plusieurs années. Les victimes qu’on voit sur les images n’étaient d’ailleurs pas congolaises. Brandir ces clichés comme s'ils étaient actuels, vu leur violence, participe à déformer la réalité de la situation et générer la peur, alors que le pays est en effet en proie à un regain réel de tensions xénophobes.
L’agression d’un mozambicain en 2015
En réalisant des recherches d’image inversées sur les photos diffusées dans les publications virales, on se rend compte qu’elles ont déjà été diffusées sur internet il y a des années de cela.
On retrouve tout d’abord la photo de l’agression à l’arme blanche sur le site du journal français Le Monde, dans un article datant de 24 avril 2015 qui narre l’histoire de cette image (lien archivé ici).
On y apprend qu'elle montre l'agression mortelle et xénophobe d'Emmanuel Sithole, un commerçant venu du Mozambique. Le Monde indique qu'elle a été prise par le photographe James Oatway, alors qu'il était "en reportage le 18 avril pour l’hebdomadaire sud-africain Sunday Times" sur "les violences dont sont victimes les travailleurs immigrés" dans le pays.
AFP Factuel a contacté le photojournaliste sud-africain. Celui a confirmé à l'AFP être l'auteur de cette image, qu'il a "prise le 18 avril 2015, dans le township d’Alexandra, à Johannesburg". Elle montre "le moment où un ressortissant mozambicain, Emmanuel Sithole, est sur le point d’être mortellement poignardé lors d’une flambée de violences xénophobes", détaille-t-il, confirmant les informations que nous avions retrouvées jusqu’ici.
James Oatway a d’ailleurs fait une récente publication sur sa page Facebook pour les onze ans de ce cliché. L'image avait à l’époque fait grand bruit, au point que plusieurs autres médias s'étaient intéressés à son histoire et à celle de son photographe (liens archivés ici, ici et ici).
Agressions de migrants nigérians en 2017
Le deuxième cliché qui nous intéresse date aussi de plusieurs années. Une recherche d’image inversée nous conduit rapidement vers un article de France Info qui le reprend. En légende, on apprend qu’il s’agit aussi d’une photo de James Oatway, prise cette fois-ci le 18 février 2017 pour l’agence Reuters (lien archivé ici).
Grâce à ces informations, on retrouve en effet la photo sur le site de Reuters, au sein d’un article consacré aux violences visant les étrangers survenues en Afrique du Sud en 2017. L’article met en valeur 13 clichés pris par le photojournaliste indépendant à Prétoria (lien archivé ici).
Là encore, James Oatway a confirmé à l’AFP être bien l’auteur de cette photo "prise en février 2017 à Pretoria". Il indique qu’elle "montre une agression perpétrée par une foule sud-africaine contre des migrants nigérians".
Le photojournaliste souligne par ailleurs que ca n'est pas la première fois que ses images sont sorties de leur contexte. "Cela s’est produit à plusieurs reprises et je n’apprécie pas cela", a-t-il confié à l'AFP.
Vagues régulières de heurts xénophobes
Ces deux images ont donc été décontextualisées et ne montrent pas les incidents xénophobes qui surviennent actuellement dans certaines villes d’Afrique du Sud. Les brandir comme si elles étaient actuelles, vu leur violence, participe à générer la peur et déformer la réalité de la situation.
En revanche, le fait qu’elles montrent bien des agressions xénophobes survenues en Afrique du Sud en 2015 et 2017 rappelle que le pays est habitué aux heurts de cette sorte, qui ont aussi éclaté en 2008, 2016 et 2019.
Dans la pire vague de violence de ces deux dernières décennies, 62 personnes avaient perdu la vie en 2008. Illustration de ce climat hostile persistant : trois étrangers ont aussi été tués lors de représailles aveugles il y a un an, après la mort d'un Sud-Africain à la sortie d'un bar.
A ce stade, aucun décès n’a été à déplorer lors des manifestations anti-migrants survenues cette année, mais plusieurs étrangers, notamment ghanéens, ont fait "face à des actes d'intimidation et de harcèlement", déplorait le 23 avril un communiqué de la diplomatie ghanéenne (dépêche AFP archivée ici).
Lors d’une marche organisée le 20 avril à Durban, ville côtière située à l'est du pays, "un ressortissant ghanéen, résident légal, a été interpellé et sommé de fournir la preuve de son statut légal, puis invité à quitter l'Afrique du Sud", détaille ainsi le communiqué.
C’est lors d’une manifestation survenue le lendemain dans cette même ville qu’a été prise la 3e image des publications que nous avons vérifiées ici. Grâce aux enseignes de magasins "Just On" et "JB tech" visibles dans la vidéo dont est tirée cette capture d’écran, AFP Factuel a pu retrouver l’endroit exact où elle avait été tournée : sur Victoria street (liens archivés ici et ici)
Nous avons aussi pu confirmer qu’elle montre une marche anti-migrants survenue le mardi 21 avril 2026 dans cette ville, en identifiant plusieurs personnes qu’on retrouve dans des vidéos de cette manifestation publiées par des médias sud-africains, comme ici ou là (liens archivés ici et ici).
Personne n'a cependant été à blessé au cours de cette marche, selon des comptes rendus dans la presse locale (lien archivé ici).
Cette mobilisation est portée par un collectif nationaliste se présentant sous le nom de "March and March", qui affirme lutter contre l’immigration illégale, explique le Daily News. Lors de ces marches, qualifiées par ses membres d’opérations de "nettoyage", des participants prennent à partie des personnes qu’ils identifient comme étrangères (lien archivé ici).
Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, s'est dit "profondément préoccupé" par ces "attaques xénophobes et actes de harcèlement et d’intimidation à l’encontre de migrants et de ressortissants étrangers dans certaines régions d’Afrique du Sud". Dans une déclaration publiée le 27 avril, il "condamne fermement ces actes criminels", tout en saluant les "déclarations publiques claires des autorités sud-africaines" (lien archivé ici).
L'AFP a déjà vérifié de nombreuses publications trompeuses reposant sur des images sorties de leur contexte, comme ici, ici ou encore ici.
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