Non, la Somalie n'a pas "fermé le détroit de Bab el-Mandeb" à la navigation pour Israël et ses alliés
- Publié le 4 mai 2026 à 15:45
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- Par : Emilie BERAUD, AFP Afrique
Trois mois après le début des hostilités, la guerre au Moyen-Orient s'éternise et rend de plus en plus incertain un déblocage rapide du détroit d'Ormuz, couloir maritime stratégique pour le transport mondial d'hydrocarbures. Dans ce contexte, des publications relayées sur les réseaux sociaux prétendent que la Somalie aurait fermé à la navigation israélienne et à celle de ses alliés un autre détroit également très emprunté, celui de Bab el-Madeb. Mais c'est faux : cette rumeur est fondée sur la déclaration isolée et extrapolée d'un ambassadeur somalien. Aucune déclaration officielle formelle ni preuve tangible n'indique qu'il existerait un blocus naval somalien dans ce détroit. Le matériel et les effectifs de la marine somalienne ne semblent de toute façon pas permettre une telle ambition, ont expliqué à l'AFP deux spécialistes en droit international.
Fin mars 2026, soit un mois après les premières attaques conjointes d'Israël et des Etats-Unis sur l'Iran, Téhéran a menacé d'ouvrir un "nouveau front" dans le détroit de Bab el-Mandeb, situé à l'extrémité sud de la mer Rouge, en cas d'invasion terrestre américaine.
Le détroit d'Ormuz, autre passage maritime stratégique par lequel transite habituellement un cinquième des hydrocarbures consommés dans le monde, est déjà soumis depuis début mars à un double blocus iranien et américain qui menace l'approvisionnement en pétrole de l'économie mondiale (dépêche AFP archivée ici).
Dans un contexte où l'issue de la guerre au Moyen-Orient est toujours incertaine, des publications sur les réseaux sociaux prétendent depuis mi-avril que la Somalie, pays de la corne de l'Afrique hostile à Israël, aurait d'elle-même pris l'initiative de "fermer le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation israélienne et à celle de ses alliés".
Une telle mesure aurait d'importantes conséquences, car Bab el-Mandeb est l'un des couloirs maritimes les plus empruntés au monde, reliant notamment l'Europe à l'Asie. Ce détroit, dont le nom en arabe signifie "la porte des lamentations", est en particulier devenu un point de passage essentiel pour certains pétroliers et navires commerciaux depuis le début de la guerre au Moyen-Orient.
"URGENT", annonce par exemple ce post Facebook "aimé" presque 2.000 fois depuis le 23 avril 2026, "la Somalie a annoncé qu'elle interdit aux navires liés à l'occupation israélienne et à ses alliés de traverser le détroit stratégique de Bab al-Mandeb, un passage maritime mondial vital".
Les mêmes allégations sont aussi relayées dans cette publication sur X, qui cumule plus de 200 partages depuis la même date.
Elles sont cependant trompeuses.
En effet, une source auprès du gouvernement somalien a démenti cette rumeur. Par ailleurs, deux chercheuses en droit international ont expliqué à l'AFP que la Somalie n'aurait très probablement pas les moyens de mettre à exécution un projet de cette envergure, si toutefois elle décidait de le mener officiellement.
Aucune déclaration en ce sens
Pour y voir plus clair, nous avons pris contact avec le gouvernement fédéral somalien, dont un membre ayant souhaité s'exprimer sous couvert d'anonymat a démenti les assertions avancées en ligne.
Cette source a soutenu, fin avril auprès du correspondant de l'AFP en Somalie, que la rumeur était née d'une erreur d'interprétation et qu’aucune institution du gouvernement fédéral, qui peine à asseoir son autorité au-delà de la capitale, Mogadiscio, n’avait fait une telle déclaration.
L'AFP n'a en effet trouvé aucun article de presse crédible évoquant cette affaire, qui aurait pourtant de quoi faire les titres des médias internationaux.
Alors, sur quoi se basent les auteurs des posts Facebook et X qui affirment le contraire ?
Quelques jours avant leur diffusion sur la toile, le 17 avril dernier, l'ambassadeur somalien en Ethiopie avait déclaré dans un tweet ambigu, rédigé en anglais, que "tout pays interférant dans les affaires intérieures de la Somalie et compromettant son intégrité territoriale et sa souveraineté fera face à des répercussions, y compris des restrictions potentielles sur l'accès au détroit de Bab-el-Mandeb" (lien archivé ici).
Any Country interfering in Somalia's internal affairs and compromising its territorial integrity and sovereignty will face repercussions, including potential restrictions on access to the Bab-el-Mandeb Strait. pic.twitter.com/qJKuHR6HDF
— Amb.Abdullahi Warfa (@warfak1) April 17, 2026
Dans la foulée, le 23 avril, l'agence iranienne IRNA a cité ce même tweet dans un article, portant un titre catégorique et trompeur : "La Somalie ferme le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation israélienne" (lien archivé ici).
Il semblerait que cet intitulé ait ensuite été repris et extrapolé sur les réseaux sociaux, sans contexte détaillé ni source à l'appui.
En réalité, lors de sa déclaration du 17 avril sur X, l’ambassadeur de Somalie en Éthiopie et auprès de l’Union africaine, Abdulahi Warfaa, faisait plutôt référence aux conséquences que pourraient entraîner des ingérences et des violations de la souveraineté somalienne, notamment de la part d’Israël, explique le correspondant de l'AFP en Somalie.
Israël est en effet devenu fin 2025 le premier pays au monde à reconnaître le Somaliland, cette République autoproclamée comme "Etat indépendant et souverain" depuis sa sécession en 1991 de la Somalie, provoquant la colère de Mogadiscio, qui revendique toujours son contrôle sur le territoire.
Le ministère israélien des Affaires étrangères a par ailleurs annoncé le 26 avril la nomination de Michael Lotem comme premier ambassadeur d'Israël au Somaliland.
Le Somaliland jouit d'une position stratégique dans le golfe d'Aden et dispose de sa propre monnaie, de son propre passeport et de sa propre armée, mais peine à obtenir une reconnaissance internationale, face aux craintes de provoquer l'ire de la Somalie et d'encourager d'autres mouvements séparatistes en Afrique (dépêche archivé ici).
Projet de blocage illusoire
Le gouvernement fédéral somalien s'est quoiqu'il en soit distancié des propos tenus par l'ambassadeur de Somalie en Ethiopie et a nié en off auprès de l'AFP avoir bloqué le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation israélienne et à celle de ses alliés.
En outre, la Somalie "n'a pas de base géographique pour agir sur le détroit", a pointé le 28 avril auprès de l'AFP Leslie-Anne Duvic-Paoli, maîtresse de conférences en droit au King's College de Londres, et autrice du livre La convention des Nations unies sur le droit de la mer (lien archivé ici).
Elle ne "borde pas le détroit de Bab el-Mandeb, qui est situé entre le Yémen, Djibouti et l'Erythrée", souligne-t-elle.
Ce prétendu projet ne tient "juridiquement pas la route", abonde Niki Aloupi, professeure de droit public à l’Université Paris-Panthéon-Assas, qui rappelle que le blocage d'un détroit international et un blocus naval sont deux actions bien distinctes (lien archivé ici).
Un blocage de détroit international est "initié par un Etat riverain du détroit et illicite au regard du droit international, en temps de paix comme en temps de guerre", indique Mme Aloupi.
Un blocus naval est un acte de guerre par lequel un "Etat belligérant bloque l'accès vers et la sortie des ports de son Etat co-belligérant". Il ne serait possible juridiquement - et encore, sous conditions bien précises - "que dans le cadre d'un conflit armé international entre la Somalie et Israël. Or, rien n’indique à ce stade qu’un tel conflit existe", explique-t-elle.
Dans tous les cas, une des conditions du blocus naval en droit international est son effectivité, explique Mme Aloupi. Or, "la Somalie ne semble pas disposer de capacités navales ou aériennes suffisantes pour agir sur ce détroit", observe Mme Duvic-Paoli. En effet, la marine somalienne est surtout constituée de patrouilleurs de garde-côtes, dans une zone traversée par une situation sécuritaire dégradée en proie à la piraterie.
Face précisément au phénomène de la piraterie au large de ses côtes, "la Somalie n'était pas du tout en mesure de contrôler ne serait-ce que ses eaux territoriales, raison pour laquelle le Conseil de Sécurité a adopté ses premières résolutions relatives en 2008."
Ainsi, "je ne vois pas comment elle serait en mesure de contrôler des eaux plus éloignées", estime Niki Aloupi.
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