
Attention à cette photo d’un hôpital guinéen utilisée dans de nombreuses publications trompeuses
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 14 avril 2021 à 14:46
- Mis à jour le 14 avril 2021 à 14:46
- Lecture : 4 min
- Par : Mary KULUNDU, Monique NGO MAYAG
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Sur la photo, une dizaine de patients sont allongés à même le sol, torse-nus et l’air mal en point, dans ce qui s'apparente à un couloir d’hôpital. A leurs côtés se tiennent des hommes en blouse blanche ou en tuniques d’infirmiers. L’un d’eux tient à la main une perfusion intraveineuse, qu'il administrée à l’un de ce nombreux blessés.
Cette image a été largement partagée sur les réseaux sociaux d’Afrique francophone et anglophone au cours des derniers mois. Objectif: dénoncer les conditions de prise en charge des malades par le système hospitalier, au plus fort de la crise sanitaire provoquée par la pandémie de Covid-19.
Mais d’où vient cette image virale? Selon certaines publications, l’image vient du Cameroun. “Mon beau pays, j'ai pleuré”, se lamente l’auteur d’une publication partagée près de 200 fois, qui situe la scène à l’hôpital Laquintinie de Douala - “un tombeau ouvert pour tous”, insiste-t-il.

Capture d'une page Facebook réalisée le 14 avril 2021
Pour d’autres internautes, la scène s’est déroulée en République démocratique du Congo, à l’hôpital Mama Yemo de Kinshasa. Ce cliché a également été abondamment utilisé au Mali, entre mars et avril 2020. Ou bien plus récemment en Ouganda ainsi qu’au Nigeria, dans des publications anglophones (1, 2, 3).
L’hôpital régional de N’zérékoré
Pourtant, cette photo n’a rien à voir avec ces différents pays: elle a été prise en Guinée, à l’hôpital régional de N’zérékoré. Une ville de 280.000 habitants habitants située dans le sud-est du pays, à environ 1.000 kilomètres de la capitale Conakry.
Une recherche d’image inversée avec l’outil Google permet de retrouver la même photo dans un article publié le 24 mars 2020 par guineepresse.info. Cet article localise la scène dans cet établissement hospitalier, l’un des plus importants de l’est de la Guinée.
La scène, d'après le journaliste, s’est déroulée le 23 mars 2020 et n’a rien à voir avec le coronavirus: elle montre des “blessés par balles” soignés à l’hôpital après des violences communautaires ayant fait plusieurs morts dans la région dite “forestière”, dont N’zérékoré est la capitale.
Ces violences, relatées dans une dépêche AFP le 24 mars, ont été dénoncées dans un rapport de l'organisation internationale Human Rights Watch, qui a évoqué des “affrontements entre partisans du gouvernement et de l’opposition” après la tenue d’un référendum sur une réforme constitutionnelle voulue par le pouvoir.
Ces heurts “ont été suivis de violences dans toute la ville entre le 22 et le 24 mars, faisant au moins 32 morts dont 3 enfants, 90 blessés” et d’importants dégâts matériels, souligne dans ce rapport Human Rights Watch, qui dénonce des “violations des droits humains commises par les forces de sécurité guinéennes”.
L'”entrée des urgences”
Contacté par l’AFP, un employé travaillant à l’hôpital de N’zérékoré a confirmé que la photographie avait été prise à l’intérieur de cet établissement, où des blessés avaient été amenés en nombre suite aux violences communautaires de mars 2020.
"Cette image a été prise à l'hôpital régional de N'zérékoré. Je ne me souviens pas exactement de la date mais le jeune qui est sur cette image, je le reconnais. Cette image a été prise lors des mouvements après les élections", a déclaré cet employé, qui a demandé à rester anonyme.
Un reportage vidéo sur la vaccination contre le virus Ebola réalisé par un ancien correspondant de l’AFP à Conakry, Carol Valade, à l’hôpital de N’zérékoré en février 2021, atteste lui aussi que la scène virale sur Facebook s’est bel et bien déroulée dans cet établissement.
Dans ce reportage, on reconnaît les murs bordeaux et jaune clair également identifiables sur la photographie. Le plafond visible au-dessus de l’une des personnes interviewées est lui aussi identique à celui du couloir où sont soignés les différents blessés.

Capture d'écran réalisée le 14 avril 2021, montrant des similarités entre la photo virale sur Facebook et les images d'une vidéo tournée à l'hôpital de N'zérékoré
Contacté par l’AFP, Carol Valade a confirmé que la photo virale avait bien été prise à l’hôpital de N’zérékoré. “Il s’agit bien de l’endroit où j’ai tourné les images pendant la campagne de vaccination. C'est l'entrée des urgences”, a-t-il précisé.
L’AFP a également obtenu une photographie prise par un habitant de N’zérékoré à l’intérieur de l’établissement, dans un couloir perpendiculaire à celui de la photo virale. Les métadonnées de cette image indiquent qu’elle a été prise le 12 avril 2021.
On reconnaît là encore les murs (flèches jaune et bleue), le plafond blanc (flèche verte) et les mots “salle de soin“ inscrits au-dessus d’une porte en lettres rouges, avec la même typographie que le mot “salle” visible au-dessus de l’infirmier de la photo virale (ovale rouge).

Capture d'écran d'un post Facebook, réalisée le 14 avril 2021

Photographie d'un couloir de l'hôpital de N'zérokéré récupérée par l'AFP
“Enterrement de circonstance”
L’AFP a cherché à contacter la direction de l’hôpital de N’zérékoré pour connaître les conditions dans lesquelles les blessés de la photo virale avaient été pris en charge et les raisons pour lesquelles ils ont été soignés à même le sol. Sans succès.
Après les affrontements du 23 mars 2020, l’établissement avait été mis en cause par Human Rights Watch, qui avait assuré disposer de “preuves crédibles” selon lesquelles l’hôpital a “refusé de remettre” certains corps à leurs familles pour les enterrer “secrètement” dans une fosse.
“Le gouvernement guinéen, en réponse aux questions de Human Rights Watch, a partagé un rapport de juillet d’un juge guinéen qui, après une visite sur le site, a confirmé l’existence de la fosse commune”, souligne l’ONG dans son rapport de septembre 2020.
Dans ce rapport, signé par le directeur général de l’hôpital et par un représentant du ministère de la Santé, les autorités évoquent un “enterrement de circonstance”. “Le nombre de personnes tuées avait dépassé la capacité de la morgue de l’hôpital”, a-t-il fait valoir.