Ces vieilles images ne montrent pas l’arrivée à Kinshasa de migrants expulsés des États-Unis
- Publié le 17 avril 2026 à 19:04
- Lecture : 7 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
Le gouvernement congolais a annoncé début avril qu’il accueillerait des migrants en provenance des États-Unis, dans le cadre d’un accord controversé avec l’administration de Donald Trump. Sur les réseaux sociaux, des internautes affirment, images à l’appui, que certains réfugiés seraient arrivés sur place dès le 8 avril. En réalité, ces photos n’ont aucun lien avec la République démocratique du Congo : elles sont bien plus anciennes et ont été prises en Amérique latine ou centrale. Les premiers réfugiés expulsés des Etats-Unis ne sont arrivés en RDC que dans la nuit du 16 au 17 avril.
Les États-Unis ont conclu avec plusieurs pays africains des accords financiers et logistiques pour qu’ils accueillent, à leur place, des migrants en situation irrégulière expulsés du territoire américain.
Le 5 avril 2026, le gouvernement congolais a ainsi annoncé dans un communiqué la mise en œuvre sous peu "dispositif d’accueil temporaire de ressortissants de pays tiers relevant des mécanismes migratoires des États-Unis" (lien archivé ici).
Cette annonce a suscité de vives critiques de la part d’une partie de l’opposition et de la société civile (dépêche AFP archivée ici).
C’est dans ce contexte que plusieurs médias et comptes sur les réseaux sociaux ont diffusé à partir du 8 avril des images censées montrer l’arrivée de ces migrants en République démocratique du Congo (RDC).
"Incroyable ! Des réfugiés américains en route pour Kinshasa", affirme ainsi un message viral repris dans plusieurs publications (comme ici, ici ou encore là), qui cumulent chacune des centaines de mentions "j’aime".
Il est à chaque fois accompagné de différentes photos montrant des hommes et des femmes en train de descendre d’un avion ou bien d'attendre patiemment, chargés de nombreux bagages.
Un premier groupe de 15 migrants expulsés des États-Unis est effectivement arrivé en République démocratique du Congo le 17 avril, a annoncé l'Organisation internationale pour les migrations, chargée de leur accompagnement humanitaire (dépêche AFP archivée ici).
Mais les photos véhiculées en ligne depuis le 8 avril - soit plus d'une semaine avant l'arrivée effective des premiers migrants - n’ont rien à voir avec le contexte actuel en RDC. Elles sont toutes plus anciennes et ont été prises en Amérique centrale ou latine.
Des migrants vénézuéliens rapatriés du Mexique
Le premier cliché montre des dizaines d’hommes, de femmes et quelques enfants rassemblés en plein jour sur le tarmac d'un aéroport, au pied de la passerelle d’un avion. Certains en descendent, tandis que d’autres, sacs sur le dos ou à la main, s’éloignent de l’appareil.
Une recherche d’image inversée réalisée via Google sur cette première photo permet de la retrouver dans plusieurs articles qui évoquent le rapatriement de migrants vénézuéliens depuis le Mexique, notamment dans un papier de RFI (lien archivé ici).
Dans cet article, la légende de l’image indique qu’elle montre "des migrants vénézuéliens à leur arrivée à l’aéroport international Simón Bolívar de Maiquetía, au Venezuela, le 20 mars 2025" et que la photo aurait été prise par l’AFP.
Cette photo apparaît effectivement dans la banque d’images de l’Agence France Presse - AFP Forum -, et les métadonnées confirment qu’elle montre bien des migrants vénézuéliens descendant d’un avion à leur arrivée à l’aéroport international Simón Bolívar de Maiquetía, le 20 mars 2025 (lien archivé ici).
La légende précise que, ce jour-là, le Venezuela avait rapatrié par avion du Mexique certains de ses ressortissants, dont la plupart tentaient de rejoindre les États-Unis. Leur parcours a été interrompu prématurément dans un contexte de durcissement de la politique migratoire américaine à l’égard des personnes en situation irrégulière.
Retour de rapatriés guatémaltèques
Cette seconde photo montre un groupe de personnes rassemblées dans une salle. Au premier plan, trois jeunes hommes, visiblement adolescents, se penchent sur des piles de sacs. À l’arrière-plan, d’autres individus patientent près d’un comptoir.
Une recherche d’anciennes occurrences sur Internet, notamment via Google Lens, nous renvoie à plusieurs articles publiés en 2021, comme ici et ici, qui évoquent des migrants guatémaltèques renvoyés dans leur pays d’origine, alors qu’ils tentaient de rejoindre la frontière avec les États-Unis. L’image est, là encore, créditée AFP (liens archivés ici et ici).
Ce cliché apparaît effectivement dans la banque d'images de l’AFP, où elle a été publiée le 26 août 2021 (lien archivé ici). La légende confirme qu’il montre des migrants guatémaltèques au Centre d’accueil des rapatriés, à leur arrivée sur la base aérienne de Guatemala City, le 26 août 2021.
L’AFP précise que, ce jour-là, les autorités migratoires mexicaines ont expulsé 136 migrants guatémaltèques, dont 61 mineurs non accompagnés.
Libération de migrants détenus au Panama
Le troisième cliché montre une dizaine de femmes et d’hommes attendant en file indienne, le long d’un mur. Certains sont visibles de face et adossés à un large mur, tandis que d’autres apparaissent de profil, le regard fixé droit devant eux, dans une attitude d’attente.
Une recherche d’image inversée sur Google Lens permet de retrouver cette photo dans une série de 14 clichés publiés le 8 mars 2025 par un média en ligne américain (6e photo sur 14, photos à faire défiler). L’article évoque la libération de migrants détenus au Panama et précédemment expulsés des États-Unis, sur fond de critiques en matière de droits humains (lien archivé ici).
Selon la légende qui l'accompagne, ce cliché montre des migrants principalement asiatiques venant d'être libérés d'un camp de détention. Arrivés à Panama City le 8 mars 2025, ils attendent d’être transférés vers des hôtels. L’image aurait été prise par l’agence de presse américaine Associated Press.
On la retrouve effectivement, associée à la même légende, dans la base de données de l’Associated Press, où elle a été publiée le 9 mars 2025 (archivé ici). Cette photo a été prise par le photographe Matias Delacroix, précise les métadonnées.
Photo de 2018, prise au Mexique
Le quatrième cliché montre une dizaine d'hommes et de femmes, dont l’une porte un enfant dans les bras. Chargés de sacs à dos et d’effets personnels, ils semblent attendre quelque chose.
Une recherche d’image inversée sur Google Lens permet de retrouver ce cliché dans une publication datant du 28 mars 2022 de l’organisation humanitaire internationale Jesuit Refugee Service (Service Jésuite des réfugiés, NDLR). Cette lettre ouverte dénonce les expulsions de migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, une politique jugée "illégale" et "dangereuse" par l'organisation (lien en anglais archivé ici).
Le cliché figure également dans un autre article publié sur le même site, datant cette fois-ci du 16 avril 2026. La légende précise qu’il aurait été pris par un certain Marco Giaracca et crédite directement JRS (lien en anglais archivé ici).
Contactée le 15 avril 2026 par AFP Factuel, l’organisation nous a confirmé que cette photo est bien issue de ses propres archives. "Cette photo nous appartient et a été prise en 2018 au Mexique", a précisé le service de communication de l’ONG.
Modalités floues
Aucune des photos relayées dans les publications vastement partagées depuis le 8 avril ne montre donc l’arrivée de migrants en RDC dans le cadre de l’accord conclu avec les Etats-Unis.
Sur le fond, les premières arrivées n'ont eu lieu que dans la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 avril, a indiqué l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), chargée par le gouvernement congolais de leur accompagnement humanitaire (dépêche AFP archivée ici).
Au total, sept femmes et huit hommes ont été débarqués d'un vol en provenance des États-Unis, qui a atterri à l'aéroport de Ndjili dans la capitale de la RDC, selon une source proche de la présidence congolaise. Il s'agit de personnes originaires du Pérou et d’Équateur, selon la même source.
D'autres migrants expulsés du sol américain doivent arriver prochainement à Kinshasa, au rythme d'une cinquantaine par mois environ, selon des sources proches du dossier. Le nombre total de personnes qui seront accueillies par la RDC n'est pas connu à ce stade.
Plus largement, les modalités qui entourent l'accord signé entre Kinshasa et Washington restent floues. Aucune source gouvernementale n’a été en mesure de préciser les éventuelles contreparties accordées au gouvernement congolais.
Ce dispositif s’inscrit dans un programme américain plus large visant à expulser des migrants en situation irrégulière vers des pays tiers. Plusieurs États africains, comme le Rwanda, le Ghana ou encore le Soudan du Sud, ont déjà accepté de tels accords, généralement accompagnés d’un soutien financier ou logistique des États-Unis.
L’ONG Human Rights Watch estimait en septembre que ces expulsions opérées par les États-Unis dans le cadre d’"accords opaques" violaient le droit international et devaient être rejetées.
AFP Factuel a déjà vérifié à plusieurs reprises des images décontextualisées et de fausses informations liées aux flux migratoires, comme ici, ici, ici et ici.
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