Un soignant montre une boîte d'ivermectine, le 21 juillet 2020, en Colombie. ( AFP / LUIS ROBAYO)

Non, une étude japonaise n'a pas prouvé l'efficacité de l'ivermectine contre le Covid chez l'homme

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Une étude menée par la société pharmaceutique japonaise Kowa aurait prouvé "l'efficacité de l'ivermectine, un antiparasitaire, contre le variant Omicron du Covid dans un essai de phase III", affirment des publications virales. Elles citent comme source une dépêche de l'agence de presse Reuters publiée le 31 janvier, corrigée depuis pour souligner que ce protocole de recherche n'a montré qu'un effet antiviral dans des tubes à essai et non pas chez l'homme, comme l'a confirmé un porte-parole de l'entreprise à l'AFP. Si des essais cliniques sont en cours pour tester l'efficacité de l'ivermectine chez de vrais patients, son action pour prévenir ou guérir le Covid n'est pas, à ce jour, démontrée, ont indiqué plusieurs experts et institutions.

"La société japonaise Kowa affirme que l’ivermectine est efficace contre Omicron dans un essai de phase III", titrent des publications de blog des sites Anguille Sous Roche et Resistance-mondiale publiés le 31 janvier, qui citent comme source l'agence de presse Reuters.

Capture d'écran prise sur le site Anguillesousroche le 01/02/2022
Capture d'écran prise le 01/02/2022 sur le site resistance-mondiale

 

 

En moins de 24 heures, cette information a été partagée des milliers de fois sur Twitter (1, 2, 3) par des internautes y voyant la preuve formelle de l'efficacité de cet antiparasitaire contre le Covid-19 et regrettant que son usage ait été déconseillé par les autorités sanitaires françaises.

Capture d'écran prise sur Twitter le 01/02/2022
Capture d'écran prise sur Twitter le 01/02/2022

 

 

"Ca fait plus d'un an que toutes les études montrent que l'ivermectine est efficace, mais qu'elle est vilipendée par les spécialistes ès conflits d'intérêts #NoCorruptMed. Peut-être que celle-ci sera le tournant?", interroge ainsi un internaute.

Capture d'écran prise sur Twitter le 01/02/2022

D'où viennent ces publications?

Tout part d'une dépêche de Reuters, publiée le 31 janvier et titrée : "Japan's Kowa says ivermectin effective against Omicron in phase III trial" - en français : "la société japonaise Kowa affirme que l'ivermectine est efficace contre Omicron dans un essai de phase 3".

Une version de la dépêche archivée le jour-même en anglais avec ce titre est visible sur ce lien de WaybackMachine.

Capture d'écran d'une version archivée le 31 janvier de la dépêche de Reuters

"La société commerciale et pharmaceutique japonaise Kowa a déclaré lundi que l'ivermectine, un médicament antiparasitaire, s'est avéré efficace pour traiter le variant Omicron du Covid-19 lors d'un essai de phase III", poursuit la dépêche. "L'essai a révélé que l'ivermectine a "un effet antiviral" contre le variant, a déclaré Kowa sans donner plus de détails".

"L'objectif d'un essai clinique portant sur un produit de santé (médicament, dispositif ou thérapie cellulaire et génique) est d'évaluer la sécurité et l'efficacité de ce dernier chez des volontaires sains ou malades", explique l'Inserm sur son site. Celui-ci se compose de trois phases : une première phase pour évaluer l'éventuelle nocivité du produit, une deuxième pour le tester sur un nombre limité de malades et une troisième pour juger de l'intérêt thérapeutique auprès d'un échantillon plus étendu.

"Les volontaires sont le plus souvent répartis en deux groupes afin de comparer l'efficacité du candidat médicament à un traitement de référence (s'il en existe un) ou à un placebo (substance neutre). A l'issue de ces essais, et en fonction de leurs résultats, les autorités sanitaires délivrent (ou non) une autorisation de mise sur le marché (AMM) au médicament testé", poursuit l'Inserm.

La société Kowa a bien publié un communiqué de presse le 31 janvier 2022, mais celui-ci n'évoque pas des résultats chez des patients dans un essai clinique de phase 3, contrairement à ce qu'a pu laisser entendre la dépêche publiée par Reuters.

Ce texte indique qu'un "effet antiviral" de l'ivermectine a été constaté contre le variant Omicron, mais pas chez l'homme, ni dans le cadre d'un essai clinique de phase 3 qui aurait été mené à son terme. Contacté par l'AFP le 4 février, un porte-parole de Kowa a ainsi confirmé que ces résultats provenaient d'une étude non-clinique, en soulignant que cela signifie que c'est une étude réalisée avec des tubes à essai, "in vitro", et non sur des patients humains.

Or, depuis le début de la pandémie, plusieurs études ont déjà observé une efficacité in vitro, donc en laboratoire, de l'ivermectine sur le Sars-CoV-2 (1, 2), mais son efficacité sur l'homme n'est à ce jour pas démontrée car il n'y a pas de preuves scientifiques suffisamment solides, comme l'a expliqué l'AFP dans cet article.

Le point du communiqué de presse de Kowa semble être de confirmer que l'effet antiviral de l'ivermectine sur le SARS-CoV-2 déjà observé in vitro sur les souches Alpha, Beta, Gamma et Delta, existe même contre le variant Omicron.

Reuters a corrigé sa dépêche le jour-même pour mentionner qu'il s'agissait d'un protocole de recherche "non-clinique".

"CORRECTION : Le Japonais Kowa a déclaré que l'ivermectine, un médicament antiparasitaire, a montré un "effet antiviral" contre Omicron et d'autres variants du coronavirus lors d'un essai conjoint non-clinique. Le site de l'OMS a mis en garde contre son utilisation. Nous allons supprimer un tweet au titre trompeur", a expliqué l'agence.

Le titre a été modifié pour enlever toute mention d'un essai clinique de phase 3, et il a été indiqué dans la dépêche corrigée que "l'article original de Reuters indiquait à tort que l'ivermectine était "efficace" contre Omicron dans les essais cliniques de phase III, qui sont menés chez l'homme".

Capture d'écran prise sur le site de Reuters le 01/02/2022

En anglais, Reuters a également ajouté un avertissement avant sa dépêche en expliquant avoir "corrigé le titre et le premier paragraphe pour enlever toute référence au médicament qui serait efficace contre Omicron dans un essai de phase 3".

Il faut cependant noter que l'entreprise Kowa mène actuellement un essai clinique de phase 3 (K-237), mentionné dans le communiqué paru le 31 janvier, pour tester l'efficacité de l'ivermectine contre le Covid-19 chez des patients humains. Cet essai clinique doit se terminer le 31 mars 2022.

Capture d'écran prise sur le site clinicaltrials.gov le 04/02/2021

L'efficacité de l'ivermectine non démontrée sur l'homme

L'ivermectine est un médicament - à usage vétérinaire et humain - utilisé contre des parasites, comme la gale, la cécité des rivières (onchocercose) ou encore les poux. Ce traitement, peu coûteux et qui a l'avantage de présenter peu d'effets indésirables, est très utilisé dans les zones du monde touchées par les infestations parasitaires.

Depuis le début de la crise sanitaire, plusieurs études ont été conduites pour voir si ce médicament, connu pour sa capacité à limiter la réplication de certains virus comme celui de la fièvre jaune, pourrait également aider à lutter contre le Covid-19.

"Il faut faire attention aux études in vitro, qui ne sont même pas réalisées sur des animaux mais en cultures cellulaires, car si un effet peut paraître extrêmement prometteur, comme c'était le cas de l'hydroxychloroquine, les concentrations qui se révèlent efficaces in vitro ne sont souvent pas atteignables chez l'homme sans toxicité avérée", expliquait en août 2021 à l'AFP Bernard Bégaud, directeur de l'unité de pharmaco-épidémiologie de l'INSERM.

C'est également ce que note Reuters dans la version corrigée de sa dépêche : "De nombreux traitements potentiels du Covid-19 qui se sont révélés prometteurs dans des tubes à essai, y compris l'hydroxychloroquine antipaludique promue par l'ancien président américain Donald Trump, n'ont finalement pas montré de bénéfice pour les patients atteints du Covid-19 une fois étudiés dans le cadre d'essais cliniques".

"La plupart des études cliniques publiées récemment sur le sujet sont peu concluantes", pointe de son côté la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT). "La grande majorité sont soit des prépublications non validées par leurs pairs soit, quand elles sont publiées, des études ayant des biais méthodologiques rendant les résultats difficilement interprétables et ne permettant pas de tirer des conclusions".

Pour envisager un usage de l’ivermectine, "seule ou en association avec d'autres molécules" dans le cadre de la crise sanitaire, il serait "essentiel que des essais cliniques chez l'homme soient menés à terme" afin de "mieux comprendre les effets de l'ivermectine sur la présentation clinique, sur la charge virale et sur l’inflammation", expliquait en août 2021 l'institut Pasteur auprès de l'AFP après avoir observé que l'antiparasitaire pourrait atténuer certains symptômes du Covid chez des hamsters infectés.

"Il faudrait maintenant l'utiliser chez un échantillon important de malades lorsqu'il y a une infection en protocolisant : c'est-à-dire en conduisant un essai clinique pour voir si un groupe traité avec de l'ivermectine verrait ses symptômes atténués par rapport à un groupe traité normalement, comme on prend aujourd'hui en charge les patients", soulignait également Bernard Bégaud.

Un antiparasitaire non-recommandé contre le Covid

En France, l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a refusé une demande de Recommandation Temporaire d'Utilisation (RTU) pour ce médicament pour le traitement du Covid en avril 2021, expliquant ne pas pouvoir "présumer d’un rapport bénéfice/risque favorable de l'ivermectine en traitement curatif ou en prévention [du] Covid-19".

Cette décision allait dans le sens d'un avis rendu par le Haut Conseil de la Santé Publique qui ne recommande pas non plus l'utilisation de cette molécule dans le cadre de la crise sanitaire en dehors d'essais cliniques.

Le 31 mars 2021, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a elle aussi recommandé "de ne pas utiliser l'ivermectine" pour les patients atteints du Covid-19, à l'exception dans le cadre d'essais cliniques. Une recommandation qui s'applique "quel que soit le niveau de gravité ou de durée des symptômes", avait indiqué Janet Diaz, responsable de l’équipe clinique chargée de la riposte contre le Covid-19 au sein de l'agence onusienne.

Les experts de l'OMS ont tiré leurs conclusions d'un total de 16 essais cliniques aléatoires comportant 2.400 participants. Mais une partie de ces essais comparent l'ivermectine à d'autres médicaments et le nombre d'études permettant de comparer l'ivermectine à un placebo "est beaucoup plus restreint", selon le docteur Bram Rochwerg, chercheur à l'université de McMaster au Canada et membre du panel de l'OMS chargé de l'évaluation.

Le 22 mars 2021, l'Agence européenne des médicaments (AEM) avait elle-aussi déconseillé l'ivermectine dans la prévention ou le traitement du Covid en dehors d'essais cliniques contrôlés. L'AEM "a conclu que les données disponibles ne soutiennent pas son utilisation pour le Covid-19 en dehors d'essais cliniques", selon un communiqué.

"Des études en laboratoire ont montré que l'ivermectine pouvait bloquer la réplication du SARS-CoV-2 (le virus qui provoque le Covid-19), mais à des concentrations beaucoup plus élevées que celles obtenues avec les doses actuellement autorisées", explique notamment l'AEM.

Aux Etats-Unis, l'agence du médicament, la FDA met en garde les internautes contre l'utilisation de l'antiparasitaire pour le Covid sur une page dédiée en affirmant que "prendre des doses importantes de ce médicament est dangereux et peut créer de graves dommages".

Capture d'écran du site fda.gov prise le 19/08/2021
4 février 2022 Ajoute déclaration du porte-parole de Kowa qui confirme qu'il s'agit d'un essai non-clinique réalisé in vitro et pas chez l'homme
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