Manifestations en Iran : les réseaux sociaux inondés de vidéos décontextualisées
- Publié le 19 janvier 2026 à 14:06
- Lecture : 9 min
- Par : Mathys VALLÉE, Cintia NABI CABRAL, AFP Inde, AFP Hong Kong, AFP France, AFP Thaïlande
Les autorités iraniennes ont répondu par une répression sanglante au mouvement de contestation lancé en décembre 2025 dans le pays. Dans ce contexte, de nombreuses vidéos présentées comme des images de rassemblements ou de violences commises par les forces de l'ordre ont circulé sur les réseaux sociaux. Si certaines d'entre elles sont authentiques, l'AFP a examiné et vérifié plusieurs séquences devenues virales alors qu'elles ont été filmées antérieurement à la contestation en cours ou ailleurs qu'en Iran.
Déclenchées le 28 décembre à Téhéran par des commerçants contre le coût de la vie, les manifestations en Iran ont progressivement pris de l'ampleur, devenant un mouvement de contestation du pouvoir parmi les plus importants depuis la proclamation de la République islamique en 1979.
Les autorités ont notamment réagi en coupant le 8 janvier sans préavis et de façon inédite toute communication alors que se multipliaient les appels à des manifestations antigouvernementales. Dix jours plus tard, à la publication de cet article, l'accès à internet restait très limité dans le pays, après le "bref rétablissement" qu'avait relevé l'ONG de surveillance de la cybersécurité Netblocks.
Lors de cette courte ouverture de l'accès à internet, "certains Iraniens ont pu fournir des informations détaillées sur la gravité de la crise sur le terrain", a indiqué l'ONG.
Le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a estimé samedi 17 janvier que les autorités devaient "briser le dos des séditieux", imputant les "victimes" au président américain Donald Trump. La répression des manifestations a fait au moins 3.428 morts, selon le dernier bilan, daté du 14 janvier, de l'ONG Iran Human Rights (IHR). A cette même date, d'autres estimations faisaient état de plus de 5.000 morts, voire jusqu'à 20.000, selon cette ONG basée en Norvège.
Flammes et cocktails Molotov en Grèce
Parmi les images douteuses examinées par l'AFP, figure une vidéo montrant des voitures encerclées par des flammes pendant que des individus lancent des cocktails Molotov, partagée dans une publication Facebook en français, le 11 janvier 2026.
"Ils nous tirent dessus ! Ce gouvernement tire sur les gens !", peut-on lire dans la description. La même vidéo a également été largement relayée dans des publications similaires en thaï, en chinois et en hindi.
Une recherche d'image inversée sur Google à partir d'images-clés révèle que la vidéo ne montre pas une manifestation en Iran, mais en Grèce, comme l'a montré l'équipe d'AFP Factuel basée en Thaïlande.
Cette séquence a été publiée sur Instagram par le journal grec Ta Nea le 3 novembre 2025 (lien archivé ici). La légende indique que la vidéo montre de violents affrontements dans la ville portuaire de Thessalonique, après un concert.
Le quotidien grec Kathimerini et l'agence vidéo Newsflare ont également publié des photos et des vidéos de l'affrontement, prises sous différents angles (liens archivés ici et ici). Ils écrivent que les heurts ont éclaté près du consulat turc, tôt le 2 novembre 2025.
Certains éléments de la vidéo correspondent aux images de Google Street View des rues proches du consulat (lien archivé ici).
Manifestations au Népal
Une autre vidéo affirmant qu'"à Nourabad, un homme courageux fait tomber le drapeau de la république islamique" a été diffusée sur Instagram le 1er janvier, avant d'être relayée des centaines de fois et de cumuler plus de 92.000 vues. On y voit un homme retirer un drapeau du sommet d'un bâtiment, tandis qu'un groupe de personnes l'observent et crient depuis la rue.
Des messages similaires, avec les mêmes images à l'appui, circulent sur Facebook, Threads et X, et ce dans plusieurs langues, notamment en anglais, en arabe et en chinois.
Mais cette vidéo a été décontextualisée et n'a aucun lien avec les manifestations en Iran. Des recherches d'images inversées ont permis à l'équipe d'AFP Factuel basée à Hong Kong d'identifier des versions de cette vidéo de meilleure qualité. Certaines ont été publiées dès le 9 septembre 2025 sur Instagram, comme ici et là. Ces publications indiquent que les images ont été tournées au Népal (liens archivés ici et ici).
Les dates de publication de ces posts coïncident avec une vague de manifestations survenue dans ce pays himalayen face à l'instabilité politique, à la corruption et à la lenteur du développement économique (lien archivé ici).
Une recherche par mots-clés, incluant le nom du parti communiste népalais mentionné dans les publications, a permis à l'AFP de géolocaliser la scène à l'aide de Google Street View (lien archivé ici). Plusieurs éléments concordants sont visibles : l'enseigne rouge "CPM UML", ainsi que le bâtiment jaune du siège du parti, situé à Katmandou, la capitale du Népal.
Des militantes au Canada et en France
D'autres vidéos décontextualisées, filmées au Canada et en France, ont été présentées, à tort, comme montrant des manifestantes en Iran.
Cette séquence montre une femme brûlant le portrait de l'ayatollah Ali Khamenei et allumant, par la même occasion, une cigarette. L'image a largement circulé, en français, en anglais ou encore en hindi.
La légende en hindi d'une des publications indique que "cette vidéo provient d'Iran. Une jeune fille brûle un portrait de Khamenei tout en fumant une cigarette. Le feu de la rébellion contre le dirigeant autoritaire iranien est allumé".
Mais cette séquence ne se déroule pas en Iran, comme l'a démontré l'équipe d'AFP Factuel basée en Inde.
À l'aide d'une recherche d'image inversée, il est possible de retrouver le même clip partagé dans une publication X du 9 janvier, publiée par un compte appelé Morticia Addams (lien archivé ici).
Ensuite, une recherche par mots-clés a révélé que l'utilisatrice avait été interviewée au sujet de la vidéo par le site d'information espagnol The Objective le 13 janvier (lien archivé ici). L'article indique que la femme est une Iranienne vivant en exil au Canada.
Les éléments d'arrière-plan de la vidéo qui circule correspondent à un parking à Richmond Hill, dans la banlieue de Toronto, au Canada, comme repéré par le site de fact-checking Lusa (lien archivé ici), et comme le confirment les images de Google Street View de la ville (lien archivé ici).
Autre exemple: "Une jeune fille en Iran se libère du hijab et du fondamentalisme islamique lors d'une manifestation", peut-on lire dans la légende en hindi d'une vidéo Facebook partagée le 12 janvier 2026.
Une recherche d'image inversée sur Google, utilisant les images clés de la vidéo, a permis de constater que le clip a été publié sur le compte Instagram vérifié d'une utilisatrice basée en France, le 11 janvier (lien archivé ici), comme l'a montré l'équipe d'AFP Factuel basée en Inde.
L'utilisatrice a déclaré à l'AFP être une militante française et porte-parole d'Éros, un collectif identitaire qui se définit comme un organe de lutte "contre les dérives idéologiques woke et LGBT" ainsi que contre l'islamisme (lien archivé ici).
La manifestation a eu lieu à Paris le 11 janvier, a précisé la militante le 13 janvier à l'AFP. Des éléments de la vidéo correspondent également aux images de Google Street View des lieux de la manifestation (lien archivé ici).
Une vidéo recyclée
"Une jeune femme chante pour la liberté dans les rues d'Iran. Une femme qui chante en public en Iran n'est pas considérée comme de l'art. C'est un acte politique", est-il écrit dans la description d'une vidéo largement partagée en plusieurs langues, notamment en anglais, en français et en roumain.
À l'image, une jeune femme en doudoune noire, un ruban noué à l'arrière du crâne, chante dans la rue. Elle est accompagnée de deux musiciens jouant de la guitare. À la fin de la séquence, on entend un coup de sifflet, hors champ, qui provoque un regard inquiet de la part de la chanteuse.
En République islamique d'Iran, un interdit religieux restreint considérablement l'exercice public des vocalises féminines. Une majorité de mollahs estime que le chant féminin est "haram" ("interdit" pour des motifs religieux) en ce qu'il serait à même de stimuler une excitation sensuelle des hommes, expliquait à l'AFP en 2020 Sahar Taati, ancienne directrice du département Musique au ministère de la Culture et de la Guidance islamique (Erchad) (lien archivé ici).
Une recherche d'image inversée permet de trouver d'autres occurrences de la même vidéo. Sur Google Lens, les résultats permettent de trouver une version de la vidéo publiée le 13 novembre 2025, avant les événements actuels en Iran. Toutefois, cet outil ne permet pas d'approfondir davantage les recherches.
Une recherche d'image inversée sur Yandex permet de retrouver la vidéo dans un post rédigé en turc le 27 novembre 2025 sur le réseau social Aguea, qui se présente comme une "alternative à Twitter" (aujourd'hui "X").
On observe dans le coin en haut à gauche l'inscription "melii_imm", ressemblant à un intitulé de compte sur un réseau social. À l'aide d'une recherche par mots-clés sur Google, on peut retrouver le compte Instagram d'une jeune femme tout à fait ressemblante à celle de la vidéo, se présentant comme chanteuse.
On retrouve sur ce compte la première occurrence sur internet de la vidéo que l'on cherchait, de meilleure qualité, dans une publication datée du 2 novembre 2025. L'utilisatrice explique que les faits se sont déroulés il y a deux ans.
"Il y a deux ans, ma sœur et mes amis ont insisté pour que je chante devant tout le monde", indique la description écrite à la première personne, une fois traduite du persan.
"Pour la toute première fois, j'ai chanté en public. Et bien sûr, dans la situation la plus dangereuse qui soit, ma voix est devenue aiguë, je m'en souviens très bien. [...] Aujourd'hui, je me souviens de ce moment comme l'un des meilleurs de ma vie".
Retrouvez d'autres fact-checks de l'AFP ici.
Copyright AFP 2017-2026. Toute réutilisation commerciale du contenu est sujet à un abonnement. Cliquez ici pour en savoir plus.
