Des guides accompagnés de leurs chameaux cherchent des touristes dans la nécropole des pyramides de Gizeh, le 3 mai 2024 (AFP / Jewel SAMAD)

Non, les pyramides égyptiennes ne sont pas les sommets d'obélisques géants enfouis sous terre

Les pyramides en Egypte font régulièrement l'objet de théories fantaisistes, les décrivant comme l'oeuvre d'extraterrestres, comme des sources d'énergie antique ou encore comme des portails vers d'autres dimensions. La dernière en date, massivement relayée sur les réseaux sociaux, veut que ces monuments cachent d'immenses structures souterraines, voire une "cité enfouie". Cette rumeur s'appuie sur une conférence de presse tenue en Italie par trois chercheurs, qui ne sont ni spécialistes en archéologie ni en égyptologie. De plus, leur hypothèse basée sur des interprétations contestées d'images radar ne repose sur aucun fondement scientifique, préviennent plusieurs experts interrogés par l'AFP. 

Les pyramides d'Egypte sont-elles les sommets d'obélisques géants enfouis sous terre ? C'est ce que prétendent les défenseurs d'une théorie récemment relayée sur les réseaux sociaux basée sur les prétendues découvertes de trois chercheurs italiens – Corrado Malanga, Armando Mei et Filippo Biondi – affirmant qu'un radar dit "à synthèse d'ouverture", utilisé sur la pyramide de Khéphren, aurait révélé "un complexe souterrain colossal".

Lors de deux conférences de presse tenues en Italie et diffusées sur Youtube les 22 et 23 mars 2025, ils ont présenté leur hypothèse : d'immenses structures cylindriques en spirale plongeraient à plus de 600 mètres de profondeur, menant à des cubes gigantesques situés à plus de 2 kilomètres sous la surface. Au total, ces deux vidéos ont été visionnées plus de 340.000 fois. Pendant plus d'une heure, les chercheurs dévoilent des images supposément issues de leurs analyses, alimentant l'engouement sur les réseaux sociaux.

Plusieurs internautes dénoncent alors une prétendue "omerta scientifique" sur le sujet :"Leur découverte est stupéfiante, mais les autorités feront tout pour la cacher", affirme un utilisateur de X connu pour propager des fausses informations. "Les humains découvrent enfin qu'on leur ment depuis 1963", ajoute un autre.

Partagées en plusieurs langues, dont l'anglais (1,2), l'allemand (1,2), le japonais (1,2), l'arabe (1,2) et le turc (1, 2), ces publications ont fait tache d'huile sur X, Facebook (1, 2, 3, 4, 5) Youtube, Reddit (1, 2) et Instagram (1,2) et ont même été reprises par le journal britannique Daily Mail. 

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Capture d'écran réalisée sur X le 1er avril 2024 (Dounia MAHIEDDINE)

"L'égyptologie traditionnelle nous apprend que les pyramides de Gizeh étaient des tombeaux pour les pharaons Khéops, Khéphren et Mykérinos et qu'elles ont été construites vers 2500 av. J.-C. à l'aide de rampes, de traîneaux et de leviers. Mais les mathématiques redondantes dans leur construction, qui incluent pi, le nombre d'or et la vitesse de la lumière, ainsi que le témoignage des architectes experts d'aujourd'hui, suggèrent que l'histoire officielle ne tient pas la route", affirme une publication sur X, partagée plus de 300 fois. Elle est accompagnée d'une vidéo censée montrer une étude faite en 2022, appuyant cette théorie, avec des modélisations en 3D.

Mais cette théorie ne repose sur aucun fait scientifique, alertent de nombreux experts. "On fait passer des propositions comme des certitudes. Il n'y a aucune distance entre l'hypothèse et ce qu'on croit avoir démontré", prévient Vincent Rondot, égyptologue français, directeur de recherche au CNRS et directeur du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre.

Une étude sans réel archéologue ni égyptologue

Plusieurs éléments appellent à la prudence. Le premier site à avoir relayé cette prétendue découverte est un blog dirigé par Greg Reese. Ce dernier se présente comme un "écrivain" et un "révélateur de vérités cachées et de complots criminels". 

De plus, ces recherches n'ont été publiées dans aucune revue scientifique et aucun archéologue ni égyptologue reconnu n'a participé à l'événement.

Parmi les intervenants, seul Corrado Malanga est chercheur affilié à l'Université de Pise, en Italie, mais son domaine de spécialisation est la chimie organique, et l'ufologie (l'étude des ovnis) .

Sa thèse principale repose sur l'idée que de nombreuses personnes auraient été enlevées par des extraterrestres et que "la plupart ne se souviennent pas de leur enlèvement, bien qu'elles présentent parfois des cicatrices correspondant à des interventions chirurgicales effectuées par des extraterrestres". Il affirme qu'un test d'auto-évaluation en ligne permettrait de déterminer si l'on a été victime d'une abduction et que des outils comme l'hypnose régressive et la programmation neuro-linguistique permettraient de retrouver la mémoire, selon les informations disponibles sur son site internet.

Filippo Biondi, présenté comme chercheur à l'Université de Strathclyde, en Écosse, ne fait en réalité plus partie de cette institution. Il dirige désormais une entreprise privée d'imagerie radar, Harmonicsar, comme il l'a lui-même indiqué dans une publication sur Linkedin

Un autre membre de l'équipe, Armando Mei, a étudié les Sciences politiques et s'identifie comme chercheur archéologique indépendant et journaliste, selon son compte LinkedIn. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages défendant des théories pseudo-archéologiques, dont un affirmant que les collines de Visoko, en Bosnie-Herzégovine, ne seraient pas des formations naturelles, mais d'anciennes pyramides construites par l'homme. Une théorie pourtant réfutée par la communauté scientifique et archéologique (archive : ici).

Nicole Ciccolo, la porte-parole de la conférence de presse, est graphologue et tient une chaîne Youtube qui compte plus de 34.000 abonnés, sur laquelle elle anime des conférences sur le thème des pyramides ou de l'alunissage. Le 8 mars 2024, elle a publié une vidéo intitulée en italien "Comment aller sur Mars à pied", dans laquelle Corrado Malanga et elle remettent en question la réalité des missions lunaires. Ils y suggèrent que la NASA aurait mis en scène – en studio et sur Terre – les premiers pas de l'homme sur la Lune.

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Capture d'écran de la page Youtube de Nicole Ciccolo réalisée le 01 avril 2024 (Dounia MAHIEDDINE)

M. Rondot, égyptologue français, directeur de recherche au CNRS et directeur du département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre, s'étonne également du fait que ces chercheurs aient décidé de court-circuiter les bonnes pratiques scientifiques en annonçant leur découverte par communiqué sur Facebook, puis lors d'une simple conférence de presse en Italie.

"Comment un chimiste peut avoir un avis aussi déterminé, aussi important sur un monument aussi ancien qu'il n'a jamais étudié ?", se questionne-t-il. "Des résultats comme ça, on ne les rend pas publics au grand public en premier. On les rend publics à un corpus très limité de personnes qui pourront évaluer la validité de la chose". 

Une étude "frauduleuse"

Selon Guillemette Andreu-Lanoë, vice-présidente de la Société française d'égyptologie et ancienne présidente du conseil scientifique de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), et Jean-Guillaume Olette-Pelletier, docteur en égyptologie à l'Université Paris-Sorbonne, il n'existe aucune étude archéologique ou géologique soutenant l'hypothèse de grandes structures souterraines sous les pyramides de Gizeh.

"Les pyramides sont des structures monumentales en pierre, construites sur un plateau plat", explique Jean-Guillaume Olette-Pelletier. "Elles ont ensuite été creusées ou aménagées pour intégrer des chambres sépulcrales et funéraires, mais il n'y a aucune trace de réseaux souterrains aussi profonds que ceux évoqués."

L'archéologie utilise des techniques comme la magnétométrie, permettant d'analyser les sols jusqu'à 3 à 5 mètres de profondeur, selon leur nature. Or, les affirmations avancées dans cette étude ne reposent sur "aucune donnée scientifiquement valide", poursuit M. Olette-Pelletier.

L'argument principal des chercheurs italiens repose sur l'utilisation d'un radar "à synthèse d'ouverture" (SAR), une technologie utilisée notamment par la NASA pour cartographier la surface terrestre. Mais ce type de radar n'est pas conçu pour détecter des structures situées à plusieurs centaines de mètres sous terre, précisent les experts.

"Les ondes radar s'atténuent progressivement dans le sol. Il est impossible d'atteindre une telle profondeur avec cette technique", explique Lawrence Conyers, spécialiste des radars à l'Université de Denver. La NASA, elle-même, confirme que le SAR "permet d'obtenir des images détaillées du relief terrestre", mais qu'il "n'est pas conçu pour sonder les profondeurs extrêmes".

De plus, une hypothèse scientifique ne peut être acceptée qu'après une accumulation d'indices concordants, validés par des publications scientifiques reconnues et par des recherches de terrain. Or, dans ce cas précis, les auteurs de l'étude ne semblent jamais avoir mené de fouilles en Égypte ni obtenu l'autorisation du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes.

Algorithmes et formules mathématiques "pour noyer le poisson

Autre élément utilisé pour appuyer la thèse de prétendues mégastructures en dessous de la pyramide, une publication scientifique réalisée par deux des personnalités de ce projet : Corrado Malanga et Filippo Biondi.

Elle détaille comment une nouvelle méthode combinant radar à synthèse d'ouverture (SAR) et tomographie (technique d'imagerie) Doppler permettrait de cartographier l'intérieur de la pyramide de Khéops sans fouilles ni dommages et ouvre la voie à l'exploration non invasive d'autres monuments anciens.

Mise en ligne en 2022, cette publication ne révèle cependant aucune découverte majeure, ni l'existence d'éventuelles superstructures à l'intérieur de la pyramide de Khéfhren.

"Ils m'ont perdu dans leurs 'algorithmes' qu'ils ont utilisés pour leur interprétation, et ont dit au rédacteur en chef qu'ils avaient besoin de faire appel à un mathématicien de haut niveau pour examiner cela. Je ne suis pas sûr qu'ils l'aient fait, car l'article est sorti avec toutes ces équations, que je n'ai jamais comprises", affirme à l'AFP le professeur Lawrence Conyers, contacté à l'époque par les intéressés.

Les formules mathématiques : "ça noie le poisson. Parce que personne ne va le comprendre", réagit également Jean-Guillaume Olette-Pelletier qui rappelle le projet ScanPyramids, annoncé en octobre 2015 par les autorités égyptiennes et qui vise notamment à découvrir des chambres secrètes au coeur des pyramides de Guizeh et de Dahchour et à éclaircir enfin le mystère entourant leur construction.

"Le Conseil suprême des Antiquités égyptiennes a autorisé la percée d'al-Mamoun pour pouvoir y placer une caméra. Grâce à ça, on a pu voir l'intérieur de cette pièce et confirmer qu'il y avait bien un espace vide", explique l'expert. 

Des images générées par IA 

Les publications sur les réseaux sociaux s'accompagnent également d'images générées par intelligence artificielle pour soutenir le propos. 

"Découvrez une représentation artistique des relevés radar récemment rendus publics des plus grandes structures artificielles de la planète, sous le complexe pyramidal de Gizeh", écrit un internaute sur X, en partageant une photo des pyramides qui semblent être les pointes de grands piliers sculptés avec des motifs et inscriptions égyptiennes.

Grâce à une recherche d'images inversées sur Google Lens et Tineye, on découvre que cette image circulait déjà sur les réseaux sociaux (1, 2) en 2023. 

En septembre 2024 le média parodique Pediavenir ironisait : "Des archéologues révèlent que les pyramides d'Égypte sont en réalité d'immenses tours construites sous terre", en partageant cette même image. 

Un autre visuel, générée par IA, circule largement sur les réseaux sociaux et montre aussi une coupe transversale de la pyramide et des structures présumées. L'image et la fausse information ont été repris par un média en ligne marocain

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Captures d'écran réalisées sur X le 02/04/2024

La rumeur de colonnes souterraines a depuis évolué sur les réseaux sociaux. D'autres internautes affirment qu'une vaste cité souterraine a été découverte sous les pyramides, avec à l'appui de nombreuses nouvelles images générées par IA. "Ils ont amplifié le canular pour en faire un super canular scientifique", réagit Jean-Guillaume Olette-Pelletier. 

Les pyramides au cœur de nombreuses théories complotistes

Depuis plusieurs années, les pyramides sont au cœur de nombreuses théories complotistes, relayant des hypothèses alternatives sur leur construction ou leur véritable fonction. Certaines allèguent une implication extraterrestre, d'autres affirment qu'elles cacheraient des connaissances occultes tenues secrètes par les élites.

Avec l'essor des réseaux sociaux et des plateformes vidéo comme YouTube et Dailymotion, ces théories ont connu une diffusion massive. "Il y a un avant et un après l'arrivée de ces plateformes", observe Tristan Mendès France, spécialiste des cultures numériques et de l'extrémisme en ligne. "Elles ont offert une visibilité phénoménale à ces discours, leur permettant d'atteindre une audience inédite."

Selon lui, ces théories ont d'abord circulé au sein de cercles complotistes avant d'être relayées par des médias sensationnalistes en quête de clics. "Une grande partie des internautes se retrouve prisonnière de son propre écosystème informationnel, où ses habitudes de consommation renforcent ses croyances", analyse-t-il.

L'engouement pour ces théories s'inscrit dans une tradition ancienne de récits paranormaux autour des pyramides, largement relayée en ligne. "On trouve une quantité astronomique de vidéos sur ces sujets, notamment sur YouTube", poursuit l'expert. Il pointe également du doigt la responsabilité de certaines plateformes de streaming, telles que Netflix ou Amazon Prime, qui proposent dans leurs catalogues des "pseudo-documentaires" présentés comme des enquêtes, alors qu'ils exploitent ces mythes sans fondement scientifique.

Ce phénomène inquiète Tristan Mendès France, qui y voit une forme d'accoutumance à la remise en cause du consensus scientifique et historique. "Si l'on accepte l'idée que tout ce que l'on nous a enseigné sur les pyramides est faux, alors cela sous-entend que l'Éducation nationale et les gouvernements du monde entier participent à un vaste complot", prévient-il.

Dès lors, ce doute systématique peut conduire à une radicalisation des croyances. "Ce qui ressemble à un complotisme récréatif peut, à force d'être entretenu, ouvrir la porte à une vision plus extrême de la réalité", conclut-il.

L'AFP a déjà vérifié plusieurs fausses informations concernant les pyramides d'Egypte (1,2,3). 

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