Attention à ces publications affirmant que le programme américain HAARP peut modifier le climat

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Envoyer 3,6 millions de watts dans l'ionosphère, la haute atmosphère, ne permet pas de modifier le climat, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP, contrairement à ce qu'affirment des internautes qui accusent le programme de recherche américain HAARP d'être une "arme géophysique". Selon les spécialistes, les longueurs d'onde utilisées par HAARP traversent les couches basses de l'atmosphère sans les perturber, contrairement aux émissions de CO2 d'origine humaine.

Le laboratoire de recherche américain HAARP -High frequency active auroral research program - basé dans l'Alaska, fait l'objet depuis plusieurs années de théories du complot sur les réseaux sociaux, vérifiées à plusieurs reprises par l'AFP, en serbe et en hongrois par exemple.

Depuis mi-août, des publications partagées plusieurs centaines de fois sur les réseaux sociaux affirment ainsi que "le programme HAARP est une arme géophysique qui peut envoyer plus de 3,6 Millions de Watts dans l'atmosphère" et "modifier le climat à leur guise".

Capture d'écran d'une publication trompeuse, réalisée le 30/08/2022 sur Facebook

HAARP, objet de fantasmes depuis des années

Le programme de recherche américain HAARP est dédié à l'étude de l'ionosphère, la couche supérieure de l'atmosphère. En envoyant des ondes dans cette partie de l'atmosphère, les scientifiques étudient la réaction des particules de l'ionosphère. Comme l'explique le laboratoire sur sa page FAQ, ce programme de recherche "a été lancé en 1990 à l'initiative du Congrès afin d'élargir nos connaissances sur la haute atmosphère terrestre et ses effets sur la propagation des ondes radio. Un accent particulier a été mis sur la capacité à la comprendre et à l'utiliser pour améliorer les systèmes de communication et de surveillance à des fins civiles et de défense".

Les scientifiques travaillant pour HAARP "envoient des ondes électromagnétiques, durant un temps très bref, vers l'ionosphère pour la perturber, la chauffer ou la déstabiliser pendant un temps très court. Ensuite, d'autres instruments vont mesurer ce qui se passe après cette perturbation", a expliqué à l'AFP Romain Maggiolo, chercheur à l'Institut royal d'aéronomie spatiale de Belgique, interrogé le 31 août 2022.

Comme l'expliquait déjà en 2011 le site Conspiracy Watch, le programme HAARP fait l'objet de beaucoup de fantasmes, l'une des raisons étant que le programme a été fondé par l'armée américaine, intéressée par le rôle de l'ionosphère dans la propagation des ondes radios et par l'amélioration des télécommunications notamment avec les sous-marins, évoluant dans un milieu - l'eau - dans lequel les ondes se propagent très mal.

"Quand les gens pensent à HAARP, ils imaginent une base secrète dans la neige, gérée par l'armée américaine. Il faut se rappeler qu'il n'y a pas que ce laboratoire qui fait de la recherche sur l'ionosphère", a rappelé à l'AFP Gilles Wautelet, chercheur au laboratoire de physique atmosphérique et planétaire de l'Université de Liège, interrogé le 30 août 2022.

Depuis 2015, le laboratoire n'est plus dirigé par l'armée américaine, mais se trouve sous le contrôle de l'Université de l'Alaska de Fairbanks. Les données de ses recherches sont pour la plupart publiques et le laboratoire organise régulièrement des portes ouvertes au public.

"Les mesures faites par HAARP sont assez connues. De toute façon, quand on on envoie une onde dans l'atmosphère, n'importe quel appareil de mesure scientifique dans le monde peut la détecter", a commenté Romain Maggiolo.

Dans sa FAQ, le programme explique que "HAARP n'est pas classifié" et que les documents d'étude de son impact sur l'environnement "ont toujours été, et sont encore aujourd'hui, du domaine public".

Pourtant, ce laboratoire continue à faire l'objet de théories du complot, l'accusant notamment de pouvoir modifier le climat. Mais plusieurs experts ont expliqué à l'AFP que les longueurs d'onde utilisées par les scientifiques de HAARP n'affectent pas les couches basses de l'atmosphère, où s'observe et se produit le changement climatique. De plus, 3,6 millions de watts équivaut à une infime fraction de l'énergie naturelle envoyée, par exemple, par le soleil et ne pourrait donc pas "modifier le climat".

"3,6 millions de watts" n'est pas assez pour modifier le climat

Le programme HAARP peut envoyer "plus de 3,6 millions de watts dans l'atmosphère", affirment les internautes. Sur le site de HAARP il est indiqué que l'instrument de recherche ionosphérique (IRI), utilisé par le laboratoire américain, est en effet "capable de produire environ 3,6 MW (mégawatts ou millions de watts, ndlr) de puissance radioélectrique".

Mais 3,6 millions de watts n'est pas une énergie suffisante pour changer le climat, a expliqué à l'AFP Philippe Marbaix, chercheur au Earth and Life Institute de l'Université catholique de Louvain: "En se limitant à la physique de base, on peut comparer la puissance en question, 3,6 millions de watts (MW,) à toute la puissance que le soleil envoie en continu sur Terre. Cela s'appelle la constante solaire", a-t-il expliqué le 26 août 2022. "Cette installation envoie donc autant d’énergie que le soleil en envoie dans un carré de 52 mètres de côté. Cela semble bien peu pour modifier le climat des 510 millions de kilomètres carrés de la Terre", a commenté Philippe Marbaix.

Pour mettre les choses en perspective autrement, 3,6 millions de watts représentent la puissance "d'une grande éolienne, pas les plus grandes, simplement d'éoliennes qui sont déjà placées en mer du Nord par exemple", a ajouté le chercheur.

"C'est même moins que l'énergie envoyée par les éclairs sur Terre", a commenté Romain Maggiolo.

"La plupart des éoliennes aujourd’hui installées ont une puissance allant de 1 à 3 MW et sont rassemblées en fermes d’éoliennes avec une puissance allant de 6 à 210 MW", est-il en effet indiqué sur le site de TotalEnergies.

Par ailleurs, l'émetteur de HAARP envoie de l'énergie sous forme de pulsations, "sur un laps de temps extrêmement court, il est donc très improbable que cela modifie le climat", a expliqué Romain Maggiolo. Techniquement, "il n'est pas possible d'envoyer des longueurs d'onde sur un temps plus long", a-t-il ajouté.

Les effets sur l'ionosphère sont donc très courts, comme l'explique le site de l'association des radioamateurs UBA (Union royale belge des amateurs-émetteurs) de Liège: "étant donné que l’ionosphère est intrinsèquement un milieu turbulent qui est à la fois agité et renouvelé par le soleil, les effets induits artificiellement sont rapidement effacés. En fonction de la hauteur de l’ionosphère où l’effet est produit à l’origine, la durée des effets n’est plus détectable de 1 seconde à 10 minutes".

L'ionosphère ne joue pas de rôle majeur dans le changement climatique

Comme expliqué ci-dessus, l'émetteur de HAARP envoie des ondes dans l'ionosphère afin d'en étudier les perturbations. Or, l'ionosphère, ou "atmosphère ionisée" , qui s'étend depuis environ 80 kilomètres d’altitude jusqu'au-delà de 1000 kilomètres, n'est que très peu affectée par le réchauffement climatique, principalement observé dans "l'atmosphère neutre", plus basse, comme l'expliquait déjà l'AFP dans un précédent article de vérification.

"Le climat, c’est pour l’essentiel les phénomènes qui se produisent dans la troposphère, c'est-à-dire, sous environ dix kilomètres d’altitude. A cette altitude, la densité de l’air est déjà cinq fois moindre qu'en surface, et pour différentes raisons, il y a de moins en moins d’influence sur 'le climat' en surface. Au dessus, la stratosphère joue un certain rôle climatique, mais secondaire", a commenté Philippe Marbaix. L'ionosphère est encore au-dessus.

Capture d'écran du site de l'Institut Pierre-Simon Laplace, réalisée le 31/08/2022

Les longueurs d'onde utilisées par les émetteurs de HAARP ne perturbent que de façon négligeable l'atmosphère basse, et touchent surtout l'ionosphère, dont les ions et électrons ont une densité suffisante pour réfléchir les ondes électromagnétiques, a expliqué à l'AFP Gilles Wautelet: ""Physiquement, il y a une légère absorption de ces ondes par l'atmosphère neutre mais qui est ici extrêmement faible et qui ne peut absolument pas expliquer un changement climatique ou même de nature météorologique".

"Dire qu'on peut substantiellement modifier l'atmosphère neutre de la Terre avec le domaine de longueur d'onde utilisée par HAARP est absurde", a déclaré le chercheur." Les scientifiques de HAARP utilisent des longueurs d'onde très grandes, entre 10 et 100 mètres. L'atmosphère neutre est transparente au type d'ondes envoyées par ces installations".

"Les ondes émises par HAARP traversent les couches basses de l'atmosphère comme si l'atmosphère était transparente. C'est une question de propriété du milieu et de fréquence de ces ondes", a ajouté Romain Maggiolo.

L'Homme est bien responsable du réchauffement climatique

"Le climat se modifie sur des temps très long", a également rappelé Romain Maggiolo. "Le meilleur moyen de modifier le climat aujourd'hui, c'est d'injecter beaucoup de CO2 dans l'atmosphère".

"Modifier le climat, ça veut dire modifier la météo sur du long terme, par exemple injecter du CO2 tous les jours pendant des années ", a abondé Gilles Wautelet.

Or, le principal responsable des émissions de CO2 dans l'atmosphère depuis 150 ans est bien l'Homme, comme l'a expliqué à plusieurs reprises l'AFP, ici ou encore ici.

Dans le dernier volet de son 6e rapport, publié en avril 2022, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) a alerté sur le fait que l'humanité disposait de moins de trois années pour inverser la courbe des émissions de gaz à effet de serre, principales responsables du changement climatique, si elle voulait conserver une planète "vivable".

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