L'Assemblée générale des Nations Unies au deuxième jour de la session extraordinaire d'urgence au sujet du conflit russo-ukrainien à New York, Etats-Unis, le 1er mars 2022 ( AFP / ANDREA RENAULT)

Une majorité de pays aurait voté contre une résolution de l'ONU demandant à la Russie de se retirer d'Ukraine? C'est faux

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Cent-trente neuf pays sur les 193 membres de l'Assemblée générale des Nations Unies auraient voté contre "une résolution demandant à la Russie d'arrêter l'opération [d'invasion de l'Ukraine] et de retirer l'armée du territoire", selon des publications Facebook partagées plusieurs centaines de fois depuis le 25 août. Selon des internautes, cela montrerait l'isolement sur la scène internationale des 54 pays "majoritairement alliés et satellites des Etats-Unis" qui ont voté ce texte. C'est faux : aucune résolution onusienne de cette nature n'a récolté ce nombre de voix. Depuis le début de la guerre en février, l'Assemblée générale de l'Onu a voté trois résolutions liée à l'Ukraine. L'une d'entre elle, condamnant l'invasion russe, avait été approuvée massivement par ses membres.

"Résultats intéressants du vote de l'ONU sur une résolution demandant à la Russie d'arrêter l'opération et de retirer l'armée du territoire de l'Ukraine", notent plusieurs internautes en partageant une photo de l'Assemblée générale des Nations Unies.

"Intéressants" car selon eux, 54 pays seulement auraient voté en faveur de ce texte et 139 s'y seraient opposés. Un ratio qui témoignerait, comme le soulignent plusieurs commentaires sous ces publications, d'un sérieux revers pour les pays occidentaux qui se sont élevés contre l'invasion russe de l'Ukraine ayant débuté le 24 février.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 30 août 2022

"C'est un échec cuisant", juge un internaute; pour un autre, il s'agit là d'"un message fort adressé à Washington"; beaucoup se félicitent de l'émergence d'un "monde multipolaire" où les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux se retrouveraient isolés face à une Russie en "tête de file".

Captures d'écran de commentaires sur Facebook, réalisées le 30 août 2022

Ces publications ont été partagées plus de 200 fois depuis le 25 août sur Facebook (1, 2). Cette rumeur s'est également propagée sur Twitter.

L'Assemblée générale (UNGA) est "la principale instance d'élaboration des politiques des Nations Unies", explique le site de l'Onu. Elle rassemble les 193 Etats membres de l'organisation - chacun étant doté d'une voix - et leur "offre un espace de discussion multilatéral unique pour débattre de l'ensemble des thèmes couverts par la Charte des Nations Unies".

Cette assemblée "peut étudier les principes généraux de coopération pour le maintien de la paix et de la sécurité internationales, y compris les principes régissant le désarmement et la réglementation des armements, et faire, sur ces principes, des recommandations soit aux Membres de l'Organisation, soit au Conseil de sécurité, soit aux Membres de l'Organisation et au Conseil de sécurité", précise la Charte des Nations Unies.

Plusieurs résolutions, toutes approuvées par au moins deux tiers des membres présents et votants conformément à la Charte des Nations Unies, ont été adoptées par l'Assemblée générale au sujet de l'Ukraine.

Mais "il n'existe pas de résolution" concernant ce conflit qui aurait été désavouée par 139 pays, contrairement à ce qu'affirment les publications Facebook que nous vérifions, a déclaré à l'AFP le 29 août la porte-parole de l'Assemblée générale, Paulina Kubiak.

Trois résolutions de l'Assemblée générale

Dans le cadre de la crise en Ukraine, le Conseil de sécurité a adopté une résolution procédurale convoquant l'Assemblée générale en session extraordinaire d'urgence pour qu'elle se prononce sur l'invasion russe. Cette manœuvre a permis de contourner le veto opposé par la Russie à ce qu'une résolution contraignante exigeant le retrait des troupes russes d'Ukraine soit adoptée par le Conseil de sécurité, comme nous l'expliquions en détail dans cet article.

Le veto de l'un des membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu (France, Royaume-Uni, Russie, Etats-Unis, Chine) peut en effet bloquer l'adoption d'une résolution ou décision par cette instance.

Jusqu'ici, les résolutions adoptées par l'Onu au sujet de la guerre en Ukraine l'ont donc été par l'Assemblée générale et non par le Conseil de sécurité. Elles ne sont donc pas contraignantes pour les Etats membres, comme le note le site de la bibliothèque de l'organisation internationale.

Le 2 mars, l'Assemblée générale de l'ONU a ainsi approuvé massivement une résolution condamnant l'invasion russe avec un record (pour un texte condamnant un de ses membres) de 141 voix en faveur du texte, cinq pays votant contre (la Russie, le Bélarus, la Corée du Nord, l'Erythrée et la Syrie) et 35 s'abstenant (dont la Chine et l'Inde, par exemple).

Intitulée "Agression contre l'Ukraine", elle appelle par ailleurs à accorder à l'aide humanitaire un accès sans entrave et "déplore l'implication du Bélarus" dans l'attaque de l'Ukraine.

Deux autres résolutions ont depuis été adoptées par l'Assemblée générale concernant ce conflit. La première l'a été le 24 mars avec 140 voix pour, cinq voix contre et 38 abstentions et réclamait un accès humanitaire sans entrave et la protection des civils en Ukraine.

La seconde date du 7 avril et suspendait le droit de la Russie de siéger au Conseil des droits de l'Homme, un organe intergouvernemental de l'Onu. Quatre-vingt treize Etats-membres s'étaient prononcés en faveur de cette résolution, 24 s'y étaient opposés et 58 s'étaient abstenus, un vote qui s'est traduit par un effritement de l'unité internationale face à Moscou.

Les trois résolutions se retrouvent bien dans la bibliothèque numérique de l'Onu lorsqu'on cherche les documents liés à la session extraordinaire d'urgence sur le conflit.

En revanche, ni cette bibliothèque ni le site des Nations Unies relayant les activités de l'Assemblée générale, qui a rapporté le passage des trois résolutions sur l'Ukraine, ne font état d'un projet de résolution contre lequel une majorité de deux tiers des membres se serait dressée.

De même, aucun média n'a relayé la trace d'un tel vote, et aucun des comptes-rendus des 11 réunions plénières qui ont eu lieu dans le cadre de la session extraordinaire d'urgence n'en fait mention (consultables ici, ici, ici, ici, ici et ici).

Par ailleurs, la photo utilisée par les internautes pour véhiculer cette fausse nouvelle sur les réseaux sociaux montre clairement les résultats du vote se déroulant lors de la prise de vue : 93 voix pour, 24 voix contre et 58 abstentions, ce qui correspond aux résultats du vote de la dernière résolution prise par l'Assemblée générale et suspendant la Russie du Conseil des droits de l'Homme mentionnée ci-dessus.

Déclaration commune

Alors d'où vient le chiffre de 54 pays "majoritairement alliés et satellites des Etats-Unis" censés s'être manifestés pour demander à la Russie d'arrêter l'invasion et de se retirer du territoire ukrainien et les 139 censés s'y être opposés?

En tapant "declaration UN 54 countries Ukraine'" sur Google, on retrouve une déclaration commune (en vidéo ci-dessous) à ce même nombre de pays (plus l'Ukraine et l'Union européenne) rendue publique à l'occasion des six mois du conflit par le représentant permanent ukrainien auprès des Nations Unies, Sergiy Kyslytsa, le 24 août. Cette déclaration faisait suite à une réunion du Conseil de sécurité de l'Onu le matin même au sujet de la situation en Ukraine.

Cinquante-quatre nations dont les Etats-Unis, le Royaume Uni, la France, l'Allemagne et l'Australie se sont en effet rassemblées derrière ce texte, auxquelles s'ajoutent l'Ukraine et l'Union européenne.

Mais il ne s'agit en aucun cas d'une résolution, que ce soit de l'Assemblée générale ou du Conseil de sécurité, ni même d'un document émanant de l'Onu elle-même; il ne peut donc y avoir de "voix contre" en l'absence de scrutin.

On retrouve le texte de cette déclaration sur les sites des gouvernements de plusieurs pays signataires (ici pour les Etats-Unis, ici pour la France, ici pour la Suède, par exemple).

Le chiffre de 139 pays mentionné dans les publications pourrait pour sa part venir d'une simple soustraction : 193 Etats membres au sein de l'Assemblée générale auxquels on soustrairait les 54 susmentionnés.

Six mois de guerre

Le 24 août, le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres a dénoncé devant le Conseil de sécurité la guerre "absurde" en Ukraine, six mois jour pour jour après l'invasion du pays par la Russie, une journée qui représente "un jalon triste et tragique".

Il a notamment répété "sa profonde inquiétude" concernant les activités militaires autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia. "Toute nouvelle escalade de la situation pourrait conduire à l'autodestruction".

Sur cette question, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a appelé la Russie à "stopper son chantage nucléaire et à se retirer de la centrale", dans un message vidéo diffusé lors de cette réunion.

Un sauveteur du ministère ukrainien des Situations d'urgence lors d'un exercice dans la ville de Zaporijjia le 17 août 2022. ( AFP / DIMITAR DILKOFF)

Au 30 août, les troupes ukrainiennes étaient en pleine contre-offensive, dans l'espoir de reprendre la ville de Kherson aux mains des Russes. "De violents combats se déroulent sur la quasi-totalité du territoire de la région", a indiqué la présidence ukrainienne dans son briefing matinal du même jour.

La Russie a pour sa part affirmé dès le 29 août avoir repoussé des "tentatives d'offensive" ukrainiennes dans les régions de Kherson et de Mykolaïv, dans le sud de l'Ukraine. Les bombardements russes n'ont par ailleurs pas cessé sur la ligne de front qui s'étend du nord au sud.

Toujours le 30 août, le gouverneur de la région de Zaporijjia (sud) Oleksandre Staroukh a fait savoir à l'aube que la Russie avait lancé une attaque avec des missiles contre la ville éponyme. Il n'y a pas eu de victimes, ni de dégâts importants, selon la même source. Des experts de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) étaient en route le 31 au matin afin d'inspecter la centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d'Europe, occupée depuis début mars par les Russes et au centre de toutes les tensions.

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