Attention à ce montage de Barack Obama estimant que les individus doivent "abandonner leurs droits" au profit d'un "souverain tout-puissant"

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Barack Obama aurait affirmé lors d'un discours que les peuples du monde entier devraient "abandonner leurs droits" à un Etat "tout-puissant", si l'on en croit une publication partagée des milliers de fois sur Twitter depuis le 20 mars. Mais l'extrait vidéo utilisé en guise de preuve est un montage. Le discours d'origine a été tronqué pour faire dire à l'ancien président américain le contraire de ce qu'il affirmait réellement.

"Cette vidéo a été supprimée de toutes les plateformes (y compris Google) il y a des années. Il m'a fallu du temps pour le trouver. rendez-le viral ! (sic)", peut-on lire dans le tweet qui diffuse l'extrait trompeur. La séquence a rapidement été relayée par le présentateur de Sud Radio André Bercoff qui y a vu une preuve que Barack Obama partage le même point de vue que Klaus Schwaab, fondateur et président exécutif du Forum économique mondial (WEF) de Davos, régulièrement accusé par la sphère complotiste de vouloir "soumettre l'humanité".

Capture d'écran réalisée sur Twitter le 21 mars 2022

Dans l'extrait vidéo de 21 secondes, qui n'est pas sous-titré, on peut entendre Barack Obama affirmer en anglais : "Et pour l'ordre international que nous avons mis des générations à construire, les hommes et les femmes ordinaires sont trop étroits d'esprit pour gérer leurs propres affaires, l'ordre et le progrès ne peuvent venir que lorsque les individus abandonnent leurs droits à un souverain tout-puissant". Une déclaration relayée sous la forme d'un visuel par un internaute dans les commentaires au tweet d'André Bercoff :

Discours à Bruxelles sur la crise ukrainienne de 2014

Cet extrait vidéo est tiré d'un discours de 7 minutes prononcé le 26 mars 2014 par Barack Obama au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles à l'adresse de "la jeunesse européenne". On peut notamment le retrouver en intégralité sur la chaîne Youtube du média France 24. On retrouve la première phrase attribuée à Obama dans la publication virale à partir de la 2e minute :

On peut vérifier qu'Obama porte la même cravate bleu gris à rayures, qu'il s'appuie sur le même pupitre et qu'on retrouve les mêmes drapeaux en arrière-plan que dans l'extrait vidéo trompeur. L'AFP avait consacré une dépêche à ce discours - tout comme le journal Le Monde- réalisé dans un contexte précis : un conflit en Ukraine alimentait déjà les tensions entre les pays de l'Otan et la Russie.

Dans la foulée de manifestations pro-européennes et de la fuite en Russie du président Viktor Ianoukovitch, Moscou avait annexé la péninsule de Crimée. Obama avait alors prononcé ce discours en forme de mise en garde sur la fragilité des acquis démocratiques.

"Je viens ici pour insister sur le fait que nous ne devons jamais tenir pour acquis les progrès accomplis ici en Europe (...) parce que la lutte des idées continue pour votre génération", avait ainsi lancé M. Obama, face à 2.000 personnes. La crise ukrainienne constituait alors un "moment test pour l'Europe et les États-Unis, pour l'ordre international que nous avons mis des générations à construire", avait ajouté le dirigeant américain.

Des propos tronqués

Selon la vidéo virale, cette phrase devrait s'enchaîner avec la suivante : "les hommes et les femmes ordinaires sont trop étroits d'esprit pour gérer leurs propres affaires, l'ordre et le progrès ne peuvent venir que lorsque les individus abandonnent leurs droits à un souverain tout-puissant".

Mais ce n'est le cas ni dans le discours complet rediffusé par France 24, ni dans la transcription officielle réalisée par le site des archives de la Maison Blanche consacrées à la présidence Obama. Voici l'extrait de la transcription originale qui nous intéresse, avec les passages utilisés par le montage trompeur surlignés en vert et le passage surligné en jaune, qui a été coupé au montage, essentiel pour comprendre le propos du président américain :

"We meet here at a moment of testing for Europe and the United States, and for the international order that we have worked for generations to build.

Throughout human history, societies have grappled with fundamental questions of how to organize themselves, the proper relationship between the individual and the state, the best means to resolve inevitable conflicts between states. And it was here in Europe, through centuries of struggle -- through war and Enlightenment, repression and revolution -- that a particular set of ideals began to emerge: The belief that through conscience and free will, each of us has the right to live as we choose. The belief that power is derived from the consent of the governed, and that laws and institutions should be established to protect that understanding. And those ideas eventually inspired a band of colonialists across an ocean, and they wrote them into the founding documents that still guide America today, including the simple truth that all men -- and women -- are created equal.

But those ideals have also been tested -- here in Europe and around the world. Those ideals have often been threatened by an older, more traditional view of power. This alternative vision argues that ordinary men and women are too small-minded to govern their own affairs, that order and progress can only come when individuals surrender their rights to an all-powerful sovereign.

Often, this alternative vision roots itself in the notion that by virtue of race or faith or ethnicity, some are inherently superior to others, and that individual identity must be defined by “us” versus “them,” or that national greatness must flow not by what a people stand for, but by what they are against".

La deuxième phrase est bien lancée par l'ancien président américain, mais plus tard lors de son intervention. Et il a précisément pris le temps de décrire cette "vision alternative" de la société comme une vision "ancienne".

Selon lui, les idéaux démocratiques hérités de l'esprit des Lumières parmi lesquels l'égalité sont "menacés en Europe et partout dans le monde" par cette "vision qui défend que les hommes et les femmes ordinaires sont trop étroits d'esprit pour gérer leurs propres affaires, que l'ordre et le progrès ne peuvent venir que lorsque les individus abandonnent leurs droits à un souverain tout-puissant".

"Souvent, cette vision alternative s'enracine dans la notion que, en vertu de la race, de la foi ou de l'origine ethnique, certains sont intrinsèquement supérieurs à d'autres, et que l'identité individuelle doit être définie par 'nous' contre 'eux'", prévient-il, en opposition totale donc avec ce que la vidéo trompeuse laisse entendre. L'AFP a déjà vérifié de nombreuses fausses affirmations au sujet de Barack Obama comme ici ou ici ou encore ici.

Cet extrait tronqué avait déjà circulé en mai 2020, selon nos confrères de l'agence de presse Reuters, mais il ressurgit sur les réseaux sociaux dans un contexte bien particulier : l'Ukraine est de nouveau le théâtre depuis plusieurs mois d'une crise majeure entre la Russie et l'Occident, ayant débouché le 24 février dernier sur une invasion du pays par les forces russes.

Selon le Kremlin, il s'agit d'une "opération spéciale de démilitarisation et de dénazification de l'Ukraine pour que, libérés de cette oppression, les Ukrainiens puissent librement choisir leur avenir". Une décision largement rejetée et condamnée par la communauté internationale, qui avait fait des milliers de morts au 21 mars. Selon des spécialistes interrogés par l'AFP, si des mouvements ultra nationalistes sont actifs dans le pays, notamment dans l'armée, ils restent "minoritaires" et marginalisés au niveau politique.

Près de 3,5 millions de personnes ont fui l'Ukraine et les combats déclenchés par cette invasion, selon le décompte de l'ONU publié lundi 21 mars.

Conflit ukrainien