(AFP / Kenzo Tribouillard)

Des médecins belges sous pression et privés de liberté? Attention à cette publication trompeuse

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Une publication partagée plusieurs centaines de fois depuis début mars affirme que les médecins belges subissent depuis le début de la pandémie de Covid-19 "une pression, une manipulation" de leurs autorités de tutelle. Ils ne pourraient prescrire que du Dafalgan, seraient contraints d'encourager à la vaccination et auraient interdiction de "parler immunité naturelle et de respiration". Plusieurs de ces affirmations sont fausses ou trompeuses. La liberté d’exercice des médecins est strictement encadrée par des principes déontologiques et scientifiques. 

"Les médecins subissent, une pression, une manipulation depuis près d'un an", affirme l'auteur de cette publication, qui énumère une liste de prétendues preuves que le médecin belge "n'est plus libre". Parmi elles : "interdiction de soigner, sauf dans les hôpitaux", "obligation de prescrire du Dafalgan et rien d'autre", "obligation de suivre un protocole hospitalier" sans réfléchir, "interdiction de parler d'immunité naturelle"

Capture d'écran réalisée le 16/03/2021 sur Facebook

La publication, partagée 760 fois depuis le 4 mars, relaie également un montage de plusieurs titres de presse belge évoquant une décision de l'Ordre des médecins. Cette institution contrôle le bon exercice de la profession médicale et peut poursuivre des médecins qui commettent une faute déontologique ou professionnelle. 

Début mars, l'Ordre des médecins a annoncé qu'il allait poursuivre les médecins "qui formulent des contre-vérités sur les vaccins anti-Covid", a rapporté l'agence de presse Belga, reprise dans plusieurs médias comme la Libre Belgique ou le Soir

Contacté le 11 mars 2021, le vice-président de l'Ordre des médecins Philippe Boxho a expliqué cette décision à l'AFP : "On a décidé qu'il était anti-déontologique, non pas d'être anti-vaccin, mais de déconseiller systématiquement aux patients de faire le vaccin, car on n'a aucun élément qui permet de dire que les vaccins sont dangereux".

Parmi les obligations et interdictions évoquées dans cette publication, plusieurs sont fausses ou trompeuses, ont expliqué plusieurs médecins à l'AFP. 

Les médecins ont "interdiction de soigner, sauf dans les hôpitaux" FAUX

Les médecins généralistes ont le droit de traiter les patients atteints du Covid-19, mais ils doivent suivre les recommandations des autorités sanitaires. L'institut national de santé publique Sciensano coordonne l'élaboration des procédures à suivre par les médecins généralistes, les hôpitaux et les laboratoires, et les détaille sur son site. On y retrouve notamment les recommandations pour l'organisation des cabinets de consultation : l'Institut conseille aux médecins de ne travailler "que sur rendez-vous", de vérifier "les symptômes/les contacts à risque" et de reporter les consultations des patients suspectés d'être infectés à "après la période d'isolement ou de quarantaine". 

Obligation de prescrire du "Dafalgan et rien d'autre" FAUX

En l'absence de médicaments suffisamment efficaces contre le Covid-19, le traitement des patients atteints de Covid léger ne nécessitant pas d'aller à l'hôpital est principalement symptomatique, a expliqué à l'AFP Philippe Boxho : "le Dafalgan est efficace contre le mal de tête. On ne dit pas au médecin de prescrire uniquement ce médicament, mais de ne pas administrer n'importe quoi en se servant du patient comme cobaye". 

Composé essentiellement de paracétamol, le Dafalgan est recommandé pour soulager les maux de tête et douleurs subis par certains patients atteints du Covid-19. 

Dans un document de Sciensano à l'attention des médecins généralistes, l'Institut écrit: "L’usage des médicaments hors indication ou des médicaments expérimentaux pour traiter le COVID-19 est réservé aux patients hospitalisés. Le paracétamol reste le premier choix en cas de fièvre et douleur"

Mais d'autres médicaments peuvent être utilisés si nécessaire. Face au risque de saturation des hôpitaux belges, le Centre fédéral d'expertise des soins de santé a ainsi établi un arbre décisionnel pour la prise en charge des patients à domicile. Les médecins peuvent notamment prescrire des antibiotiques en cas d'infection bactérienne ou de la dexaméthasone en cas d'hypoxie (un manque d'apport en oxygène dans l'organisme). 

"Au début d'une nouvelle pandémie on ne sait pas très bien quels sont les médicaments qui pourraient s'avérer toxiques ou non", a expliqué à l'AFP Jean-Michel Foidart, médecin et Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de médecine de Belgique, évoquant les controverses autour de l'hydroxychloroquine et des anti-inflammatoires. Cette incertitude explique la prudence des autorités de santé face aux traitements symptomatiques du Covid-19. 

Obligation de "suivre un protocole hospitalier, surtout ne pas réfléchir ou proposer de solutions" TROMPEUR

Comme dans le cas de toutes les maladies, les hôpitaux doivent suivre certaines lignes de traitements pour soigner les patients atteints de formes graves de Covid-19, a expliqué Jean-Michel Foidart le 11 mars 2021 : "En Belgique, on suit des recommandations internationales qui sont produites par les CDC (Centers for Disease Control) américains et par les sociétés de médecine de soins intensifs". Les traitements "ne sont pas laissés à l'appréciation individuelle de quelque médecin que ce soit. On n'invente pas en médecine". 

Les recommandations fédérales à destination des médecins et hôpitaux peuvent être consultées sur le site ebpractice.net, qui centralise les directives dites "EPB" - pour "Evidence Based-Medicine", "médecine basée sur des preuves". 

En plus des recommandations concernant les traitements médicamenteux, les hôpitaux disposent de protocoles organisationnels pour éviter la saturation comme le plan d’urgence hospitalier (PUH), décrit dans ce document du Centre fédéral d'expertise des soins de santé. 

Écrire que les médecins n'ont pas le droit "de réfléchir ou proposer des solutions" est faux, a expliqué à l'AFP Karin Rondia, de la communication scientifique du Centre fédéral d'expertise des soins de santé. En revanche, les propositions de traitement sont très encadrées : "Un nouveau traitement doit faire preuve de son efficacité avant d’être autorisé. Cette autorisation se base essentiellement sur les essais cliniques qui sont des tests à grande échelle sur des patients très bien suivis, avec comparaison avec un groupe-test qui reçoit le traitement 'standard' pour la même affection. Donc, avant qu’un traitement pour le Covid soit accepté, il faut qu’il ait été testé dans ces conditions rigoureuses", a-t-elle expliqué le 12 mars 2021. 

"On ne peut donc pas dire qu’on interdit aux médecins de faire preuve de créativité, mais il faut que cette créativité soit encadrée par des règles strictes", a ajouté Karin Rondia, "Sinon, on serait dans l’expérimentation humaine à grande échelle, ce qui est totalement interdit par des conventions internationales depuis le nazisme… Donc, le 'bon' médecin doit suivre à la fois les guidelines, son bon sens clinique, et être ouvert aux préférences de son patient". 

Une femme attend de recevoir une injection du vaccin contre le Covid-19 à l'aéroport de Bruxelles, à Zaventem, le 22 février 2021. (AFP / John Thys)

Interdiction de "parler immunité naturelle" FAUX

Depuis le début de la pandémie de Covid-19 circulent des rumeurs autour de traitements naturels, qui préviendraient voire guériraient le virus en renforçant les défenses immunitaires. Parmi ces "traitements" stars : les vitamines, le zinc ou encore l'artemisia. 

Les vitamines et le zinc améliorent en effet le système immunitaire, mais ils ne permettent pas de prévenir complètement et ne guérissent pas le coronavirus, expliquait l'AFP dans un précédent article de vérification. Quant à l'artemisia, connue pour ses vertus contre le paludisme, aucune étude scientifique solide n'a prouvé son efficacité contre le Covid-19, expliquions-nous dans un autre article.

Les médecins "ont tout à fait raison de dire aux patients de faire du sport ou de prendre des vitamines" pour améliorer leur immunité, a expliqué Philippe Boxho, "mais cela ne protège pas complètement contre le virus. Dans le cas du Covid-19, la chose la plus importante ce sont les gestes barrières". 

Le professeur de médecine a également rappelé qu'il "n'existe pas d'immunité naturelle contre tous les virus : la seule immunité naturelle, c'est celle que l'enfant reçoit de sa mère". Mais tout le monde n'est pas égal face à cette immunité innée, expliquait une professeur émérite en immunologie dans cet article de l'Echo.

"L'état général joue un rôle important (dans le développement ou non d'une infection au coronavirus, ndlr)", a confirmé Jean-Michel Foidart. "Une alimentation riche, variée et équilibrée est indispensable. Nous (l'Académie royale de médecine, ndlr) ne sommes pas opposés à ce que les gens prennent un supplément en vitamines, mais ce n'est pas une garantie contre le Covid-19". 

Sur son site, l'OMS donne des conseils de nutrition destinés aux personnes en quarantaine. "Une bonne nutrition est essentielle pour la santé, surtout quand le système immunitaire pourrait devoir se défendre", explique l'Organisation mondiale de la santé. 

Obligation d'encourager le vaccin "sous peine de faute déontologique grave punissable" PARTIELLEMENT FAUX

La décision du Conseil de l'Ordre des médecins n'oblige pas les médecins à encourager à la vaccination : ils ont le devoir d'être mesurés dans leurs propos et peuvent bien sûr déconseiller ce traitement préventif à des personnes dont le système immunitaire serait trop faible pour le recevoir, ont confirmé Philippe Boxho et Jean-Michel Foidart. 

En revanche ils s'exposent à des poursuites de l'Ordre des médecins s'ils déconseillent et dénigrent systématiquement la vaccination, a expliqué Philippe Boxho : "Ce qu'on impose aujourd'hui, c'est une obligation qu'ont depuis toujours les médecins, celle d'avoir des pratiques scientifiques. Aujourd'hui on nous démontre que le vaccin a une vraie efficacité. Personne ne sait aujourd'hui combien de temps cette efficacité va durer et il y a évidemment un intérêt financier des laboratoires pharmaceutiques, mais cela fait partie de notre société".

Sur son site info-coronavirus.be, le gouvernement fédéral a mis à disposition des professionnels de santé des recommandations sur la vaccination. La vidéo d'explication sur l'administration du vaccin Pfizer, par exemple, liste une série de questions à poser avant la vaccination, afin de détecter d’éventuelles contre-indications. Les médecins ne doivent ainsi pas vacciner en cas d'antécédent de choc anaphylactique (une réaction allergique grave), en cas de grossesse, d'infection au Covid-19 dans les deux semaines précédentes ou de fièvre.  

Capture d'écran réalisée sur le site info-coronavirus.be le 15/03/2021

La feuille de route de l'administration du vaccin de Moderna liste également des contre-indications. 

La vaccination fait l'objet de beaucoup de méfiance et de désinformation. L'AFP a déjà vérifié plusieurs fausses informations, ici et ici par exemple. 

Cette suspicion est alimentée par les récents déboires du vaccin d’AstraZeneca, l’un des quatre vaccins actuellement autorisés dans l’Union européenne. Plusieurs pays européens, dont la France, l’Allemagne et l’Italie, ont suspendu lundi ce vaccin, dans la foulée de mesures de précaution initiées par le Danemark. Ce pays a été le premier en Europe à suspendre le vaccin après que des personnes ayant reçu une injection ont développé des thromboses - une enquête est en cours pour établir un éventuel lien avec le vaccin.

Tandis que l'OMS se réunissait mardi 16 mars 2021 pour examiner la sûreté du vaccin AstraZeneca, l'Agence européenne des médicaments (EMA) a annoncé le même jour rester "fermement convaincue" du bénéfice du vaccin. 

La Belgique a pour l'instant décidé de maintenir la vaccination en attendant les conclusions finales de l'EMA jeudi. 

Les médecins ne sont "plus libres"  ? 

L'auteur de cette publication cherche à prouver que le médecin belge n'est  "plus libre", qu'il est "hypnotisé dans la peur ou le rôle de sauveur, manipulé ou menacé, ou parfois payé". 

Les médecins ne sont jamais complètement libres, puisqu'ils exercent sous le serment d'Hippocrate établissant un contrat de confiance entre le patient et le médecin, qui s'engage à soulager les souffrances des malades sans dépasser les limites de ses compétences et en respectant certains protocoles. 

En Belgique, ils doivent également respecter le code de déontologie du Conseil de l'Ordre des médecins, dans lequel il est écrit que le médecin "agit conformément à l'état actuel des connaissances scientifiques. Il est guidé dans ses choix par les avis des académies de médecine, la médecine basée sur les preuves ("evidence-based medicine") et les recommandations des associations scientifiques nationales et internationales". 

Le médecin "a une liberté thérapeutique en fonction des données actuelles de la science mais pas pour faire n'importe quoi", a confirmé le vice-président de l'Ordre des médecins, "il doit prescrire un traitement selon des circonstances définies de façon médicale".  

"Il faut une autorité qui encadre des traitements pour éviter les excès", a ajouté Jean-Michel Foidart. Mais "faire croire à la population que les médecins ont reçu des consignes contraignantes et sont des robots privés de leur liberté de santé et thérapeutique, c'est de l'affabulation". 

COVID-19 VACCINS