Vaccination à Bogota (Colombie) le 18 février (AFP / Raul Arboleda)

Attention à ce post affirmant exposer des "preuves" de la dangerosité des vaccins contre le Covid-19

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Un post très relayé sur Facebook affirme exposer les "preuves" de la nocivité des vaccins contre le Covid-19. Mais ce message, qui fait écho à de nombreuses publications sur les réseaux sociaux, est trompeur : il s'appuie sur une vidéo tronquant des données médicales pour imputer aux vaccins la responsabilité de pathologies graves, alors que ce lien de causalité n'a pas été établi scientifiquement et continue d'être analysé par les autorités sanitaires.

Un fond noir, une musique anxiogène, des photos de patients exsangues et une voix robotique qui égrène des dates et des décès : partagé 1.900 fois depuis le 17 février, le post du "média alternatif" Autrement-Vue 2.0 va droit au but pour dénoncer la dangerosité supposée des vaccins contre le Covid-19.

"Preuves des décès et effets secondaires des vaccinations anti Covid-19 à travers le monde et en France !", promet ce très court post, qui appelle à "chercher qui sont les vrais tueurs en série" derrière la campagne de vaccination qui a commencé en France le 27 décembre et bat son plein dans plusieurs pays.

En guise de démonstration et de "preuves", la vidéo sur laquelle s'appuie le post enchaîne des photos légendées en allemand et portant le logo de kla.tv, une chaîne en ligne qui entend dénoncer, selon son site internet, le "mensonge des médias principaux"

Capture d'écran Facebook

Pour accompagner ce montage de clichés de patients et d'hôpitaux non identifiés, une voix off féminine déclame pendant plus de deux minutes ce qui ressemble à un bilan sanitaire dans sept pays : "15 janvier 2021, en France, 30 personnes présentant des effets secondaires graves. 15 janvier 2021 en France, un homme meurt deux heures après la vaccination. 15 janvier 2021 en Israël, 4.500 personnes infectées par le coronavirus après la vaccination. 15 janvier aux Etats-Unis, les autorités sanitaires font état de 29 réactions dangereuses..."

Ce message fait écho à des craintes liées aux vaccins autorisés face à la pandémie : développés dans un délai réduit, ils utilisent, pour deux d'entre eux (le Comirnaty de Pfizer/BioNTech et le Moderna), la technique de l'ARN messager, étudiée depuis de nombreuses années mais qui n'avait jusque-là jamais été approuvée pour un vaccin sur l'homme. 

Mais la publication tronque des données et omet une précision très importante : à ce jour, aucun lien de causalité n'est établi entre ces vaccins et les décès recensés parmi les personnes ayant reçu une injection.

Il est trop tôt pour conclure que les vaccins seraient directement responsables de graves effets secondaires, confirme à l'AFP la Dr Annie-Pierre Béra-Jonville, présidente du Réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance, à l'unisson des autorités sanitaires de plusieurs pays.

Des effets secondaires tronqués 

Le bilan égrené dans la vidéo mélange le vrai et faux : certaines données sont conformes à celles collectées par les autorités sanitaires, d'autres sont tronquées et au moins une information est fausse, selon l'analyse effectuée par des journalistes AFP en se fondant notamment sur les bulletins hebdomadaires de pharmacovigilance de plusieurs pays.

Le chiffre, qui ouvre la vidéo, de 30 personnes présentant "des effets secondaires graves" en France le 15 janvier est ainsi trompeur. Si l'on se fie à un des rapports hebdomadaires sur le suivi des vaccins en France par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), il y avait en réalité 22 signalements d'effets secondaires graves non pas sur la seule journée du 15 janvier mais entre cette date et le début de la campagne de vaccination fin décembre.

Capture d'écran du bulletin de pharmacovigilance sur la période du 27 décembre au 15 janvier.

La vidéo affirme également, sans autre précision, qu'un homme serait mort en France le 15 janvier "deux jours après la vaccination". Hormis une erreur de date, cette affirmation est formellement exacte mais elle manque de contexte. Selon le point de situation de l'ANSM publié le 14 janvier, il s'agissait ainsi d'un résident en Ehpad qui "ne présentait pas de signes physiques de réactions allergiques". "Au regard de ces éléments, des antécédents médicaux et du traitement lourd de la personne, rien ne permet de conclure que ce décès est en lien avec la vaccination", ajoutait l'agence.

Les affirmations concernant les autres pays sont tout aussi sujettes à caution. La vidéo fait ainsi état de 23 morts en Norvège le 16 janvier "après la vaccination" mais les autorités sanitaires locales avaient affirmé qu'il n'y avait pas de "lien établi" avec les vaccins en soulignant notamment que 13 des patients décédés étaient "très âgés, fragiles et avaient des maladies graves". Une évaluation médicale avait toutefois été recommandée dans le pays avant de vacciner les personnes âgées et très fragiles, comme l'indiquait une dépêche de l'AFP.

La vidéo prétend également, cette fois de manière erronée, que la Californie a "cessé" le 16 janvier l'utilisation des vaccins Moderna en raison "de fréquentes réactions allergiques". En réalité, l'Etat de l'ouest américain a alors uniquement préconisé de suspendre l'administration d'un lot bien précis de ce vaccin en raison de "possibles réactions allergiques", recommandation qu'elle a levée trois jours plus tard après des examens.

Une autre affirmation relayée par la vidéo sur "deux morts" survenues le 16 janvier en France après la vaccination est trop vague pour être vérifiée par l'AFP. Egalement avancée dans la vidéo, la contamination de 4.500 personnes en Israël après avoir reçu leur première injection renvoie à un article de la chaîne I24 mais n'a pu être indépendamment vérifiée par l'AFP.

L'épineuse question du lien de causalité 

Sans évoquer spécifiquement ce post, la Dr Béra-Jonville met en garde contre la confusion qui peut être entretenue entre "séquence" – l'administration d'un vaccin et "conséquence" des effets indésirables plus ou moins graves chez le patient. Une confusion relayée dans plusieurs posts Facebook trompeurs  (ici ou ).

Autrement dit, le décès d'une personne vaccinée n'est pas nécessairement lié à l'injection qu'elle a reçue.

Selon cette spécialiste interrogée le 18 février par l'AFP, il est "hasardeux" d'établir ou d'exclure définitivement un lien de causalité entre le vaccin et des effets secondaires graves sans une enquête poussée prenant en compte la chronologie des faits, le tableau clinique du patient et le type de pathologie signalée aux autorités. Au 15 février, plus de 3,01 millions de personnes avaient été vaccinées en France, dont 66% ont plus de 70 ans, selon le ministère de la Santé.

Dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la France, des médecins mais aussi des particuliers peuvent faire remonter l'existence d'effets secondaires apparus plus ou moins longtemps après une injection et sur lesquels les autorités de pharmacologie vont enquêter.

Selon le dernier point de situation en France publié le 5 février,  300 cas graves d'événements indésirables post-vaccination – dont 57 décès – ont été rapportés en France aux autorités depuis le 27 décembre, dont environ un cinquième l'ont été par des particuliers.  

"Les données analysées pour ce troisième rapport n’apportent pas d’élément en faveur d’un rôle du vaccin dans la survenue de décès", conclut notamment le rapport.

Les autorités sanitaires britanniques affirment, elles, dans leur dernier point de situation du 18 février, que "tous les vaccins et les médicaments ont des effets secondaires" qui doivent être "constamment jaugés en regard de (leurs, NDLR)  bénéfices attendus dans la prévention" du Covid-19, reponsable de plus de 2,4 millions de morts depuis fin 2019 selon un bilan établi par l'AFP.

"Ces vaccins sont assez réactogènes (induisent des réactions, NDLR) : leur niveau de sécurité est assez satisfaisant mais par contre, ils font mal au bras, entraînent un sentiment de fatigue", avait expliqué la virologue et vaccinologiste Marie-Paule Kieny lors d'une audition parlementaire en décembre.

Le 11 février, l'ANSM a estimé que les cas d'hypertension artérielle signalés après des injection de vaccin Pfizer/BioNTech constituaient "un signal qui doit être surveillé" mais ne remettaient pas en cause sa sécurité.

(AFP / Johan Nilsson)

"Il y a trois situations: soit on est sûr que c’est le vaccin – par exemple vous faites des l’urticaire deux heures après l'injection –, ou alors on est sûrs que ce n'est pas le vaccin – par exemple on vous vaccine et un mois après vous faites un urticaire, là on est sûr parce qu’un mois après ce n'est plus possible", explique à l'AFP le Dr Béra-Jonville, par ailleurs cheffe du service pharmacologie au Centre hospitalier de Tours.

"Et puis il y a tout ce qui n'est ni blanc ni noir où on dit : "ça peut être le vaccin, on n’est pas sûrs mais on ne peut pas dire non plus que ce n’est pas le vaccin"", indique-t-elle, assurant que tous les signalements sont conservés dans l'éventualité où un lien de causalité serait mis en évidence au bout de plusieurs semaines.

La responsable met en garde contre toute conclusion hâtive, dans un sens comme dans l'autre. Au début des injections en France du vaccin Pfizer/BioNtech, ses services ont ainsi été alertés de deux cas de dissection de l'aorte, une pathologie grave et relativement rare. "Deux cas en deux semaines, on s'est demandé pourquoi. Et depuis, on n’en a eu aucun autre donc on se dit c’était le hasard d’en avoir deux la même semaine", explique-t-elle. 

Même prudence chez Alain Fischer, professeur d'immunologie pédiatrique et "Monsieur Vaccins" du gouvernement. Interrogé le 15 février sur BFMTV sur des effets secondaires observés par des personnels soignants du CHU de Brest  qui avaient reçu le vaccin Moderna, il a appelé à la patience. 

"Il est encore un tout petit tôt à mon avis pour apprécier le niveau de fréquence de ces événements (...). Il faut attendre les analyses de l’ANSM dont c’est le travail de faire la pharmacovigilance très rigoureuse des vaccins, d’avoir leur retours et leurs conclusions",  a déclaré M. Fischer évoquant "l"hypothèse" que la réaction soit plus forte chez ceux qui avaient déjà, par le passé, contracté le Covid.

Face à ces doutes et dans un contexte inédit de pandémie accompagnée d'une forte médiatisation autour de la vaccination, les services de pharmacovigilance "croulent" sous les signalements, témoigne le Dr Béra-Jonville.

"Il y a tellement eu de choses dites sur ces vaccins qui sont sortis avec pas beaucoup de recul que dès qu’il y a la moindre chose, on nous le déclare", rapporte-t-elle, citant notamment le décès d'un résident d'Ehpad de 99 ans une semaine après une injection et qui souffrait auparavant d'une infection pulmonaire.

"Je ne voyais pas le lien (avec le vaccin, ndlr), il avait d’autres raisons de mourir", assure la Dr Béra-Jonville, assurant qu'un tel décès ne serait jamais remonté jusqu'à ses services si ce résident avait par exemple reçu le vaccin contre la grippe, plus connu des personnels de santé.

"On croule sous les déclarations parce que les gens n'ont pas compris quel est l’intérêt de nous contacter : l’intérêt c’est de surveiller en temps réel pour trouver de nouveaux effets qui potentiellement pourraient remettre en cause les précautions d’emploi ou la poursuite d’un des vaccins. Ce n'est pas de nous déclarer ce qui est déjà connu", déclare la Dr Béra-Jonville.

Edit du 19/02/2021: ajoute métadonnée
 
Jérémy Tordjman
COVID-19