"Covid 19 - la peur par les chiffres" : une vidéo basée sur un calcul erroné

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Une vidéo partagée des dizaines de milliers de fois depuis le 6 février estime que le gouvernement utilise les chiffres de l’épidémie de Covid-19 en France pour "semer la terreur" au sein de la population. Mais plusieurs affirmations avancées dans la vidéo sont fausses et le calcul effectué en guise de démonstration est erroné.

D’une durée de 3m36s, la vidéo a notamment été diffusée le 11 février sous le nom de "Covid-19 - La peur par les chiffres" sur la page Youtube de la députée Martine Wonner qui précise en description qu'il s'agit d'images "non-sourcées".

(Capture d'écran réalisée sur Youtube le 25 février 2021)

La vidéo a également été relayée sur Facebook (1,2,3,4) et Odyssée (1,2). Elle circule également sur Whatsapp et nous a été envoyée en message privé via Twitter pour vérification. 

Selon les recherches de l’AFP, elle a été diffusée pour la première fois le 6 février dernier sur une chaîne Youtube intitulée "artistepro" et y comptabilise près de 50.000 vues au 26 février.

Interrogé par mail par l’AFP le 25 février, la personne animant cette chaîne a confirmé être l’auteur de la vidéo. "Je suis bien l'auteur de cette vidéo et je ne pensais pas qu'elle aurait autant de succès", a-t-il expliqué.

Il a ajouté s'être basé sur "le discours de Laurent Ruquier" qui avait notamment estimé dans une émission du 3 novembre 2020 que les chiffres communiqués sur l’épidémie étaient "anxiogènes", avant de relayer une publication en ce sens le 5 janvier sur Instagram.

Cette vidéo contient plusieurs erreurs factuelles.

Tests PCR et contagiosité des enfants

En guise d’introduction, le narrateur de la vidéo évoque notamment "l'arnaque des tests PCR", qui seraient utilisés pour "culpabiliser tout le monde et augmenter les chiffres". Selon lui, le Covid-19 est l'"épidémie des cas, c'est-à-dire des gens pas malades, mais qui ont côtoyé le virus".

La théorie selon laquelle la plupart des personnes déclarées positives au Covid-19 ont en fait des charges virales trop basses pour être malades ou contagieuses est très répandue sur les réseaux sociaux. Elle a déjà fait l’objet d’un article de vérification de l’AFP.

Les tests PCR sont utiles car une personne exposée au virus peut être contagieuse, asymptomatique ou non, expliquent des scientifiques à l'AFP ici.

Selon la vidéo, "la dernière trouvaille machiavélique qui va permettre de retrouver des chiffres tout en maintenant la peur (est d’)utiliser les enfants, ni malades, ni contagieux".

"Un test salivaire sur mesure va permettre de refaire du chiffre en les testant en masse à la rentrée", est-il expliqué.

Des tests salivaires ont bien été mis en place dans les écoles depuis le 22 février. L'objectif est d'atteindre à terme 200.000 tests par semaine, selon le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer

Mais concernant la contagiosité des enfants, le débat est loin d'être tranché dans la communauté scientifique. 

A ce sujet, lire notre article de vérification sur la contagiosité des enfants et le Covid-19

Fin 2020, des études réalisées aux Etats-Unis, en Inde ou en Corée du Sud ont battu en brèche l'idée que les enfants étaient peu contagieux mais de récents travaux britanniques de grande ampleur ont abouti à des conclusions bien plus nuancées.

Létalité et mortalité

L'argument principal de la vidéo consiste à démontrer que le virus fait un nombre très faible de victimes parmi les contaminés. Toutefois, le calcul effectué lors de cette démonstration est erroné.

(Capture d'écran réalisée sur Youtube le 25 février 2021)

"En France, 99,965% des personnes contaminées ont survécu au virus”, assure le narrateur, avant de donner un pourcentage peu ou prou identique pour d’autres pays. Par soustraction, il en déduit que "0,035% des personnes contaminées (par le virus) en meurt".

On retrouve les chiffres listés par la vidéo dans la publication relayée par Laurent Ruquier :

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Une publication partagée par Laurent Ruquier (@ruquierlaurent)

Selon les chiffres du 24 février de Santé Publique France, 85.347 personnes sont mortes du Covid-19 à l'hôpital ou en Ephad dans le pays pour 3.661.410 cas détectés. 

Si l'on s'en tient uniquement à un calcul mathématique - ce qu'il n'est toutefois pas judicieux de faire, comme nous l'expliquions dans cet article -, le taux de létalité par infection du Covid-19 en France est d'environ 2,33%, 66 fois plus que le montant donné par la vidéo.

Dans les commentaires de la vidéo Youtube, certains internautes remarquent que l'auteur a pu confondre taux de mortalité (nombre de morts du Covid-19 rapporté à la population française) et létalité (nombre de morts du Covid-19 rapportés aux contaminés en France).

Interrogé sur ce point, l’auteur de la vidéo a soutenu que "quel que soit le taux de létalité, il est infime par rapport aux porteurs du virus".

Mais outre ces problématiques de validité statistique, les conséquences du Covid-19 sur la mortalité française ne se mesurent pas si simplement.

D'une part, "la létalité de cette maladie varie beaucoup selon l'âge", a expliqué le 26 février à l'AFP Michel Guillot, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (Ined) au sein de l'unité "mortalité, santé et épidémiologie".

D'autre part, "on n'a pas les morts à domicile dans le décompte (et) on ne sait pas combien il y a eu de contaminés en France", a rappelé l'épidémiologiste Catherine Hill, de l'Institut Gustave Roussy de Villejuif (Val-de-Marne), interrogée par l'AFP le 26 février.

Des paramètres, parmi de nombreux autres, qui rendent le calcul de la vidéo virale caduc, selon ces deux experts. "Globalement à ce stade, la meilleure manière d'appréhender les effets de cette épidémie, c'est la surmortalité", selon Michel Guillot.

La France a enregistré en 2020, quelque 53.900 décès de plus qu'en 2019, soit une surmortalité de 9%, toutes causes confondues, selon un bilan provisoire rendu mi-janvier par l'Insee.

La surmortalité en France (AFP Graphics)

"C'est ça l'effet global du Covid sur la population française. On a à la fois les effets directs et indirects de la pandémie", a jugé Mme Hill.

Ils sont nombreux et influent, en positif ou en négatif, sur l'impact de la maladie sur la population. "Il y a eu moins d'accident de voitures, moins d'accidents du travail, de grippe", a ainsi énuméré l'épidémiologiste.

A contrario, il y a eu des morts à domicile liées au Covid-19 et, en raison de l'afflux intense de patients graves à l'hôpital, le virus a aussi fait courir le risque de la saturation des systèmes de santé.

"Quand on regarde tout cela, même en présence de ces potentiels effets compensateurs, on a une augmentation de la mortalité de 10% pour les plus de 65 ans", a dit Michel Guillot.

Un confinement de printemps "exceptionnel"

Le narrateur de la vidéo conclut en regrettant la "gestion répressive" de l’épidémie de Covid-19 par les gouvernements. qu’il estime être inédites.

"Jamais les populations n'ont été réprimées à ce point", selon lui, même pendant "la grippe espagnole" pourtant bien plus meurtrière.

Selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), agence fédérale américaine, la pandémie connue sous le nom de "grippe espagnole" a fait au moins 50 millions de morts. Plus de 500 millions de personnes ont été infectées dans le monde entier entre 1918 et 1919. 

"Le confinement du printemps, sans doute, c'est exceptionnel car c'est une expérience qu'on en a eu dans le monde entier en simultané", a estimé auprès de l'AFP Anne Rasmussen, directrice d'études à l'EHESS et spécialiste de l'histoire des pandémies.

"En revanche les politiques de restrictions, de confinement ou de distanciation : tout ce que l'on a déployé ce sont précisément les mesures du passé", a-t-elle ajouté.

Pour la grippe espagnole, des restrictions de déplacement ont été décidées dans certains endroits.

Le 3 octobre 1918, la ville de Philadelphie aux Etats-Unis ordonne la fermeture des collèges, des églises et d'autres lieux publics. Cette décision fait suite à un défilé gouvernemental visant à faire la promotion de bons étatiques pour financer la Première guerre mondiale, qui avait conduit à une flambée des contagions. 

La ville de Saint-Louis, à l’inverse, choisit d'annuler le défilé et d'appliquer des mesures pour favoriser la distanciation sociale. 

"Quant aux quarantaines, c'est vieux comme le monde, et on peut dire sur ce point que les mesures du passé étaient plus coercitives", selon Mme Rasmussen, qui mentionne par exemple les cordons militaires installés autour de zones infectées par le choléra au XVIIe siècle pour empêcher toute sortie et entrée.

Aucune comparaison n'est possible entre la situation en 1918 et l'actuelle pandémie de Covid-19, a expliqué José Luis Betrán, professeur d’histoire moderne à l’Université autonome de Barcelone, contacté par l’AFP par courriel. 

A ce sujet, lire notre article de vérification sur la létalité de la grippe espagnole

"Ni la médecine, ni les systèmes de santé publique n’étaient aussi développés qu'aujourd’hui. La population ne disposait pas des moyens de communication actuels pour s'informer des mesures à respecter et prendre conscience des risques au niveau individuel".

Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres a toutefois effectivement déploré lundi 22 février que l'épidémie de Covid-19 soit utilisée par certains pays, qu'il n'a pas cités, pour faire taire les "voix dissonantes" et les médias.

"Brandissant la pandémie comme prétexte, les autorités de certains pays ont pris des mesures de sécurité sévères et des mesures d'urgence pour réprimer les voix dissonantes, abolir les libertés les plus fondamentales, faire taire les médias indépendants et entraver le travail des organisations non gouvernementales", a regretté le chef de l'ONU dans son discours annuel devant le Conseil des droits de l'homme (CDH).

François D'Astier
COVID-19