(AFP / Hector Retamal)

Non, cette étude chinoise ne démontre pas que les asymptomatiques ne contaminent personne

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Des publications très partagées sur les réseaux sociaux  affirment qu'une étude chinoise démontre que les personnes asymptomatiques ne transmettent pas le Covid-19. Mais, comme l'ont clarifié eux-mêmes les auteurs de cette étude portant sur les habitants de Wuhan au printemps 2020, les résultats -qui portent sur un nombre très réduit d'asymptomatiques- ne sont pas généralisables et  surtout ils "ne montrent pas que le virus ne peut pas être transmis par les porteurs asymptomatiques". De façon générale, les scientifiques estiment toujours que les personnes sans symptômes sont bien vecteurs du virus Sars-CoV-2.

On retrouve cette affirmation dans ce post Facebook, partagé près de 600 fois depuis le 2 janvier. Il contient un lien vers le site de France Soir.

Capture d'écran Facebook faite le 5 janvier 2021

On y retrouve un texte présenté comme une tribune, signée du Dr Gérard Delépine, titrée"Les bien-portants, dits 'asymptomatiques', ne transmettent pas le Covid19 : étude chinoise sur 10 millions de personnes !"

Ce texte a été partagé au moins 8.100 fois sur des pages et groupes Facebook depuis le 31 décembre, selon le logiciel de mesure d'audience des réseaux sociaux Crowdtangle. 

Capture d'écran du site de France Soir faite le 5 janvier 2021

Pour l'auteur de cette tribune, cette étude vient montrer que "l’hypothèse de la transmission par des cas asymptomatiques a été instrumentalisée pour justifier et fabriquer un consentement pour des mesures de confinements extrêmes" et qu'il existe un "mensonge dominant sur la contagiosité des cas asymptomatiques". 

On retrouve ainsi la théorie prisée des milieux complotistes selon laquelle la gravité du Covid serait volontairement exagérée par les autorités pour restreindre les libertés des populations. 

Mais l'étude qu'il convoque à l'appui de ses théories ne dit pas cela, comme l'ont clarifié eux-mêmes ses auteurs dans un communiqué le 30 novembre 2020, soucieux de ne pas voir leur travail mal interprété. Menée au printemps à Wuhan après un confinement strict de plus de deux mois, elle relève que la circulation du virus y était alors réduite et l'épidémie sous contrôle grâce aux restrictions et aux masques. 

L'un des auteurs de l'étude, Fujian Song, a de plus directement confirmé dans un mail à l'AFP le 6 janvier 2021 qu'il est "trompeur/incorrect/erroné de conclure que 'tous les asymptomatiques' infectés par le Covid-19 ne sont pas infectieux, sur la base des résultats" de l'étude.

De fait, les tests de masse faits à ce moment-là n'ont pas détecté de personnes qui auraient été contaminées par les asymptomatiques dépistés. L'étude ne permet pas d'aller plus loin, comme l'on dit les auteurs eux-mêmes.

Que dit l'étude et que ne dit-elle pas ? 

La capacité des personnes sans symptômes à transmettre le virus est une question cruciale depuis le début de la pandémie et plusieurs études se sont penchées sur le sujet. Le sujet est complexe, ne serait-ce que parce qu'il est très difficile de remonter avec certitude les chaînes de contamination et de savoir comment on a été contaminé.

Pour l'heure, les scientifiques considèrent en général qu'elles transmettent bien le Sars-Cov-2, vraisemblablement moins que les symptomatiques, mais sans que l'on sache dans quelle mesure.

Et l'étude chinoise (menée par la Huazhong University of Science and Technology  de Wuhan en collaboration avec l'université britannique d'East Anglia) évoquée ne vient pas démontrer que, de façon générale, les asymptomatiques se transmettraient jamais le virus.

Les auteurs ont publié des "clarifications" dans un communiqué de l'East Anglia University le 30 novembre car "les résultats de l'étude font l'objet de mauvaises interprétations", a expliqué l'un d'entre eux, Fujiang Song, dans les commentaires postés sous l'étude originale, publiée le 20 novembre dans la revue scientifique Nature Communications.

Capture d'écran du site de Nature Communications faite le 4 janvier 2021

Ces explications ont aussi été relayées dans la revue scientifique BMJ le 1er décembre.  

Si l'étude menée à Wuhan est impressionnante par son envergure puisqu'elle porte sur près de 10 millions de personnes, ses résultats ne sont pas extrapolables au-delà de la ville de Wuhan et du moment précis où l'étude a été menée, précisent notamment les auteurs dans le communiqué.

La campagne de test massive a en effet été menée "sur plus de deux semaines fin mai, après que le confinement strict de la ville eut été levé en avril". Le but était "d'évaluer le risque de Covid-19 dans la ville après le confinement", expliquent les auteurs.

Epicentre de la pandémie, Wuhan a été confinée du 23 janvier au 8 avril 2020. 

Sur les près de 10 millions de personnes testées, 300 ont été identifiées comme porteuses "asymptomatiques". 

Puis,"1.174 contacts proches de ces cas positifs asymptomatiques ont été repérés et ils étaient tous négatifs au Covid-19", relève aussi l'étude.

"Ce que cela nous apprend, c'est que la prévalence de l'infection au Covid-19 était très basse, entre 5 et 8 semaines après la fin du confinement", indique Fujian Song, de l'Université d'East Anglia et co-auteur de l'étude.

Ce qui "montre que la transmission du Covid peut être contenue avec succès au travers de mesures non-pharmaceutiques, comme les masques, le lavage des mains, la distanciation physique, le traçage des cas et le confinement. Le port du masque reste répandu dans les endroits publics de Wuhan", indique le scientifique.

Un homme à Wuhan le 30 mars 2020 (AFP / Noel Celis)

On constate d'ailleurs que le nombre d'asymptomatiques et de cas contacts est très réduit, réduisant la portée des conclusions de l'étude.

On note également que l'étude vient appuyer sans ambiguïté l'efficacité du confinement et du masque, contrairement à ce qu'affirme la publication Facebook citée au début de notre article.

Autre point important, la mise en culture en laboratoire des échantillons de ces personnes asymptomatiques a révélé que "ces personnes n'étaient pas susceptibles de transmettre de virus" car leurs échantillons ne contenaient pas de "virus viable", précise encore le Pr Song.

Il peut arriver en effet que les tests RT-PCR détectent le Sars-CoV-2 même s'il s'agit de virus "mort" et non infectieux, ce que l'on peut déterminer ensuite grâce à la mise en culture des échantillons en laboratoire.

En d'autres termes, il est donc logique que ces 300 asymptomatiques n'aient pas transmis le virus puisqu'ils n'étaient visiblement de toute façon pas contagieux...

Fujian Song souligne à cet égard le moment particulier sur lequel porte l'étude : ces asymptomatiques ont été détectés après un strict confinement de plus de 70 jours, à un moment "où l'épidémie à Wuhan était sous contrôle".

"Il est vraisemblable que la charge virale des cas asymptomatiques soit basse, comparé avec les cas où le niveau de transmission est élevé", dit encore Fujian Song.

"Il serait donc problématique d'appliquer les résultats de nos recherches à des pays où l'épidémie n'est pas sous contrôle", dit-il encore, soulignant que "l'existence de cas asymptomatiques constitue toujours une source d'inquiétude, même à Wuhan".

Autre point souligné par Fujian Song dans le communiqué, les asymptomatiques étaient de "vrais asymptomatiques" (aucun n'a développé de symptômes pendant l'infection) par opposition aux patients pré-symptomatiques, qui, même s'ils sont sans symptômes au moment du test, en développeront ensuite.

Or, "il y a de nombreuses preuves par ailleurs montrant que les personnes infectées par le Covid-19 peuvent être temporairement asymptomatiques et contagieuses avant de développer des symptômes".

Un test Covid à Wuhan le 28 mars 2020 (AFP / Noel Celis)

Autrement dit, au moment du test, une personne peut ne pas présenter de symptômes mais c'est seulement a posteriori qu'on saura s'il s'agit d'une vraie asymptomatique (jamais de symptômes) ou d'une pré-symptomatique.

C'est pour cette raison que toute personne testée positive est appelée à s'isoler d'emblée. 

On voit donc que l'étude porte sur une situation très particulière, avec une épidémie quasiment jugulée et un très petit nombre de cas de personnes qui n'ont jamais eu de symptômes et qui n'étaient vraisemblabent porteurs que de traces de virus, non infectieux.

Que sait-on de la contagiosité des personnes sans symptômes ?

L'AFP avait déjà consacré un article de vérification sur le sujet le 16 septembre, plusieurs experts et institutions expliquant que les personnes sans symptômes étaient bel et bien susceptibles de transmettre le Sars-CoV-2.

Cet article de la revue Nature a récapitulé fin novembre les connaissances sur le sujet.

Selon l'OMS, sur son site"qu'elles présentent ou non des symptômes, les personnes infectées peuvent être contagieuses et transmettre le virus à d’autres personnes".

"D’après les données de laboratoire, c’est surtout juste avant qu’elles développent des symptômes (à savoir deux jours avant l’apparition de symptômes) et au tout début de la maladie que les personnes infectées sont les plus contagieuses", poursuit l'OMS.

Quant aux "vrais" asymptomatiques, ils peuvent eux aussi être contagieux : "même si quelqu’un qui ne développe jamais de symptômes peut transmettre le virus à autrui, on ne sait pas encore très bien dans quelle mesure cela se produit", dit encore l'institution internationale, appelant à de nouvelles études sur le sujet.

En résumé, non seulement l'étude ne dit pas que les asymptomatiques ne transmettent jamais le virus mais de plus, la littérature scientifique plaide pour l'inverse : les personnes sans symptômes (asymptomatiques et surtout pré-symptomatiques) peuvent bien être contagieuses même si l'on ne sait pas mesurer précisément dans quelle mesure.

MAJ le 06/01/2021 à 12:30 pour ajouter citation de Fujian Song dans un mail à l'AFP
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