Cette étude de 2005 ne démontre pas l'efficacité de la chloroquine contre le Covid

Copyright AFP 2017-2021. Droits de reproduction réservés.

Une capture d'écran d'une étude de 2005 sur la chloroquine, traitement contre le paludisme, a été partagée plus de 3.000 fois sur les réseaux sociaux en huit jours comme preuve que cette molécule serait également efficace contre le Covid-19. Mais seules des cellules animales ont été étudiées en laboratoire dans le cadre de ces recherches. De plus, ces travaux portaient sur le virus du SARS-CoV, et non du SARS-CoV-2, apparu fin décembre 2019 en Chine. À ce jour, l'efficacité de la chloroquine et de son dérivé, l'hydroxychloroquine, contre le Covid, n'est toujours pas démontrée scientifiquement pour l'homme, comme le rappellent l'un des auteurs de l'étude et des scientifiques interrogés par l'AFP. 

"Et voilà le mensonge mondial", est-il écrit en haut de ce visuel, relayé 2.300 fois sur Facebook depuis le 10 mars. L'image montre la capture d'écran d'une étude intitulée "la chloroquine est un puissant inhibiteur de l'infection et de la propagation du coronavirus du SRAS".

Capture d'écran prise sur Facebook le 15/03/2021

Ce visuel a également été partagé 650 fois sur Twitter, et l'étude a été reprise sur des sites comme Geopolintel ou encore le blog de Mediapart, espace dans lequel les contributions sont libres et parfois confondues, à tort, avec des productions journalistiques. 

Captures d'écran prises le 17/03/21

La chloroquine, anti-paludique peu cher utilisé depuis plusieurs décennies et commercialisé notamment sous le nom de Nivaquine, a suscité la controverse au début de la pandémie. Avec son dérivé, l'hydroxychloroquine (HCQ), elle a été fervemment défendue par le professeur Didier Raoult comme un traitement efficace contre le Covid-19.

Les formules des deux molécules et leur mode d'action sont très proches, mais l'hydroxychloroquine, commercialisée en France sous le nom de Plaquénil et prescrite contre le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde, est mieux tolérée. 

Un an après le début de la pandémie, des internautes regrettent encore que ces deux traitements ne soient pas utilisés pour le Covid-19, estimant que les molécules, dont cette étude prouverait l'efficacité, seraient interdites par le gouvernement afin de distribuer les vaccins anti-covid. 

Captures d'écran prises sur Facebook le 16/03/2021

D'où vient cette étude? 

Cette étude, authentique, a été publiée en anglais le 22 août 2005, dans la revue médicale Virology Journal. La capture d'écran partagée sur les réseaux sociaux est une traduction automatique en français : le mot "abstract" est traduit par "abstrait" alors que cette expression indique, dans ce cas de figure, qu'un "résumé" de ces recherches est disponible. 

De 2002 à 2004, le virus du SARS-CoV, responsable d'une épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS en français), s'est répandu sur toute la planète, causant 8.000 cas et 800 décès.

Un an après la fin de cette épidémie, l'étude relayée sur les réseaux sociaux a été conduite afin de voir si la chloroquine "avait un effet antiviral" sur des cellules infectées par le SARS-CoV, raconte seize ans après le professeur Thomas G. Ksiazek de l'Université du Texas Medical Branch, aux Etats-Unis. Il est l'un des huit auteurs de l'étude et a été contacté par l'AFP le 16 mars.

Au moment de ces analyses, il n'existait aucun traitement préventif ou thérapeutique pour le SRAS. Ces recherches ont, à l'époque, suscité de l'espoir, relate Thomas G. Ksiazek, puisqu'elles ont conclu que la chloroquine avait des effets inhibiteurs sur les cellules infectées traitées en laboratoire avant ou après avoir été exposées au virus. Mais cela ne veut pas pour autant dire que la molécule est efficace contre le nouveau coronavirus.

Cellules de primates et SARS-CoV

Jointe par l'AFP le 15 mars, Marisa Peyre, épidémiologiste au Cirad, note d'abord qu'il s'agit "d'une étude sur des cultures cellulaires de singes, qui, avant d'être utilisée chez l'homme, doit être validée par des essais cliniques". 

Capture d'écran prise le 16/03/2021

Dans les résultats de l'étude, la première phrase indique que "la chloroquine a de forts effets antiviraux sur l'infection de cellules primates par le SARS-CoV", et non chez l'humain. 

Marisa Peyre souligne ensuite que cette étude a été réalisée en 2005 sur le virus du SARS-CoV, et non celui du SARS-CoV-2, apparu fin 2019 en Chine. Or, "le SARS-CoV-1 sur lequel se base l'étude est différent du SARS-CoV-2 qu'on ne connaissait pas à l'époque", explique l'épidémiologiste. 

Des résultats in vitro ne se confirment pas nécessairement in vivo

En conclusion, les auteurs de l'étude de 2005 estiment que la chloroquine est "efficace pour prévenir la propagation du SARS-CoV en culture cellulaire". Or, ce n'est pas parce qu'un traitement montre des résultats encourageants "in vitro", c'est-à-dire en laboratoire, qu'il fonctionne "in vivo", dans un organisme vivant. "Beaucoup de molécules ont un effet in vitro sur les coronavirus mais celui-ci ne se retrouve pas dans les phases suivantes des essais", note auprès de l'AFP Pascal Crépey, enseignant-chercheur au département d'épidémiologie et de biostatistiques de l'Ecole des hautes études en santé publique (EHESP).

Et c'est justement ce qu'il s'est passé pour la chloroquine, raconte Thomas G. Ksiazek. "Ces recherches étaient la première étape d'une étude préliminaire qui a montré que ce médicament avait du potentiel pour être utilisé [sur un coronavirus], mais des études plus poussées, notamment dans le cas du Covid-19, ont conclu que ce médicament n'était pas efficace", assure le chercheur américain.

Après une étude in vitro, il faut ainsi réaliser un essai sur des animaux, puis un essai clinique de trois phases sur l'homme. La dernière requiert des milliers de volontaires. "Avant l'essai on a de l'espoir, mais il faut passer par l'essai clinique pour avoir des preuves, solliciter l'autorisation de mise sur le marché et recommander l'emploi" d'un médicament, note Yves Buisson, épidémiologiste et membre de l'Académie nationale de médecine contacté par l'AFP le 16 mars.

Or, si "l'hydroxychloroquine et la chloroquine ont une activité virale in vitro sur une grande gamme de virus, la grippe, le chikungunya, la dengue, le SARS-CoV... On n'a jamais réussi à transposer cette activité in vivo, sur des êtres vivants", explique Yves Buisson.  "Ce qu'on observe dans les éprouvettes n'est pas toujours transposable, malheureusement, sur les êtres vivants".

Pour Pascal Crépey, cette absence de résultat sur l'humain s'explique par le fait que les concentrations de chloroquine nécessaires pour avoir un effet sur le virus au niveau des cellules sont extrêmement importantes et de ce fait incompatibles avec l'administration de chloroquine dans la vraie vie. Pour avoir un résultat,"vous avez besoin de donner au patient une quantité de chloroquine qui risque de le tuer, détaille l'épidémiologiste. Sinon, il n'y a pas suffisamment de chloroquine qui atteint les cellules infectées pour que la molécule ait un quelconque impact sur la maladie". 

Des experts interrogés par l'AFP avaient, dès le début de la pandémie, mis en garde contre les possibles effets secondaires de la chloroquine."Il faut faire attention car la chloroquine (...) a un certain nombre d'effets indésirables (...): affections du système immunitaire, affections gastro-intestinales, nausées, vomissements, des troubles au niveau hépatique voire hématologique", expliquait à l'époque le professeur Jean-Paul Giroud, l'un des spécialistes les plus reconnus en pharmacologie et membre de l'Académie nationale de Médecine.

Et "la marge thérapeutique de la chloroquine et de l'hydroxychloroquine est étroite, cela veut dire que la quantité qu'on donne pour être efficace n'est pas loin de la dose toxique", note Yves Buisson. 

L'OMS liste ici les caractéristiques et les effets indésirables de la chloroquine. 

Des études de grande ampleur menées depuis le début de la pandémie

Si la chloroquine et hydroxychloroquine continuent d'être vantées pour les patients atteints du Covid-19 dans certaines publications partagées sur les réseaux sociaux, de nombreux scientifiques ont expliqué ces derniers mois que la molécule, malgré ses nombreux et fervents promoteurs, n’avait pas fait la preuve de son efficacité. 

"Des essais cliniques ont été menés à grande échelle pour tester l'efficacité de la chloroquine contre le SARS-CoV-2 et ceux-ci n'ont pas démontré d'efficacité avérée", note Marisa Peyre. 

Des études randomisées, (la méthode considérée comme la plus fiable pour tester un traitement avec un groupe recevant le traitement et un groupe témoin recevant un placebo), - la britannique Recovery, la française Hycovid, ou Solidarity menée par l’OMS - ont démontré que le dérivé de la chloroquine, l'hydroxychloroquine, n'était pas efficace contre le Covid-19.

Le 2 mars 2021,  un comité d'experts internationaux de l'OMS a conclu dans une note publiée dans le British Medical Journal (BMJ) que l'hydroxychloroquine "ne doit pas être utilisée comme traitement préventif pour les personnes qui ne sont pas atteintes du Covid". Les experts se sont basés sur les résultats de six essais randomisés incluant plus de 6.000 participants et qui démontrent que le recours à l’anti-inflammatoire ne diminue pas le risque de décès ou d’admission à l’hôpital pour une infection au Covid-19, notant que la molécule "augmente probablement le risque d’effets indésirables ». En conséquence, l'OMS considère que ce médicament n'est plus prioritaire pour de nouvelles recherches et que les moyens mis à sa dispositions doivent être redirigés pour évaluer d'autres médicaments, plus prometteurs pour prévenir le nouveau coronavirus.

"La littérature n'a jamais trouvé d'avantages à utiliser l'hydroxychloroquine pour le Covid mais a trouvé des inconvénients et des effets secondaires indésirables, notamment cardiaques", abonde Yves Buisson. "Comme c'est prescrit dans le protocole Raoult, c'est dangereux". Pour le scientifique, il est important de prendre de l'hydroxychloroquine ou de la chloroquine sous couverture médicale, quand c'est prescrit pour des raisons rhumatologiques et en étant suivi par un médecin, afin d'être certain de ne pas avoir de prédisposition à souffrir de complications cardiaques.

Pour le professeur Thomas G. Ksiazek, le fait que l'ancien président américain Donald Trump ait pris de l'hydroxychloroquine à titre préventif pendant plusieurs semaines a largement contribué à "cet engouement pour la molécule" aux Etats-Unis, alors que celle-ci n'avait toujours pas fait ses preuves. "Aujourd'hui, dit-il, les gens s'en sont juste lassé", et le professeur Raoult, est, selon ses mots, "loin de faire l'unanimité". 

"Les études deviennent des arguments"

Depuis le début de la pandémie, le détournement d'études scientifiques  est "systématique", regrette Pascal Crépey. "Quand le débat scientifique s'invite dans le débat public, les études deviennent des arguments au service des uns ou des autres et parfois l'interprétation des résultats peut être sujette à caution en faisant dire plus à l'étude que ce qu'elle ne dit vraiment", pointe l'épidémiologiste. 

L'AFP a déjà réfuté de très nombreuses allégations sur la prétendue efficacité de la chloroquine et de l'hydroxychloroquine.  En octobre,  des publications assuraient par exemple que l'essai Discovery aurait été stoppé par les autorités sanitaires françaises alors qu'il "était en train de démontrer la supériorité de l'hydroxychloroquine" . En décembre, une rumeur assurait cette fois qu'une association médicale américaine était revenue sur sa recommandation de ne pas utiliser l'hydroxychloroquine contre le Covid.

Retrouvez la liste de toutes les vérifications effectuées par l'AFP sur le nouveau coronavirus. 

Edit du 18/03/21 : mise à jour de la première capture d'écran
COVID-19