(AFP / Hannibal Hanschke)

Attention à cette publication qui prétend que "70%" des soignants "refusent" la vaccination anti-Covid

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Une publication sur Facebook assure que "70%" des soignants en France "refusent" de se faire injecter les vaccins contre le Covid-19. Mais cette affirmation ne repose pas sur des données fiables et masque d'importantes disparités au sein des personnels de santé, selon plusieurs études et deux syndicats de soignants interrogés par l'AFP.

Les soignants vont-ils être contraints de se faire vacciner contre le Covid-19 en France? Le débat a été relancé par les appels pressants de l'exécutif pour que médecins, infirmiers ou aides-soignants se fassent davantage vacciner pour freiner les contaminations et montrer l'exemple.

Dans un courrier diffusé le 5 mars, le ministre de la Santé Olivier Véran a ainsi appelé les soignants à se faire vacciner "rapidement" au nom de la "sécurité collective", et a assuré, depuis, voir "l'adhésion" au vaccin prendre de l'ampleur chez les professionnels de santé, qui font partie des catégories prioritaires au même titre notamment que les plus de 75 ans.

Partagée plus de 600 fois depuis le 9 mars, une publication sur Facebook se montre moins optimiste : émanant d'auto-proclamées "Sentinelles du peuple", elle affirme que "70% des personnels de santé refusent la vaccination". Un chiffre choc affiché en grands caractères sur la photo d'un soignant faisant le signe stop avec la paume de sa main.

Capture d'écran Facebook réalisée le 10 mars

Ce chiffre pourrait alimenter une certaine crainte vis-à-vis des vaccins mais il est trompeur : il ne correspond à aucune réalité statistique et surévalue le niveau de défiance qui peut exister à l'égard des vaccins chez certains professionnels de santé, selon plusieurs études et deux syndicats de soignants interrogés par l'AFP.

D'où vient le chiffre de 70%?

Pour arriver à ce chiffre, les "Sentinelles du peuple", dont la page Facebook fourmille de publications dénonçant les restrictions sanitaires, se basent sur une opération très simple: le gouvernement estimant lui-même à environ 30% le pourcentage de soignants actuellement vaccinés en France, ils en déduisent que les 70% restants "refusent" le vaccin.

"C'est inepte", a réagi le 10 mars auprès de l'AFP le président de la Fédération nationale des infirmiers (FNI, libéraux), Daniel Guillerm, tandis que son homologue du syndicat des médecins généralistes français (MG France), Jacques Battistoni, évoquait une estimation "fausse".

D'abord parce que la non-vaccination ne procède pas nécessairement d'un refus. Selon M. Guillerm, il y a ainsi des "trous dans la raquette" dans l'approvisionnement en vaccins qui affecteraient entre "10 à 20%" des personnels de santé, notamment chez les infirmiers.

"Ce n'est pas la majorité des professionnels, mais certains d'entre eux dans certaines villes sont encore en attente de créneaux pour se faire vacciner", affirme-t-il. En clair : certains soignants n'ont pas refusé de se faire vacciner mais n'ont pu, tout simplement pas recevoir les injections.

Plus généralement, selon lui, "c'est une ineptie de dire que la majorité (de soignants) y sont opposés: il y a un ventre mou de soignants qui se disent : +oui, je vais me faire vacciner mais j’attends encore un peu".

Même son de cloche du côté des médecins généralistes qui sont, selon le président de MG France, en grande majorité favorables à la vaccination et seraient déjà, selon lui,"entre 60 à 70%" à avoir franchi le pas.

"Nos adhérents n'expriment pas de doute par rapport à la vaccination mais si c'est vrai que ça ne fait pas partie de l'ADN de notre organisation", majoritaire chez les généralistes, détaille M. Battistoni, tout en faisant état d'une plus grande défiance chez les infirmières ou les aides-soignants.

Une étude publiée le 18 février par Santé Publique France et réalisée auprès de 9.580 professionnels de santé contredit également le chiffre de 70% avancé dans la publication.

Couvrant la période allant de décembre au 1er février, elle montre que 89% des professions médicales (médecins, sages-femmes, dentistes...) et plus de 60% des infirmiers ont l'intention de se faire vacciner contre le Covid-19,  une proportion qui tombe à 44% chez les aides-soignants.

Capture d'écran de l'étude de Santé Publique France.

Menée auprès 1.200 praticiens entre octobre et novembre, soit avant le début de la campagne de vaccination en France fin décembre, une autre étude concluait que trois médecins généralistes sur quatre étaient a priori favorables au fait de recevoir une injection contre le Covid-19.

Signe d'une grande disparité au sein du monde médical, une étude plus restreinte conduite en novembre par la Fédération des établissements hospitaliers et d'aide à la personne privés non lucratifs (Fehap) concluait, elle, que 76% des soignants en maison de retraites ne souhaitaient pas se faire vacciner. 

L'AFP Factuel n'a pas été en mesure de trouver des chiffres globaux sur la couverture vaccinale des soignants. Au niveau régional, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris a indiqué le 9 mars que 34% de ses personnels avaient reçu au moins une première injection. Cette proportion s'élevait à 38,5% dans les Ephad et Unités de soins longue durée, selon les chiffres de Santé Publique France arrêtés au 23 février.

Peut-on évaluer la défiance des soignants vis-à-vis des vaccins?

Si le chiffre de 70% de soignants hostiles à la vaccination semble surévalué, les deux responsables syndicaux reconnaissent qu'une réticence existe bel et bien chez certains personnels de santé, en écho aux inquiétudes tenaces d'une partie de la population.

De nombreux soignants en France ont ainsi boudé le vaccin AstraZeneca, notamment en raison d'effets secondaires plus prononcés, le plus souvent de forts symptômes grippaux, chez les personnes plus jeunes. Des questions ont aussi émergé sur l'efficacité de ce sérum pour contrer le variant sud-africain du coronavirus.

Jeudi 11 mars, les autorités sanitaires danoises, islandaises et norvégiennes ont suspendu l'utilisation de ce vaccin "par précaution", en raison de craintes liées à la formation de caillots sanguins.  

(AFP / Anatolii Stepanov)

"Il y a une forme de réticence que j'ai vue par rapport au vaccin Astra, par rapport aux effets secondaires (…) c'est vrai que ça a certainement joué. Certains se sont dits : +je veux pas être malade, je vais pas pouvoir aller travailler+", abonde M. Battistoni, qui pointe l'effet amplificateur de "l'influence délétère" des réseaux sociaux. 

Selon M. Guillerm, la défiance viendrait également d'un message gouvernemental "brouillé", d'abord sur l'utilité des masques et ensuite sur le vaccin. "On ne sait toujours pas avec précision si on peut transmettre le virus en étant vacciné", affirme-t-il.

D'après une étude menée pendant l'été 2020 pour Santé Publique France auprès de 3.556 professionnels, le "manque d'information" était alors la principale raison invoquée par les professionnels refusant d'être vaccinés. 

Extrait de l'étude

S'agissant de l'épidémie --moins létale et moins contagieuse-- de la grippe saisonnière, les données récentes montraient déjà qu'une part non-négligeable des soignants ne s'étaient pas sentis obligés de se faire vacciner en France.

Sur la saison 2018-2019, seuls 35% des soignants exerçant dans les établissements de santé (hors Ehpad) avaient en moyenne été vaccinés, selon le bilan de Santé publique France qui révèle, là aussi, de grandes disparités entre médecins (vaccinés à 67%) et infirmiers (36%).

Pour inverser cette tendance, l'Académie nationale de médecine --dont les avis sont consultatifs -- a recommandé mardi 9 mars de rendre la vaccination des soignants obligatoire contre le Covid-19 pour éviter "les cas groupés d'infections nosocomiales" --c'est-à-dire contractées à l'hôpital.

Mais une telle option divise profondément les professionnels, comme l'indiquait un récent article de l'AFP: certains y sont favorables au nom de l'éthique tandis que d'autres refoutent un effet repoussoir. 

Selon Renaud Péquignot, président de la commission médicale des Hôpitaux de Saint-Maurice (Val-de-Marne), cité dans l'article, une telle obligation constituerait "un obstacle de plus" pour recruter et pourrait "faire fuir" des personnels "qu'on n'a aucun moyen de retenir, avec leurs salaires ridicules". 

 
Jérémy Tordjman
CORONAVIRUS Covid-19