Attention à ce tutoriel trompeur prétendant montrer le nombre de décès dus à la vaccination anti-covid en Europe

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Un "tutoriel" prétendant montrer un moyen d'accéder au nombre de "décès dus à la vaccination" contre le Covid-19 en Europe en se basant sur les données de la plateforme EudraVigilance de l'Agence européenne des  médicaments (AME) a été visionné des milliers de fois depuis le début du mois de mars. Mais le chiffre avancé dans cette vidéo "résulte d'une mauvaise compréhension des données", explique l'AME, car le blogueur détourne dans sa démonstration des données médicales pour imputer aux vaccins la responsabilité de ces décès, alors qu'aucun lien de causalité n'a été établi à ce stade scientifiquement.

Depuis le début du mois de mars, ce chiffre revient régulièrement sur les réseaux sociaux : l'Union européenne aurait "reconnu" que la vaccination anti-covid était "responsable de 2.500 décès en Europe".

Captures d'écran prises le 12/03/21

En guise de preuve, un "tuto" est abondamment relayé, pour inciter les internautes à vérifier par eux-mêmes.

"Décès dû au vaccin - Tuto comment trouver l'info", s'intitule cette vidéo, partagée le 4 mars par la chaîne L'Aile à Stick et visionnée des milliers de fois sur de nombreuses plateformes comme Youtube, Odysée, Quartier Libre, InfoVF ou encore Rumble.

Capture d'écran prise sur Odysee le 12/03/2021

"Pour tous les sceptiques ici, je vais vous donner un petit tuto pour aller vers l'information par vous-même", assure le blogueur au début de cette vidéo de 5 minutes. "Je vais parler des problèmes liés aux vaccins Pfizer, Moderna et AstraZeneca, les décès qui sont liés à ces vaccins, dont vous n'entendrez absolument pas parler dans les médias", poursuit-t-il.

En filmant son écran, il invite ses spectateurs à se rendre sur le site d'EudraVigilance, la plateforme d'évaluation des effets indésirables suspectés des médicaments de l'Agence européenne des médicaments (EMA).

Depuis le lancement de la campagne de vaccination dans l'UE, des médecins mais aussi des particuliers peuvent faire remonter l'existence d'effets secondaires apparus plus ou moins longtemps après une injection et sur lesquels les autorités de pharmacologie vont enquêter. Ces données récoltées au niveau national sont ensuite transmises à l'Agence européenne des médicaments qui les recense par catégorie sur cette plateforme. 

Le blogueur incite ensuite à cliquer sur l'onglet "rapports sur les effets indésirables suspectés des médicaments pour les substances", puis à sélectionner la lettre C pour pouvoir choisir les trois vaccins contre le Covid-19 qui étaient, au moment de la vidéo, les trois seuls autorisés dans l'UE, (un quatrième, celui de Johnson & Johnson a été approuvé depuis). Les produits des laboratoires Pfizer/BioNTech, Moderna et AstraZeneca apparaissent dans cette liste, à côté de leur nom scientifique. 

Capture d'écran prise sur le site EudraVigilance le 09/03/2021

En cliquant sur chacun de ces vaccins, une fenêtre s'ouvre, qui laisse apparaître les événements enregistrés en rapport avec chaque produit sur la plateforme.

Le blogueur invite alors à cliquer sur l'avant-dernier onglet, intitulé "Number of Individual Cases for a selected Reaction" (nombre de cas individuels pour un effet précis). S'affiche alors sur la gauche un menu déroulant. L'Aile à Stick clique sur "General Disorders and administrations site conditions" et regarde le chiffre "Fatal" (décès) qui s'affiche dans la fenêtre du bas. 

Capture d'écran prise sur le site EudraVigilance le 12/03/2021

Il note ce chiffre pour chaque vaccin, et, en cumulant les résultats des trois produits, assure arriver au nombre total de décès dûs au vaccin anti-covid pour une pathologie. Il rentre ensuite cette information dans un fichier Excel et répète l'opération pour toutes les autres pathologies (troubles psychiatriques, problèmes des yeux, troubles urinaires...) du menu déroulant. 

Capture d'écran prise sur Odysee le 12/03/2021

Au total, le blogueur arrive à un résultat de 2.702 décès toutes pathologies comprises, en précisant qu'il a dû y avoir "des oublis" car le nombre de patients décédés des vaccins contre le Covid-19 serait, selon lui, minimisé par les autorités sanitaires. 

Ce tableau, ainsi que le tutoriel a été relayé sur Facebook, Twitter et plusieurs sites (1, 2, 3, 4, 5), le nombre prétendu de décès augmentant au gré des mises à jour de la base de données européenne.

Capture d'écran prise le 15/03/2021 sur le site Pgibertie
Capture d'écran prise sur le site Réseau International le 15/03/21

 

 

Pourquoi ce raisonnement est trompeur

Le blogueur explique tout au long de sa démonstration que les vaccins anti-covid sont "responsables de 2.500 décès en UE", imputant la responsabilité de la mort de ces patients à la vaccination contre le Covid-19. Mais il oublie que le décès d'une personne vaccinée n'est pas nécessairement liée à l'injection qu'elle a reçue, comme a déjà expliqué l'AFP dans cet article du 19 février

Contactée le 12 mars, l'Agence européenne des médicaments, qui a eu connaissance de ces publications, atteste "que les informations fournies dans le tableau publié sont incorrectes et résultent d'une mauvaise compréhension des données"

La plateforme EudraVigilance prévient dès sa page d'accueil que les informations publiées"concernent des effets indésirables suspectés", par exemple des effets secondaires observés après avoir pris un médicament, mais qui ne sont "pas obligatoirement liés ou dus au médicament". En effet, la base de données détaille dans sa section "sources des données" qu'un rapport électronique se base sur les effets indésirables liés à des déclarations spontanées.

"Vous ne pouvez pas, à partir d'un échantillon fondé sur des déclarations pour lesquelles on ne peut pas se prononcer sur le lien de causalité, extrapoler sur l'Europe entière", affirme à l'AFP le 12 mars Bernard Bégaud, professeur de pharmacologie à l'université de Bordeaux  et ancien président de la Commission sur les essais cliniques de l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). "Le calcul qui est fait dans cette vidéo n'a pas de sens".

l'Agence européenne des médicaments précise bien que les informations sur les effets indésirables déclarés "ne doivent pas être interprétées comme signifiant que le médicament ou la substance active provoque l'effet observé ou que son utilisation présente un risque".

Ces effets sont rapportés chaque fois qu'un patient vacciné est victime d'un effet secondaire par mesure de précaution, sans qu'il y ait nécessaire de rapport, notent les pharmacologues interrogés par l'AFP.

"Dans la vie réelle les gens meurent, ont des infarctus, des thromboses, des cancers... Donc vous allez voir tous ces événements mais ça ne veut pas forcément dire qu'ils sont liés à la vaccination. Ce qui aurait été étonnant c'est qu'on ne déclare pas de décès après la vaccination", assure le 12 mars à l'AFP Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses de l'Hôpital Henri-Mondor à Créteil et expert sur la question des vaccins à la Haute autorité de Santé.

"12.000 personnes meurent chaque jour dans l'UE de causes diverses, dont 83 % sont âgées de plus de 65 ans", tient à rappeler l'Agence européenne des médicaments. Et les campagnes de vaccination des pays européens ont majoritairement concerné dans un premier temps les personnes âgées plus susceptibles de développer une forme grave du Covid et d'en mourir.
 

"Ce qui permet de dire à la fin que les vaccins sont bien tolérés, c'est qu'on n'a pas d'augmentation de ces événements par rapport à ce qu'il se passe dans la vie quotidienne ou à la population non vaccinée", ajoute le spécialiste. Pour lui, c'est même l'inverse puisque "des études virologiques ont montré qu'il y avait moins d'hospitalisations chez les personnes vaccinées toutes causes confondues, car il y a une efficacité sur la mortalité spécifiquement liée au Covid". 

Une femme reçoit une injection de vaccin contre le Covid-19 à Vailhauquès, dans l'Hérault, le 13 mars. (AFP / Sylvain Thomas)

"Il y a X décès qui sont survenus chez des gens qui ont été vaccinés mais ça ne veut absolument pas dire que c'est le vaccin qui est responsable de ces décès", abonde Jean-Louis Montastruc, chef du service de pharmacologie médicale et clinique du CHU de Toulouse et membre de l'Académie nationale de médecine.

"Il y a des décès qui surviennent spontanément malheureusement tous les jours et le rôle des centres de pharmacovigilance est de faire l'imputabilité, c'est-à dire étudier ces observations et regarder si le vaccin est responsable des effets indésirables ou des décès dans ce cas."

Pour cela, les centres de pharmacovigilance se basent sur trois critères, rapporte Jean-Louis Montastruc. D’abord, un critère chronologique."Si un cancer est observé quelques heures après l'administration d'un vaccin, vous imaginez qu'il n'y a pas de causalité, mais si c'est une réaction allergique, là il y a causalité”, illustre le pharmacologue. Le deuxième critère est sémiologique, et revient à exclure les autres causes possibles de décès, si le patient décédé était atteint de comorbidités ou avait des antécédents médicaux par exemple. Le dernier critère est bibliographique, et consiste à lire ce qui est décrit dans la littérature scientifique pour voir si l’effet indésirable observé est connu pour le vaccin utilisé. 

L'Agence assure que les autorités réglementaires de l'UE "examinent soigneusement tous les rapports afin de déterminer s'il existe un lien possible avec le vaccin". A ce jour et après examen de chaque cas individuel, "aucun cas de décès chez des personnes âgées n'a été considéré comme ayant un lien de causalité avec un vaccin contre le Covid-19", affirmait l'EMA à la date du 12 mars. 

Enfin, les médecins interrogés par l'AFP rappellent que "même s'il y avait un cas de décès pour 10 millions de personnes vaccinées", le principe de la balance bénéfice-risque serait encore respecté, c'est-à-dire que la protection offerte globalement contre le Covid-19, maladie pour laquelle le taux de mortalité est très élevé en cas de forme grave, resterait beaucoup plus importante que les risques induits par le vaccin.

Plusieurs effets indésirables chez un même patient

De plus, l'Agence européenne des médicaments souligne auprès de l'AFP que le calcul du blogueur l'Aile à Stick est doublement trompeur, car l'onglet "Number of individual cases for a selected reaction" indique le nombre d'effets secondaires potentiellement liés à la vaccination, et non le nombre total de cas individuels.

Or,"il est important de savoir qu'une déclaration individuelle d'effet secondaire peut contenir plus d'une réaction suspectée et que ces réactions peuvent être classées dans différents groupes de réactions", note l'AME. Elle cite le cas d'un patient ayant souffert de vomissements et de maux de tête, qui sera comptabilisé simultanément dans les catégories "troubles gastro-intestinaux" et "troubles du système nerveux". Même si un lien de causalité entre la vaccination et un décès était prouvé, le chiffre avancé par L'Aile à Stick serait donc encore en faux. 

Depuis le début de la vaccination en France, "5.331 cas d’effets indésirables ont été analysés" et "la majorité des effets indésirables sont attendus et non graves à ce jour", indiquait le 18 février l'Agence nationale du médicament (ANSM) dans un rapport de pharmacovigilance. 

En pleine période de campagne vaccinale, les réseaux sociaux sont le foyer de nombreuses affirmations infondées répandues par les groupes antivaccins. L'AFP a déjà réfuté des infox similaires sur le nombre de décès faussement attribués aux injections anti-covid en France, les effets présumés des vaccins ou encore leur composition.

Juliette Mansour
COVID-19