Non, cette courbe des hospitalisations de malades du Covid-19 n'est pas comparable à celle des cas de grippe en Suisse

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Une publication Facebook partagée des centaines de fois depuis le 25 février affirme constater des similitudes entre la courbe du nombre des nouvelles hospitalisations liées au Covid-19 à celle d'une "grippe saisonnière d'intensité moyenne à faible" en Suisse. C'est faux, selon des experts contactés par l'AFP. Il n'existe aucune statistique ou courbe comparable pour la grippe et le Covid-19 est "beaucoup" plus grave que le virus saisonnier, a expliqué un épidémiologiste à l'Office Fédéral de la Statistique (OFS) de Suisse.

"Si nous comparons cette courbe avec celles des années antérieures, nous constatons qu'elle ressemble étrangement à une grippe saisonnière d'intensité moyenne à faible telle que nous les connaissons en Suisse depuis des décennies", peut-on lire sur la publication d'un utilisateur suisse, s'appuyant sur un graphique officiel de l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) faisant état des nouvelles admissions à l'hôpital pour 100.000 habitants des cas de Covid-19.

Capture d'écran de la publication Facebook, prise le 09/03/2021.

Partagée quelques centaines de fois depuis sa publication le 25 février, le même message est véhiculé : tandis que la courbe signale une diminution des nouvelles admissions à l'hôpital en 24H, "médias" et "gouvernements" font croire à une "catastrophe sanitaire". D'autres évoquent des "mensonges" ou des "mesures liberticides" mises en place pour lutter contre une épidémie qui ressemble à celle de la grippe et même qui ne semble plus d'actualité.

Capture d'écran d'une publication Facebook reprenant la fausse information, prise le 09/03/2021.
Capture d'écran d'une publication Facebook reprenant la fausse information, prise le 09/03/2021.

 

Aucune "courbe comparable" au Covid-19 pour la grippe

"Il n'existe aucune statistique, représentation ou courbe comparable pour la grippe", a formellement déclaré le 5 mars à l'AFP Christoph Junker, épidémiologiste à l'Office Fédéral de la Statistique (OFS). "Il n'existe pas de chiffres précis sur les hospitalisations et la mortalité dues à la grippe en Suisse", a-t-il affirmé.

Pour évaluer l'intensité d'une épidémie grippale, le personnel médical suisse a recours à l'outil Sentinella, destiné à suivre l'évolution de l'épidémie. Elle est suivie sur la base d'extrapolation reposant sur les consultations médicales ambulatoires pour symptômes grippaux déclarés dans le cadre d'un système d'annonce volontaire par un réseau de médecins généralistes. 

Selon ce système de surveillance, la grippe est à l'origine de 112 000 à 275 000 consultations médicales chaque année. Le pic de l'épidémie en 2019/2020 a été observé début février avec 330 consultations pour 100.000 habitants.

Capture d'écran de l'incidence des consultations dues à une affection grippale par semaine, prise le 04/03/2021.

"Il ne s'agit pas de chiffrer le nombre de personnes atteintes de la grippe", a confirmé Yann Hulmann, porte-parole de l'OFSP, contacté le 3 mars par l'AFP. "On est donc dans une estimation qui est peu précise", a-t-il poursuivi. 

Cette estimation s'élève "à plusieurs milliers" d'hospitalisations et à "plusieurs centaines" de décès chaque année, a indiqué M. Junker, qui ne voit pas d'où la comparaison avec le Covid-19 peut venir. Les complications de la maladie se retrouvent surtout chez les personnes ayant un risque accru de complications de la grippe (femmes enceintes, prématurés, personnes âgées et personnes souffrant de certaines maladies chroniques).

Au printemps, la première vague du Covid-19, qui a duré environ cinq semaines, a causé une surmortalité de 1.500 décès en Suisse, "ce qui aurait pu correspondre à une grippe forte qu'on pouvait voir les années précédentes", a-t-il ajouté. Mais avec une deuxième vague longue de quinze semaines, ils ont analysé une surmortalité environnant les 10.000 décès, "ce qui n'est pas comparable à la grippe."

Il note également une confusion de la part de l'auteur de la publication qui évoque "une grippe saisonnière d'intensité moyenne à faible telle que nous les connaissons en Suisse depuis des décennies."

Il y a une différence entre l'effet de la maladie sur le niveau individuel et le niveau épidémiologique. "Une maladie grippale est légère ou modérée si vous avez déjà développé des anticorps contre le virus", a-t-il clarifié. Mais "pour comparer l'intensité de l'épidémie, on peut utiliser la mesure des excès de mortalité lors des épidémies de grippe et les comparer lors du Covid-19. En Suisse, on n'avait jamais vu des chiffres si haut aujourd'hui pour le Covid depuis la grippe espagnole de 1918/1919."

L'Office fédéral de la santé publique explique dans ce pdf qu'il n'est pas possible de faire de généralités : "Chaque épidémie de grippe est unique, pour ce qui est de la virulence, de la durée, des souches virales en circulation ou des conséquences pour la santé publique."

Des mesures différentes pour des virus différents

La comparaison entre la grippe et le Covid-19 est "intellectuellement" fausse, estime le porte-parole de l'OFSP. 

"Jamais des mesures comme celles introduites dans le cas de l'épidémie Covid-19 n'ont été introduites pour lutter contre la grippe saisonnière. Donc comparer l'évolution de la grippe, même si on avait les mêmes indicateurs de suivi que pour celles du Covid actuellement, ce serait intellectuellement faux", a-t-il expliqué. "Il y a de multiples éléments qui font qu'on ne peut pas les comparer, notamment les indicateurs utilisés qui ne sont pas du tout les mêmes."

"En Europe, la grippe saisonnière a (...) fortement reculé au moment de la mise en œuvre des mesures de lutte contre le Covid. Cela indique que ces mesures, en modifiant le comportement de la population, ont aussi pesé sur l'épidémie de grippe", confirme l'OFSP sur son site.

Le Covid-19 est "beaucoup" plus grave que la grippe

Même si des chiffres précis en valeur absolue ou pour 100.000 habitants du nombre de d'hospitalisations liées à la grippe n'existent pas précisément, la gravité supérieure du Covid-19 a été attestée.

S'ils se ressemblent, les symptômes (transmission par gouttelettes respiratoires, fièvre, toux, etc.) n'impliquent pas une similitude entre les deux virus.

L'Organisation mondiale de la santé explique que "le taux de reproduction – le nombre d'infections secondaires provoquées par un individu infecté – pour le virus de la COVID-19 est 2 fois à 2,5 fois plus élevé que pour celui de la grippe" et que "la proportion de cas sévères et critiques serait plus élevée que ce que l'on observe pour la grippe."

L'OMS ajoute également que "pour la grippe saisonnière, la mortalité est généralement inférieure à 0,1 %" tandis que pour le Covid-19, "le taux brut de mortalité (le nombre de décès notifiés divisé par le nombre de cas notifiés) est de 3 % à 4 %".

Tableau de la Fondation américaine pour l’asthme et les allergies, basé sur les données de l’OMS et des CDC (Centers for Disease Control and Prevention), destiné à aider les personnes à différencier la grippe, du Covid-19, des allergies et de l'asthme, publié en juillet 2020.

Selon cet article récent de la revue scientifique médicale The Lancet, "les épidémies de grippe ont été considérées comme pouvant servir de modèle pour l'épidémie de Covid-19, étant donné qu'il s'agit de maladies respiratoires avec des modes de transmission similaires." Mais l'hospitalisation pour des patients atteints soit de la grippe soit du Covid "diffère considérablement". Le Covid est "un syndrome respiratoire aigu sévère", susceptible d'avoir "un potentiel plus élevé de pathogénicité respiratoire, entraînant davantage de complications respiratoires et une mortalité plus élevée."

Par ailleurs, la pression hospitalière n'est pas la même. "La pression exercée par le Covid-19 sur les hôpitaux est beaucoup plus forte. L'augmentation du taux d'occupation des soins intensifs par des cas de Covid a été rapide au point qu'il devienne nécessaire de reporter des interventions non urgentes. Ce que l'on ne voit jamais dans les épidémie de grippes saisonnières", explique M. Junker, épidémiologiste à l'Office Fédéral de la Statistique (OFS) .

Capture d'écran de la pression hospitalière en Suisse, prise sur le site de l'OFSP le 09/03/2021.

Il s'agit d'une situation observable dans une pandémie en raison de l'absence d'immunité dans la population : "le nombre de malades simultanément est très important, donc même si la plupart ne nécessitent pas d'hospitalisation, en nombre absolu on atteint des chiffres importants d'hospitalisation", a-t-il précisé.

Ainsi, le Covid-19 est "beaucoup" plus grave que la grippe, a conclu l'épidémiologiste de l'OFS. 

Une évolution "incertaine" de l'épidémie de Covid-19

L'OFSP annonce, tous les jours, pour la Suisse et le Liechtenstein, le nombre de cas testés positifs au Covid-19 et ses variants, le nombre de nouvelles hospitalisations, de décès et de doses de vaccin injectées. 

Le nombre d'hospitalisations "confirmées en laboratoire", sont des données qui se fondent sur les informations transmises par les hôpitaux.

Ce qu'il faut savoir, c'est que "la statistique de suivi de l'épidémie est une statistique dynamique", explique le porte-parole de l'OFSP, M. Hulmann. Cela signifie que l'hôpital peut parfois déclarer des cas qui datent de plusieurs jours voire plusieurs semaines, et c'est donc l'Office fédéral de la santé publique qui s'occupe de répartir les cas sur les bonnes dates. 

Ainsi, les nombres ne sont pas statiques, ils sont régulièrement actualisés et réactualisés, ce qui empêche une comparaison formelle avec d'autres virus. De plus, bien que le nombre de cas détectés au Covid-19 en valeurs journalières semble montrer une courbe descendante, celle du "total" témoigne d'une augmentation.

Capture d'écran de la courbe en valeurs journalières du graphique de l'OFSP, prise le 09/03/2021.
Capture d'écran de la courbe en valeur totale du graphique de l'OFSP, prise le 09/03/2021.

L'évolution de l'épidémie de Covid-19 reste donc incertaine. "En ce moment, on est dans une situation où les cas ont baissé mais on reste à un niveau qui est quand même élevé", affirme M. Hulmann. "Concernant les hospitalisations et les décès, la baisse continue mais il est important de rappeler que l'interprétation de ces deux indicateurs doit tenir compte d'un délai naturel", celui du moment où la personne est infectée, se fait tester, est hospitalisée et décède dans le pire des cas. 

Bien que des mesures d'assouplissement soient entrées en vigueur depuis le 1er mars, la prudence reste de mise, comme l'indique ce communiqué de presse.

"Aujourd'hui, on est dans une évolution qui reste incertaine", notamment avec l'augmentation des cas à l'étranger, et la mise en place de nouvelles mesures, a déclaré M. Hulmann. Il fait également part de ses inquiétudes face aux variants du coronavirus, dont le nombre augmente en continu depuis le mois de février.

Capture d'écran de l'évolution de la proportion estimée des variants du virus par l'OFSP, prise le 09/03/2021.

Depuis juin 2020, dans le but d'endiguer l'épidémie, la Suisse a instauré diverses mesures, règles et interdictions. Le Conseil fédéral définit les mesures qui s'appliquent à l'échelon national et les cantons prennent des mesures supplémentaires si le nombre de cas sur leur territoire augmente, menace d'augmenter ou que d'autres indicateurs signalent une évolution problématique. Les mesures peuvent donc différer d'un canton à l'autre.

La comparaison entre la grippe et le Covid-19 a déjà été l'objet de plusieurs fact-checks réalisés par l'AFP. En novembre, de fausses allégations affirmant que la pandémie était terminée en Suisse circulaient.

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