Non, ce visuel ne montre pas les conséquences du Covid-19 en France

Une publication partagée près de 2000 fois depuis le 8 mai sur Facebook montre que le nombre de décès au 1er trimestre 2020 est largement inférieur aux années précédentes, selon les chiffres de l'Insee, relativisant la gravité de l'épidémie de Covid-19. Les chiffres attribués à l'Insee sont faux et l'analyse est trompeuse. Explications.

"Ils nous prennent vraiment pour des cons", estime la publication en partageant un tableau de données montrant le nombre de "décès enregistrés (recensés) par l'Insee de 2015 à février 2020" en France.

(capture d'écran réalisée sur Facebook le 12 mai 2020)

Si l'on en croit ces chiffres, le premier trimestre de l'année 2020 a été bien moins meurtrier que la plupart des années précédentes, malgré l'épidémie de nouveau coronavirus.

Certains internautes y voient un mensonge des autorités françaises sur la gravité de la crise.  "On sait très bien que le nombre de mort n'est pas hyper important...", peut-on lire dans un des commentaires de la publication. "Ils nous prennent pour des têtards", dit un autre utilisateur de Facebook.

D'autres s'étonnent de ne pas retrouver ces chiffres sur le site de l'Insee et dénoncent une information trompeuse.

Les données disponibles sur le site de l'Insee, dans une publication du 24 avril 2020 - soit 2 semaines avant la publication Facebook - ne sont effectivement pas les mêmes :

(Données de l'Insee du 24 avril, extraites par l'AFP dans un tableau)

Alors que la publication virale montre un écart conséquent entre le 1er trimestre 2020 et le 1er trimestre 2019 (-14.500 morts), il est en réalité de 200 morts, selon les chiffres de l'Insee du 24 avril 2020.

Il est important de noter que les chiffres de cette année (et même ceux de l'année 2019) sont pour le moment provisoires et sont régulièrement réactualisés, indique le site de l'Insee (mais pas la publication virale).

Comme l'ont relevé nos confrères de Checknews, qui ont vérifié un autre visuel trompeur du même genre, "dans une publication plus récente (correspondant à une extraction réalisée le 7 mai), l’Insee donne ainsi pour le mois de mars 2020 un chiffre plus élevé : 62 441 décès". 

Le bilan officiel du Covid-19 en France était de 25.987 morts au 7 mai. Un chiffre encore "sous-estimé", nous avait confié Daniel Lévy-Bruhl, médecin épidémiologiste à Santé Publique France dans ce prédécent factcheck. Au 11 mai, il est de 26 643 morts, selon la direction générale de la Santé.

"Un pic en avril"

Comparer la mortalité - toutes causes confondues - sur l'intégralité du premier trimestre 2020 à la mortalité à la même période les années précédentes, n'a de plus pas réellement de sens pour analyser les effets de l'épidémie de ce nouveau coronavirus.

Le stade 3 de l'épidémie de Covid-19, c'est-à-dire le moment où l'épidémie démarre, a été déclaré le 14 mars en France. Le pays recensait alors 91 morts du nouveau coronavirus, contre 9 morts comptabilisés une semaine auparavant.

"La mortalité du Covid-19 apparaît 18 jours après l'infection. On a eu une courbe de croissance des décès quasi exponentielle entre le 20 mars et le 9 avril", a expliqué Grégoire Rey, directeur du centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès de l'Inserm, l'institut national de recherche de santé, interrogé par l'AFP le 6 mai.

"Plus on prend des périodes longues, plus on dilue l’effet de la crise. Si je prends le jour de la canicule de 2003 où on décompte le plus grand nombre de morts depuis qu'on recense les décès, et que je fais une moyenne sur tout l’été, en incluant juin, on aurait pu dire ce n'est pas dangereux", a expliqué M. Rey.

Selon l'Insee, si l'on compare à partir de début mars, et jusqu'au 27 avril 2020, "le nombre de décès totaux enregistrés (...)  est supérieur à celui enregistré sur les mêmes périodes en 2019 ou 2018 : 122 200 décès ont été enregistrés en 2020 en France (soit une moyenne de 2 107 décès par jour) contre 98 084 en 2019 et 106 122 en 2018".

"Entre le 1er mars et le 27 avril, le nombre de décès en France est ainsi supérieur de 25 % à celui enregistré à la même époque en 2019 et de 15 % à 2018", relève donc l'Insee qui note que le "pic" a été atteint "le 1er avril avec 2 782 décès enregistrés".

Confinement et incertitudes

De plus, ce que ces données brutes ne peuvent pas montrer, ce sont les vies potentiellements sauvées par les mesures de confinement.

"Pour le Covid-19, l'épidémie a été mise cloche alors qu'elle n'avait touché que 6% de la population", a expliqué à l'AFP le 7 mai le Dr Martin Blachier, directeur de Public Health Expertise, une entreprise spécialisée dans la modélisation des maladies.

Une étude publiée le 22 avril par l'Ecole des hautes études en santé publique estime ainsi que le confinement mis en place le 17 mars en France aurait évité quelque 60.000 décès à l'hôpital.

Utiliser la mortalité toutes causes confondues, publiée par l'Insee, pour analyser la gravité de l'épidémie est insuffisant à ce stade car ces données restent provisoires et n'indiquent pas la cause des décès. "Le bilan final de l'épidémie est loin d'être fait", a estimé le Docteur Lévy-Bruhl.

François D'Astier