
Le Covid-19 à peine plus mortel qu'une "grosse grippe" ? Attention, le décompte officiel des décès ne prouve pas cela
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- Publié le 08 mai 2020 à 19:48
- Mis à jour le 08 mai 2020 à 19:50
- Lecture : 4 min
- Par : Thomas SAINT-CRICQ
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"Quelle est la surmortalité du Covid comparée à une grosse grippe saisonnière ? 46 décès/jour supplémentaires", affirme l'auteure d'une publication partagée plus de 2.000 fois depuis le 2 mai sur Facebook.
L'auteure base ses calculs sur le décompte quotidien des décès, toutes causes confondues, publié par l'Insee, l'institut statistique français. Elle affirme que le Covid-19 et le confinement de la population ont causé "plus de peurs que de morts cette année".
Ses calculs provoquent de nombreux débats parmi les 800 commentaires postés par d'autres utilisateurs.
"Nous sommes d'accord que c'est une mascarade et que la peur est bien plus dangereuse que ce pseudo-virus", réagit un internaute. "Allez dire ça aux familles des soignants décédés (..) Allez leur dire que c'est moins grave qu'une gripette. Arrêtez de propager n'importe quoi sur Facebook", lui rétorque un autre.

Le Covid-19 est-il à peine plus mortel qu'une grosse grippe saisonnière, comme l'affirme l'auteure de cette publication ?
La question est "pertinente" mais "l'interpétation ici est fausse" car d'autres critères doivent être pris en compte si l'on souhaite effectuer une telle comparaison, expliquent trois épidémiologistes à l'AFP.
Une comparaison qui oublie les effets du confinement
La grippe de 2016-2017, pris en exemple par la publication, avait causé 14.400 morts selon les estimations de Santé Publique France, l'agence sanitaire chargée du suivi épidémiologique de la grippe et du nouveau coronavirus en France.
Le bilan officiel du Covid-19 en France est de 25.987 morts au 7 mai. Un chiffre encore "sous-estimé", selon Daniel Lévy-Bruhl, médecin épidémiologiste à Santé Publique France.
Selon Grégoire Rey, directeur du centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès de l'Inserm, l'institut national de recherche de santé, interrogé par l'AFP le 6 mai, comparer de cette manière une épidémie de grippe, "maîtrisée et étalée dans le temps", à une épidémie "nouvelle", "explosive", "sans vaccin" et pour laquelle "on a pris des mesures exceptionnelles", n'a "aucun sens".
"Une épidémie de grippe infecte toute la population. Pour le Covid-19, l'épidémie a été mise cloche alors qu'elle n'avait touché que 6% de la population", complète le 7 mai le Dr Martin Blachier, directeur de Public Health Expertise, une entreprise spécialisée dans la modélisation des maladies.
"La grippe peut-être très mortelle lorsque la vaccination n'est pas efficace", selon le Dr Blachier. C'était le cas lors de l'hiver 2017, mais si l'on souhaite comparer cette mortalité avec celle du Covid-19, il faut regarder "son potentiel", selon lui.
Sans confinement, le Covid-19 pouvait causer "250.000 morts selon les modelisations", ajoute-t-il.
"La mortalité du Covid-19 apparaît 18 jours après l'infection. On a eu une courbe de croissance des décès quasi exponentielle entre le 20 mars et le 9 avril", explique Grégoire Rey.
Une étude publiée le 22 avril par l'Ecole des hautes études en santé publique estime ainsi que le confinement mis en place le 17 mars en France aurait évité quelque 60.000 décès à l'hôpital.
L'auteure de la publication, qui critique le confinement, prend exemple sur la Suède, "qui n'a pas confiné et dont le taux de mortalité est plus bas" que celui de la France, affirme-t-elle.
"Ce n'est pas interdit de comparer, mais il faut aller au bout en ajustant sur tous les autres facteurs", répond le Dr Lévy-Bruhl. Il évoque "la densité de population", "le système de santé", "la manière de compter les décès", "l'intensité de mesures" à prendre en compte en cas de comparaison internationale.
2. Des calculs dilués dans le temps
Pour comparer la mortalité des épidémies de grippe en 2016-2017 et du Covid-19 en 2020, l'auteure de la publication calcule, pour les deux périodes, le nombre moyen de décès par jour en France de décembre à avril.
Le stade 3 de l'épidémie de Covid-19, c'est-à-dire le moment où l'épidémie démarre, a été déclaré le 14 mars en France. Le pays recensait alors 91 morts du nouveau coronavirus, contre 9 morts comptabilisés une semaine auparavant, Calculer une moyenne à partir du mois de décembre "n'est pas recevable" selon Grégoire Rey de l'Inserm.
"Plus on prend des périodes longues, plus on dilue l’effet de la crise. Si je prends le jour de la canicule de 2003 où on décompte le plus grand nombre de morts depuis qu'on recense les décès, et que je fais une moyenne sur tout l’été, en incluant juin, on aurait pu dire ce n'est pas dangereux", explique-t-il.
Pour le Dr Lévy-Bruhl, "le tableau (de la publication Facebook, NDLR) est bon mathématiquement" mais "faux intellectuellement", car il met dos à dos, une épidémie de quatre mois terminée "avant avril 2017", et une épidémie "gelée" lors de son démarrage en mars, et dont on ne sait pas quand elle se terminera.
3. Trop tôt pour faire une comparaison
"Le bilan final de l'épidémie est loin d'être fait", explique à l'AFP le Dr Lévy-Bruhl.
Utiliser la mortalité toute cause confondue, publiée par l'Insee, pour comparer ces épidémies n'est "pas absurde" selon le Dr Blachier, mais insuffisant à ce stade car ces données restent provisoires et n'indiquent pas la cause des décès.
D'autres sources, comme l'analyse des certificats de décès que devraient recevoir l'Inserm d'ici "deux mois", permettront de dresser un bilan de la mortalité attribuée au Covid-19 pour les mois de mars et d'avril 2020.
Cette analyse permettra également de répondre à question soulevée, cette fois à raison, par la publication Facebook : quelle sera la surmortalité liées aux "crises économiques, sociales, financières, psychologiques" provoquée par le confinement ?
C'est un "vrai" argument, selon les spécialistes, mais qui ne pourra être détecté qu'avec "les chiffres consolidés", explique le Dr Blachier.